Place publique #10
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Le grand oral de Jean-Louis Jossic




LE SUJET > Un nouvel adjoint à la Culture à Nantes : Jean-Louis Jossic. Une nouvelle politique ou un simple changement d’homme au moment où Nantes, comme d’autres grandes villes, s’interroge sur le sens et la portée de sa politique culturelle ? Ce débat s’est déroulé sous les Nefs des Machines de l’île le 20 mai.


THIERRY GUIDET > Ce grand oral sera un peu différent des débats habituellement organisés par Place publique. Il s’agit de donner l’occasion à Jean-Louis Jossic, le nouvel adjoint à la Culture, de s’expliquer publiquement sur les grandes orientations de la politique culturelle de Nantes. Il existe évidemment une certaine curiosité à l’égard de Jean-Louis Jossic. Il offre un profil bien différent de son prédécesseur, Yannick Guin, qui détenait le portefeuille de la Culture depuis 1989. À un universitaire succède un chanteur, un saltimbanque. Et l’on peut se demander si ce changement d’homme est le signe d’un changement de politique. À cette question s’ajoutent les interrogations qui ont pu se faire jour, ces dernières années, sur la politique culturelle à Nantes. On s’accorde généralement à dire que, depuis le début des années 1990, la culture a réveillé Nantes, lui a redonné le moral, a renforcé son attractivité. Mais ne sommes-nous pas arrivés au terme d’un cycle ? La culture est-elle encore autre chose qu’un outil de communication ? qu’un instrument de marketing territorial ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Bien sûr, Yannick Guin et moi-même sommes des hommes très différents. Mais j’ai tout de même travaillé pendant dix-neuf ans avec lui ! Et le but de ce nouveau mandat, c’est d’abord de conforter l’existant. La culture a fait bouger Nantes ; il s’agit de faire en sorte qu’elle continue à faire bouger Nantes. Je voudrais ajouter que, ce soir, je n’ai pas de lapin à sortir de mon chapeau. On va discuter, on va se concerter, au sein de l’équipe et puis avec l’ensemble des acteurs. Qui fait la politique culturelle à Nantes ? Ce n’est pas l’adjoint à la Culture ! Ce qui compte d’abord, c’est d’avoir un maire qui s’y intéresse. C’est ensuite un adjoint, bien sûr, mais un adjoint avec une équipe et notamment un adjoint au Patrimoine…

THIERRY GUIDET > Pourquoi cette nouveauté ? À cause de quelques ratés en ce domaine dans les mois qui ont précédé les municipales ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Oui, c’est vrai, il y a eu des ratés à propos des fouilles archéologiques dans le quartier du Bouffay. Ces questions sont du ressort de l’État, mais nous aurions dû y être plus attentifs. C’est pourquoi le maire a décidé de créer un poste d’adjoint à part entière chargé du patrimoine et de l’archéologie. Je poursuis… Le mandat, vous le savez, est placé sous le signe de la proximité, de la créativité, de l’épanouissement à partir de la culture, et surtout pas de l’instrumentalisation : tout ce qui vient de la culture, qu’il s’agisse du lien social, du développement économique, de l’image, c’est une conséquence, pas une cause. La culture, pour moi, c’est la transmission et la transgression. La transmission, c’est tout ce qui touche à la formation. La transgression, c’est la capacité des artistes à aller plus loin que ce que le commun des mortels considère comme acceptable et à faire bouger la société. Second point : la culture pour tous. J’y ajoute : la culture de tous. La culture pour tous, c’est la transmission de ce que nous appelons la culture. La culture de tous, c’est l’expression des citoyens. Il y a de très beaux opéras et des opéras médiocres. Il y a du hip-hop médiocre et du très bon hip-hop. Mais je ne ferai pas de hiérarchie entre l’opéra et le hip-hop. Troisième point : il faut faire aimer l’art et il faut aimer les artistes. Ils ont besoin de reconnaissance, pas de remerciements. Un artiste, c’est quelqu’un qui préfère exprimer ce qu’il a dans ses tripes que d’avoir du bifteck dans son assiette.

