Automne 2018

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édito
Dis-nous comment tu vis…

Chaque année, plusieurs milliers de travailleurs détachés séjournent en Loire-Atlantique1 pour quelques semaines ou plusieurs mois. Si leur principale destination reste, via la sous-traitance, les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire – et la visibilité offerte par un carnet de commandes bien garni fait que ce recours aux salariés en détachement ne va pas y ralentir –, ces travailleurs exercent aussi dans le secteur agricole et dans celui du bâtiment et des travaux publics. Nous ne les voyons pas, ou peu, « dilués » dans la masse des actifs. Il en va différemment dans la région nazairienne où leur présence se voit, s’entend et assure des retombées économiques non négligeables. Comment vivent ces travailleurs venus d’ailleurs ? Nous vous proposons de le découvrir.

Il faut flâner dans les rues de Saint-Nazaire – en centre-ville autour du Paquebot, dans le secteur du centre commercial Ruban bleu ou sur le front de mer – pour entendre ces langues souvent en provenance des ex-pays de l’Est ou du pourtour méditerranéen. Parce qu’ici, le travail détaché s’incarne d’abord dans des sons et des accents qui jouent à saute-frontières. Sonore donc, avant d’être visible. L’Agence d’urbanisme de la région de Saint-Nazaire (ADDRN) s’est emparée du sujet du travail détaché en 2017: en partant du constat que la présence de ces salariés dans la ville allait durer, elle a voulu partir à la découverte de leur quotidien… en dehors du travail. Bref, comment vivent-ils, quelles pratiques de la ville et la région ont-ils alors qu’ils sont souvent séparés de leur famille? C’est ce travail passionnant, cette approche sociologique, qui nourrit le cœur du dossier de Place publique.

Bien évidemment, il ne s’agit pas pour autant de s’exonérer de la réalité des débats autour du travail détaché et de son encadrement juridique au niveau européen comme national. Nous ouvrons d’ailleurs notre dossier par un entretien avec Pierre-Édouard Weill, sociologue à l’Université de Bretagne occidentale à Brest. Il pilote un projet de recherche lancé voilà une année avec le soutien de la Maison des sciences de l’homme en Bretagne
: «De la commission européenne au “plombier polonais”. Une analyse multiniveau de l’encadrement du travail détaché». Il précise les positions antagonistes des États membres qui s’affrontent sur ce sujet et les dernières évolutions du droit européen. Il explique au passage comment, en France, l’accent mis récemment sur la lutte contre la fraude au détachement de salariés a paradoxalement amélioré l’image de ces travailleurs détachés. Un effet collatéral: souligner la fraude, c’est aussi montrer qu’ils peuvent être victimes d’exploitation. Nous avons rassemblé ensuite les (rares) chiffres disponibles qui donnent un tableau d’ensemble du travail détaché en France et dans la région – données qui montrent que la France est aussi un des principaux pays «exportateurs» de travailleurs détachés en Europe.

Sous l’intitulé «
Les salariés détachés, ces habitants temporaires», nous entrons ensuite au cœur de l’enquête de l’agence d’urbanisme avec un récit en trois épisodes, déclinés à l’instar d’un série: «Itinéraires» nous raconte les parcours de ces hommes – car le travail détaché reste très majoritairement masculin –; «Habiter» interroge leur logement à Saint-Nazaire et dans la région – qui tient aussi à la nature de l’emploi occupé et, par conséquent, à leur statut social – avec les appartements-hôtels qui ont fleuri pour répondre à cette demande; enfin, «Vivre» éclaire leurs manières de s’inscrire dans la ville, les services recherchés et les loisirs sollicités.

Pour que ces travailleurs aient un visage, le photographe Florent Pommier a sélectionné quelques-unes des photographies prises lors d’un reportage au long cours à Saint-Nazaire au cours de l’hiver 2017-2018. Là encore, écho à l’enquête de l’agence d’urbanisme, le travail n’est que suggéré (l’embauche dans la nuit encore humide
; sous le casque de chantier aussi bleu que le ciel de Saint-Nazaire est saturé de gris, le regard de Peter Charamis, ouvrier détaché grec), les clichés montrant leur vie quotidienne: appartements-hôtels où on se serre, moments de détente après les courses au supermarché, le smartphone indispensable pour garder le lien avec la famille, les boutiques «communautaires» – comprendre proposant spécialités et bières en provenance d’Europe de l’Est – pour se procurer les produits de chez soi…

Pour fermer ce dossier, la sociologue Pauline Seiller, originaire de Saint-Nazaire, nous raconte l’enquête menée aux Chantiers de l’Atlantique pour sa thèse consacrée à la recomposition d’une «
aristocratie ouvrière» sous l’effet des mutations industrielles: une recomposition qui passait aussi par les relations entretenues par les ouvriers «maison» avec les travailleurs détachés. L’universitaire a pu jauger combien, dans un contexte qui était alors aussi celui de chantiers navals menacés de fermeture, les modes de gestion de la main-d’œuvre ont contribué à fabriquer de la concurrence entre ces ouvriers.

Ce numéro de
Place publique propose un autre dossier autour de l’exposition (à succès) «Nantes, 1886: le scandale impressionniste» organisée jusqu’au 13janvier au Musée des arts de Nantes. Deux membres du comité de rédaction, l’historien Alain Croix et l’éditeur Bernard Martin, ont interrogé le «scandale» qui aurait alors secoué la ville. Leur conclusion? Pas de scandale, ce qui n’enlève rien à la qualité de l’exposition du Musée, mais démontre combien la communication et l’habillage d’un événement culturel prime sur l’histoire… n





1. Les seules données publiques relatives au travail détaché concernent la région des Pays de la Loire. La revue a sollicité la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi pour obtenir des chiffres sur la seule Loire-Atlantique. Notre demande n’a reçu aucune réponse. Les chiffres et pourcentages présentés dans notre dossier sont donc d’abord régionaux.