MARIE-HÉLÈNE NIVOLLET > La culture pour tous, la culture de tous : ce sont des objectifs que nous partageons avec la municipalité. Mais, pour nous, contrairement à ce qu’a dit Jean-Louis Jossic, le lien social n’est pas seulement une conséquence des actions menées, c’est un objectif en tant que tel. Toutes les études du ministère de la Culture montrent que plus une ville, plus un pays s’engagent en faveur de la culture et plus cela profite aux mêmes. J’aimerais bien que vous nous parliez du Pass Famille. Est-ce que vos projets, sur lesquels on peut sans doute se retrouver, vont obtenir les résultats attendus pour les salariés pauvres qui n’ont vraiment pas accès à beaucoup de choses dans la société ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Ce Pass Famille va permettre d’accéder à tout un ensemble d’offres culturelles à des tarifs réduits. On est aussi en train d’étudier la possibilité de la gratuité dans les musées, mais on sait qu’un pays comme la Grande-Bretagne est en train de faire le chemin inverse : la gratuité n’a pas suffi à attirer de nouveaux publics à la Tate Gallery alors qu’à côté, les gens font la queue pour une sorte de musée Grévin dont l’entrée est très chère. Voyez aussi les prix de certaines places au Zénith qui fait pourtant salle comble ! La gratuité n’est pas la panacée, ce qui ne signifie pas que je sois contre la gratuité. Mais je crois surtout à des opérations ciblées envers des publics pour qui l’accès à la culture est difficile, et pas seulement pour des raisons d’argent.

MARIE-HÉLÈNE NIVOLLET > Bien sûr, la démocratisation culturelle n’est pas seulement une question d’argent, mais ça compte ! Tissé Métisse est un événement populaire, nous sommes très attentifs aux tarifs, mais il y a quand même des publics qui ne peuvent pas venir parce que, malgré tous nos efforts, c’est trop cher pour eux. Le deuxième aspect consiste évidemment à faire en sorte que les gens sentent que les lieux et les événements culturels leur sont aussi destinés, qu’ils peuvent y avoir leur place.

PIERRE COMBARNOUS > C’est bien pourquoi les spectacles ne doivent pas tous se dérouler dans le centre, mais aussi aller chercher les gens dans les quartiers…

JEAN-LOUIS JOSSIC > C’est vrai qu’il n’y a pas, pour l’instant, tellement de diffusion dans les quartiers. Il faut des lieux pour ça : on ne fait pas un spectacle dans la salle qui vient d’accueillir un cours de couture. C’est ce que nous faisons déjà avec ce que nous appelons une politique d’implants : nous passons des conventions avec des artistes qui travaillent dans les quartiers avec les habitants. Nous menons une action culturelle dans les quartiers avec des professionnels. Cela débouche souvent sur ce que nous appelons des créations partagées : professionnels et amateurs se retrouvent sur la même scène et on se demande qui est qui.

PIERRE COMBARNOUS > Un bémol tout de même ! Beaucoup d’artistes sont amenés à faire du social pour gagner leur vie plutôt que de faire leur travail d’artiste…

THIERRY GUIDET > Quel est le degré d’insatisfaction ou de mécontentement qui vous a conduit à lancer une liste aux municipales sur des questions proprement culturelles ?

PIERRE COMBARNOUS > Nous avons subi des injonctions de la préfecture [au sujet des heures de fermeture des bars]. La mairie s’est positionnée face à la préfecture, mais qui va gagner ? Ceux qui sont élus ou ceux qui sont nommés par ceux qui sont élus plus haut ? Et puis on se posait des tas de questions. On n’est pas toujours contre tout ni pour tout. Mais on voulait poser publiquement les questions que nous nous posions. Et puisque vous parliez tout à l’heure de continuité, Jean-Louis Jossic, je voudrais vous demander quels seront les changements par rapport à la politique de Yannick Guin et aussi par rapport à celle de Jean Blaise qui est tout de même l’une des personnalités de la vie culturelle nantaise.

JEAN-LOUIS JOSSIC > Je l’ai déjà dit : il n’y a pas de rupture avec le Lieu unique ; il n’y a pas de rupture avec le comportement de Yannick Guin qui n’était pas quelqu’un d’hostile aux petites structures et qui aurait cherché à favoriser les grosses. Il y a simplement un paysage qui évolue. Prenons la question des horaires, du bruit, la question de la balance entre l’animation et la tranquillité publique. Qui va gagner ? demandiez-vous. Eh bien, c’est le préfet, parce que c’est une question de législation et que le préfet est chargé d’appliquer la législation. Le maire, lui, dépend des électeurs dont certains veulent plus de tranquillité et d’autres, plus d’animation. Nous avons tout de même la chance que cette question des horaires soit déléguée à une commission où la préfecture est représentée mais aussi la Ville. Grâce à ce système, unique en France, il n’y a pas eu, depuis dix ou quinze ans, une seule fermeture administrative d’un café-concert à Nantes pour cause de bruit. Simplement, suite à quelques incidents qui ont été exploités, le préfet a repris la main et nous avons dû négocier pour continuer d’avoir un droit qui n’est pas dans la loi. Nous discutons avec les acteurs concernés regroupés dans le collectif Bar-Bars. Au plan local, nous avons constitué avec eux un groupe de travail qui examine les problèmes qui se posent. Au plan national, Jean-Marc Ayrault va proposer une évolution de la loi. Mais les petits lieux, ce ne sont pas seulement les cafés-concerts. Nous allons tous les recenser et voir comment on peut les aider à résoudre leurs problèmes économiques.

THIERRY GUIDET > Je voudrais prolonger le questionnement de Pierre Combarnous. Nous avons reçu sur notre site le message d’une famille qui fait l’éloge de l’effervescence culturelle des années 1990, mais ajoute que, depuis quelques années, « la dynamique culturelle est un peu récupérée comme un argument marketing et cadrée dans un souci de communication. » Et ces lecteurs lancent un appel à Jean-Louis Jossic, « chanteur au look déjanté », pour qu’il redonne « souffle, liberté et brin de folie à la vie culturelle et sociale. » Alors ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Moi, je crois que ces gens-là sont un peu blasés ! Je ne vois pas en quoi la vie culturelle serait plus institutionnalisée aujourd’hui qu’en 1989. De nouveaux artistes arrivent, de nouvelles formes de culture. Mais moi, ce que j’attends, c’est que naisse une idée géniale qui fera que, comme au temps des Allumées, Nantes sera en pointe. J’attends qu’on me la propose, cette idée. Nous, on fait une politique culturelle, pas une programmation ! Aux artistes d’être imaginatifs.

THIERRY GUIDET > Philippe Coutant, vous aviez signé l’automne dernier, dans Place publique, une contribution titrée : « Théâtre : Nantes peut mieux faire. » Vous proposiez même qu’un nouveau théâtre soit construit sur l’Île de Nantes qui serait au 21e siècle ce que le Théâtre Graslin a été au 18e siècle…

PHILIPPE COUTANT > Une grande métropole comme Nantes doit avoir une ambition culturelle forte reposant sur un socle : un musée, un Opéra – il n’y a pas de métropole au monde qui n’ait pas un Opéra -, un théâtre, un grand musée d’art contemporain…

THIERRY GUIDET > Ce grand musée d’art contemporain, il manque à Nantes…

PHILIPPE COUTANT > Eh oui, les peintres ont besoin de vendre leurs œuvres à des particuliers. Un peintre va de l’atelier à la galerie, de la galerie au musée, puis à la vente aux enchères… Je trouve ce manque dommageable pour Nantes. Le théâtre, lui aussi, fait partie d’une culture exigeante, plus que d’autres disciplines. Il ne peut pas se contenter de programmer des têtes d’affiche. C’est pour ça que je rêve d’un théâtre sur l’Île de Nantes. À Toulouse, la construction d’un nouveau bâtiment a complètement relancé le théâtre. On compte environ six cents représentations théâtrales par an dans l’agglomération nantaise dont la moitié au Grand T et au Théâtre universitaire. Le Théâtre universitaire a de moins en moins de moyens. Il réalise pourtant tout un travail en direction des étudiants ainsi que des actions de formation. Le Grand T a d’ailleurs choisi de se rapprocher du Théâtre universitaire qu’on ne doit pas laisser s’étouffer. Je ne peux pas m’empêcher de penser à Rennes. Pourquoi y a-t-il là-bas un public de théâtre très dynamique ? C’est lié à l’histoire. Nantes a manqué d’une grande aventure théâtrale. Mais tout peut être relancé. Et l’Opéra ? Lui est dans une logique inverse de la nôtre : il ne dispose que de 400 bonnes places, c’est trop peu pour satisfaire son public. On voit bien qu’une nouvelle grande salle lui serait utile, à lui aussi. On pourrait créer un quartier autour. Ce pourrait être un très beau projet à la fois artistique et urbanistique. Alors, bien sûr, le théâtre est moins aimé aujourd’hui qu’hier. Pourtant, ça peut rendre intelligent, ça n’est pas que de l’émotion, c’est aussi des idées, un point de vue, un acte politique qui nous renvoie à notre société. Oui, un théâtre, un lieu de pensée, c’est important dans une métropole qui a une ambition culturelle.

JEAN-LOUIS JOSSIC > Commençons par répondre sur le musée d’art contemporain : il se fera. Nous allons réhabiliter le Musée des beaux-arts, l’agrandir pour qu’il devienne aussi un grand musée d’art contemporain. Ce sera l’un des chantiers importants de ce mandat.

PHILIPPE COUTANT > Il faut bien prendre en compte l’effet de cascade : un musée d’art contemporain, ça provoquera l’ouverture de galeries, le développement d’un marché… Comment se fait-il que Philippe Cognée ne vende jamais une œuvre à Nantes mais que ses clients résident à Lausanne ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > C’est ce que nous espérons, mais comment se fait-il que toutes les galeries d’art contemporain à Nantes, les unes après les autres, se cassent la figure ? Parlons aussi d’Estuaire : c’est une manifestation qui, de façon ponctuelle, sensibilise à l’art contemporain des gens qui s’y croyaient étrangers. C’est quand même gonflé de monter une grande manifestation autour d’une des denrées culturelles les plus difficilement consommables. C’est plus difficile que de réussir les Francofolies à La Rochelle, par exemple. On parle toujours de la culture-image à Nantes, mais on ne fait rien pour l’image ! On mène un travail de fond pour les Nantais et ceux qui viennent de l’extérieur et la conséquence est, non pas une image, mais une perception. « Montpellier la surdouée » ? Je débarque à Montpellier : où elle est, la surdouée ? « Brest, une ville du tonnerre » ? Qu’est-ce qui est du tonnerre à Brest ? Nous, on s’appuie sur la perception qui naît d’événements réels qui concernent les gens. La première édition d’Estuaire, c’était quand même 760 000 visiteurs !

THIERRY GUIDET > L’Opéra ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > On me dit qu’il est trop petit… On a augmenté le nombre de représentations. Et puis il arrive qu’on joue ailleurs : cette saison, Tristan et Isolde sera donné à la Cité des congrès au cours de trois représentations. On l’a, la salle !

THIERRY GUIDET > Le théâtre ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > C’est vrai que l’histoire du théâtre à Nantes est faite de bric et de broc. Vous avez raison, c’est un domaine où on n’est pas très bons. Il faut qu’on travaille ensemble, avec le Grand T, mais pas seulement. On a aussi le Théâtre universitaire, qui touche 145 000 euros de la Ville. On est prêts à aller plus loin en développant des missions de formation : 200 élèves aujourd’hui contre 24 au Conservatoire national de région. Il y a le Lieu unique, le travail fait salle Vasse avec Michel Valmer qui est aussi un travail de formation auprès des amateurs. Il y a le Studio Théâtre à revoir, à réadapter, à moderniser ; le conservatoire ; il y a aussi des compagnies dans l’agglomération, et certaines sont bonnes. Pourquoi ne pas passer des conventions sur trois ans avec certaines d’entre elles ?

MARIE-HÉLÉNE NIVOLLET > N’oublions quand même pas le contexte général : la baisse des aides de l’État qui oblige à se tourner de plus en plus vers les collectivités territoriales pour continuer à mener des projets intéressants ou, tout simplement, pour ne pas disparaître. Tissé Métisse, par exemple, vient de perdre pas loin du quart de son budget artistique. On rame ! Alors quand j’entends parler d’un musée d’art contemporain, d’un effort pour le théâtre, ça fait un peu peur. Je ne suis pas contre, mais on côtoie des tas de gens qui se battent pour obtenir 3 000 euros de subvention pour mener telle ou telle opération de proximité. Je veux bien que la culture soit une fusée à plusieurs étages, mais nous, on a peur d’être le gazole !

JEAN-LOUIS JOSSIC > C’est comme le sport. Quand Yannick Noah a gagné Roland-Garros, il y a eu tout de suite beaucoup plus de gamins en France à faire du tennis. Dans la culture, on a besoin du sommet et de la base. Il ne faut surtout pas se faire la guerre entre les gros et les petits. Le désengagement de l’État tombe sur tous. Les villes, comme les régions et les départements, vont jouer les pompiers. Nous disons : « Nous ne pouvons pas », mais dans la réalité, il faudra bien qu’on puisse, autrement ce sera la disparition totale de la culture. Il y a de fait un transfert de responsabilités que nous ne sommes pas prêts à assumer parce que nous n’en avons pas les moyens et pas toujours les compétences. Laisser tout aux villes, c’est courir le risque du localisme, du clientélisme. Et puis, moins l’État est payeur, plus il devient conseilleur. Lorsqu’à Nantes, l’État décide d’enlever la moitié de ses subventions à une compagnie pour aider une autre compagnie et qu’il nous demande d’aider, nous aussi, cette nouvelle compagnie, c’est une façon pour l’État de prendre la main sur des orientations artistiques.

PHILIPPE COUTANT > Le retrait de l’État, c’est la libéralisation culturelle qui se dessine. Dans la Région parisienne, 35 000 places de théâtre viennent d’être créées. Ce sont uniquement des petits théâtres privés, qui font du business, et se cantonnent dans les one man shows et le comique.

PIERRE COMBARNOUS > Mais le théâtre privé, ce n’est pas mal. C’est souvent la seule solution pour les jeunes artistes : des petites formes dans de petits lieux. Moi, j’ai peu de chances de jouer dans votre théâtre.

PHILIPPE COUTANT > Ne jouons pas l’un contre l’autre. Quand l’argent manque, il y a des gens qui montent des spectacles avec la seule préoccupation de l’audimat. Le prix de la place au Grand T, c’est 60 euros. Le spectateur paie en moyenne 13 euros. Ce n’est pas moi qui bénéficie des subventions, c’est le public.

THIERRY GUIDET > René Jouquand, c’est la première fois que vous rencontrez Jean-Louis Jossic. Surprenant, non ?

RENÉ JOUQUAND > Pas vraiment. Je ne suis tombé dans la marmite municipale qu’aux dernières élections.

THIERRY GUIDET > D’accord, vous arrivez aux affaires. Mais on a le sentiment que sur le terrain culturel, comme sur d’autres, Rennes et Nantes vivent ou vivaient très bien chacune de leur côté…

RENÉ JOUQUAND > Oui sûrement. Mais quand j’entends ce débat, je retrouve parfaitement ce qui se dit à Rennes. Peut-être vivons-nous sur nous-mêmes, mais nous sommes aussi fascinés par Nantes, par certains de vos grands événements qui nous manquent. Il va donc falloir multiplier les rencontres avec les Nantais. Nous allons ainsi prochainement tenir une réunion à Rennes avec Jean-Louis et avec l’adjoint à la Culture d’Angers pour aller plus loin sur l’opéra. Inventons un pôle lyrique du Bout du monde ! Jusque-là, la coopération s’est surtout passée entre les techniciens. Il est temps d’enclencher la phase politique. En profitant aussi de nos atouts comme le Théâtre national de Bretagne qui travaille au sein d’un réseau de six villes européennes.

JEAN-LOUIS JOSSIC > Nous avons beaucoup développé les relations entre les villes mais aussi avec le Département ou la Région. Je pense au Printemps des Arts ou à la Folle Journée. Cela se passe dans un périmètre sans doute un peu restreint. Faisons sauter les frontières administratives pour travailler davantage ensemble. Ce que nous faisons déjà pour l’opéra. L’opéra, ça coûte cher si les productions ne sont jouées qu’une ou deux fois. Il faut les faire tourner. L’Opéra de Nantes, ça coûte 5 millions d’euros par an, 10 % du budget de la culture. Et ce n’est rien à côté des Opéras Garnier et Bastille, à Paris, dont le budget équivaut à celui de tous les autres Opéras de France. Eh bien, les Opéras de Rennes, Nantes et Angers sont des petits Opéras qui vont continuer à travailler de plus en plus ensemble avec, à terme, la volonté de constituer un pôle lyrique.

THIERRY GUIDET > Une question qui s’adresse à la fois à René Jouquand et à Jean-Louis Jossic : existe-t-il encore des politiques culturelles de gauche ? Y a-t-il une différence entre Rennes et Bordeaux ? Entre Nantes et Marseille ?

RENÉ JOUQUAND > Dans notre programme municipal, il n’y avait pas de chapitre culturel. La question qui a rassemblé l’équipe, c’est celle de la ville demain, comment faire société, comment vivre ensemble dans l’espace rennais. C’est seulement à partir de là qu’intervient la culture comme un des leviers majeurs de l’action municipale. Comme le disait Jean-Louis Jossic, on est là pour essayer de faire une politique, pas une programmation. Cette politique tient en deux termes : accompagner et agir. Accompagner parce que notre ville est riche d’une multitude d’acteurs. Il y a les institutions, bien sûr, mais aussi la masse des associations qui débarquent tous les jours avec de nouveaux projets. Sur les vingt-deux festivals existant à Rennes, quinze sont d’origine associative. Nous aidons les projets à aboutir, à se développer, à durer en passant des conventions pluriannuelles avec les associations. Agir parce que nous avons une visée politique : la démocratisation culturelle. Je sais bien que, depuis des années, on constate la faillite ou, du moins, les limites de la démocratisation culturelle. Peut-être faut-il utiliser d’autres termes ? Par exemple, l’éducation artistique pour tous qui, seule, peut permettre à des offres culturelles exigeantes de trouver leur public. On peut parler aussi d’élargissement des publics. C’est ainsi que chacune de nos grandes institutions culturelles est dotée d’un service éducatif qui se consacre à cette tâche. L’Opéra a inventé des happy hours et la présentation de sa nouvelle saison s’est déroulée dans un quartier du sud de Rennes, dans la zone la plus populaire de la cité. Enfin, et cela me paraît un trait marquant d’une politique culturelle de gauche, nous sommes attentifs à la présence des artistes dans la cité. Nous venons ainsi d’ouvrir une biennale d’art contemporain. Eh bien, plusieurs œuvres avaient été créées par des artistes dans les entreprises. Et, évidemment, les salariés de ces entreprises sont venus au vernissage. Le processus même de création est un facteur d’élargissement des publics.

THIERRY GUIDET > Jean-Louis Jossic, on a connu à Nantes, entre 1983 et 1989, une véritable guerre des cultures. Et aujourd’hui, tout le monde est réconcilié, tout le monde est d’accord. Alors ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > La culture qui émancipe, ça peut rendre remuant… Il y a quand même une différence entre la droite et la gauche sur ce plan-là. Je ne crois pas qu’il y ait une culture de droite et une culture de gauche, mais il y a des pratiques culturelles de droite et des pratiques culturelles de gauche. Prenons le cas du patrimoine. Une ville de droite va s’intéresser beaucoup plus au patrimoine noble, au patrimoine architectural, et beaucoup moins aux patrimoines différents, notamment le patrimoine ouvrier. Une ville de droite s’appuiera davantage sur une culture patrimoniale et sera moins en recherche des nouvelles formes qui peuvent déranger. Il y a aussi une grande différence à l’égard du public : d’un côté, des publics acquis dont on se contente ; de l’autre, une recherche d’élargissement des publics. Une politique de droite s’appuie généralement sur des grands établissements municipaux et moins sur la vitalité associative. Elle se contente de programmations un peu plan-plan. Des municipalités qui font à la fois la politique et la programmation culturelle, on a connu ça à Nantes ! Dominique Pervenche [adjoint à la Culture du maire RPR Michel Chauty], je n’ai rien contre lui, maintenant il y a péremption, avait créé lui-même le grand festival de Nantes, le Festival des chœurs d’enfants, parce que c’était son dada, sa marotte. Ce n’est pas comme ça qu’on fonctionne ! Ce n’est pas moi qui vais créer un festival breton ! Vous savez, ça se sent, quand on débarque dans une ville pour chanter. Pas besoin de savoir si la salle s’appelle Benoît-Frachon, Léo-Lagrange ou Douste-Blazy pour sentir si on se trouve dans une ville qui a des pratiques culturelles de gauche ou de droite. Ça se sent très vite à la manière dont est tenue la boutique, au contact humain, à la programmation.


Quelques questions de la salle

> Je me suis occupé d’un café-spectacles à Nantes. Contrairement à ce que vous avez dit, je connais pas mal d’établissements qui ont été fermés, ces dix dernières années, à cause des nuisances sonores.

JEAN-LOUIS JOSSIC > Non, il n’y a pas eu de fermeture administrative pour nuisance sonore. Mais que des établissements qui se débattent dans toutes sortes de difficultés économiques finissent par fermer, c’est un tout autre problème. Il y a eu parfois des réductions d’horaires, une fermeture imposée plus tôt pendant quelques semaines pour sanctionner des désordres sur la voie publique ou des dépassements d’horaires. Mais ce n’est pas l’enfer, c’est le purgatoire. Actuellement, la difficulté, ce n’est pas le bruit à l’intérieur, mais à l’extérieur. La loi anti-tabac n’arrange rien puisque les fumeurs se retrouvent dehors.

> Ce qu’on attend d’un adjoint à la Culture, c’est d’annoncer vraiment une politique forte en faveur d’un droit à la fête !

JEAN-LOUIS JOSSIC > On va essayer de le faire dans le cadre de la loi en faisant, si possible, évoluer la loi.

> Comment sont attribuées les subventions ? À qui ? Pourquoi ? Et comment ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > On a un certain droit à la subjectivité. Nous pouvons avoir une opinion sur un travail compte tenu du public auquel il s’adresse. Nous nous déplaçons beaucoup pour assister aux spectacles, nous en discutons. Nous sommes transparents, mais ce n’est pas comme le sport où il y a des critères plus simples comme le nombre de licenciés.

> Je voudrais savoir s’il existe une culture, et, pourquoi pas ? une culture de gauche, en dehors du spectacle et de l’art contemporain.

JEAN-LOUIS JOSSIC > Bien sûr, les exemples que j’ai pris à partir du théâtre sont valables dans d’autres domaines.

> Je m’étonne quand même de ne pas avoir entendu en deux heures le mot « lecture publique » ou le mot « livre ». Et je pourrais donner quantité d’autres exemples… J’ai eu le sentiment en vous écoutant qu’une politique culturelle de gauche ne devait favoriser que le spectacle et l’art contemporain…

JEAN-LOUIS JOSSIC > Il se trouve qu’au cours du mandat précédent, je n’ai pas suivi les questions du livre et de la lecture publique. J’ai pris les exemples que je connaissais le mieux. Mais il existe des ateliers d’écriture et de lecture dans les quartiers, un réseau de bibliothèques, on en construira d’ailleurs une nouvelle, dans l’ouest de la ville, au cours de ce mandat.

MARIE-HÉLÈNE NIVOLLET > Bon, à Nantes, il y a une politique culturelle de gauche. On le voit bien par rapport à d’autres structures associatives dans d’autres villes. Il n’y a pas photo : il vaut mieux être à Nantes. Je dirais qu’une culture de droite est plus dans la reproduction. Une culture de gauche n’est pas seulement dans la création, mais elle aide à savoir qui on est et comment se situer dans le monde : pratiquer sa langue quelle que soit son origine, savoir d’où l’on vient, avoir des repères historiques, savoir chercher une information, prendre du plaisir à regarder une œuvre pour la partager avec d’autres. Comment la politique culturelle municipale peut-elle favoriser cela et ne pas être entièrement centrée sur le soutien aux artistes, aux structures culturelles, aux événements médiatiques ?

> Je crois savoir que la culture représente 17 % du budget de la Ville…

JEAN-LOUIS JOSSIC > 15,73 %. On est dans la moyenne des grandes villes.

> Compte tenu de vos projets, est-il pensable que ce budget augmente ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Nous allons prochainement recevoir une lettre de cadrage qui fixera les enveloppes par secteurs en fonction des choix politiques. Je doute qu’on ait moins qu’avant.

> J’ai été pendant dix ans animatrice culturelle dans des quartiers de Zone d’éducation prioritaire. Je n’aime pas le terme « socio-culturel ». Pour moi, la culture, elle n’est pas qu’en centre-ville, elle est aussi en périphérie. Et les gens aimeraient que les choses viennent d’eux, qu’on ne leur apporte pas la culture en bons colonisateurs. Ils ont aussi une culture à faire partager aux autres.

MARIE-HÉLÈNE NIVOLLET > Je partage votre préoccupation. Mais on a travaillé pendant trois ans de suite avec le quartier des Dervallières et ça n’a pas été une expérience concluante. Je crois bien sûr à une dynamique des quartiers. Mais pour faire venir les gens à un événement comme Tissé Métisse, il faut d’abord que l’événement leur appartienne, mais aussi que l’événement soit ambitieux, présente un réel attrait.

> La pratique culturelle bretonne a été peu évoquée…

JEAN-LOUIS JOSSIC > Tous les ans, nous faisons un forum avec l’ensemble des associations bretonnes qui permet de dresser le bilan de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire. On continuera à travailler de cette façon avec l’ensemble des associations. Ce qui compte, c’est que la culture bretonne soit très présente et se manifeste dans tous les lieux de diffusion. Je regrette, par exemple, que les groupes bretons ne répètent pas à Trempolino. On se plaint souvent, mais je rappelle tout de même que nous sommes la seule ville de Bretagne à avoir des dépliants touristiques entièrement en langue bretonne. Nous sommes l’une des très rares villes dont les panneaux de signalétique patrimoniale sont en plusieurs langues, dont le breton.

> Quelles initiatives d’enseignement artistique à l’école pourraient être prises par la municipalité ?

JEAN-LOUIS JOSSIC > Nous nous en préoccupons, par exemple dans le domaine de la musique, et nous entendons intensifier ce travail. Mais, théoriquement, ce n’est pas à nous de le faire. C’est le travail de l’État. Là encore, nous jouons un rôle de pompiers. C’est d’abord le problème de l’Éducation nationale. Nous essayons de suppléer les manques, mais nous ne pouvons pas tout faire.