La chronique de Jean Théfaine
Place publique #19

Chanson/folk
Mathilde en Juillet : Break a leg

Mathilde en Juillet, joli nom-papillon. La jeune Nantaise de 25 ans, dont c’est le premier album, est une sœur de cœur de Catpower, Feist, Alela Diane, Suzanne Vega, mais aussi de Jeanne Moreau et autres femmes/mystère. L’ombre de Jacques Demy (évoquée dans un “titre caché”, interprété en duo avec Marc-Antoine Ollivier) flotte aussi sur son univers folk qui s’installe dès la première écoute. Un monde en clair-obscur, en douceurs parfois meurtries, en insolences retenues, en rires qui pouffent, décliné en douze titres, en français surtout, en anglais un peu, impeccablement tricotés (mélodies accrocheuses, textes sensibles) et produits. Entourée notamment par Benoît Gautier, « guitariste, arrangeur et touche-à-tout », Mathilde en Juillet nous arrive en novembre avec des soleils mouillés plein sa voix mutine, plus sensuelle qu’enfantine, et c’est une bien jolie surprise.

CD Break a leg, 11 titres, 44’54. Lieux de distribution et dates à venir, bientôt sur www.myspace.com/mathildeenjuillet

Post-rock/Electro
Lokka : Gold & Wax

Une première démo 4 titres du groupe était parue courant 2007. On avait pu croiser le quatuor sur
A brand new hub IV, la dernière compil’ du collectif Molécules 5 (Place publique n° 16), mais on attendait une galette bien à lui. C’est fait, avec Gold & Wax, dix titres produits par Charles Oldman, alias Charles-Eric Charrier, à qui nous avions consacré une double page (Place publique n°12). Friedrich (guitare), Dennis (synthé et PC), Niko (batterie) et Säm (basse) sont exacts au rendez-vous qu’on pouvait attendre d’eux ; accoucheurs d’un post-rock électro et progressif, déployant d’amples draperies hypnotiques, quasi subaquatiques, déchirées soudain de griffures électriques, de rythmiques appuyées et de longues plages bruitistes faussement déstructurées. Mention spéciale pour le percussif et obsédant Corrigan vs Boring qui clôture la cavale.
CD Gold & Wax, 10 titres, 67’55. Joint Venture Records.

Metal
Gokan : Modes de pensée

L’album Modes de pensée ( ?) du groupe nantais Gokan est un pur volcan en éruption. Un premier disque enregistré au Drudenhauss Studios, sous le même toit qu’Ultra Vomit, Eradicate et autres diaboliques. Plein pot dans un salon, la voix lance-flammes de Scarinx et les guitares ultra compressées de Vince et Damien, bordées par une basse et une batterie implacables, ont tout d’un A380 au décollage. Même si un court interlude instrumental, quasi angélique, tente de donner le change. Agressif et sans concession, le metal de Gokan est un alliage d’enfer. Pas étonnant qu’il ait fait le bonheur des amateurs au dernier Hellfest de Clisson.
CD Modes de pensée, 12 titres, 53’39. M & O Music.

Jazz
Matthieu Donarier Trio : Live forms

Voilà dix ans que les saxophones de Matthieu Donarier, la guitare électrique de Manu Codjia et la batterie de Joë Quitzke se frottent et dialoguent. Pour fêter ça, le trio a enregistré un album live estampillé illico “Disque d’émoi” par
Jazz Magazine. Mises en boîte au Fanal de Saint-Nazaire, au Pannonica de Nantes et au Centre culturel de l’université d’Angers, ces Live forms sont un régal. S’y côtoient les compos de Matthieu Donarier, mais aussi quatre reprises de… Brassens, Satie et Trenet ! L’ami Georges aurait sûrement apprécié le nouveau visage donné à son Roi des cons. Respirant la liberté et l’intelligence à chaque note, cet opus qu’illumine le son sensuel et soyeux des saxos du maître de ballet réussit l’exploit d’être à la fois exigeant dans la forme et organiquement touchant.
CD Live forms, 11 titres, 57’03. Yolk Label.

Expérimental
Electroplume : Bird’s-eye view

Voilà un disque épatant, au sens premier du terme. L’œuvre d’un musicien, Christophe Piot (batterie, percussions, claviers, voix), qui a imaginé de composer autour de chants d’oiseaux, qu’il accompagne, prolonge, suit sur le fil, avec parfois une pointe d’humour léger comme… une plume. Aux frontières du jazz, et avec l’aide ponctuelle de deux complices (timbale, conga et basse), il nous embarque dans une suite d’arabesques en apesanteur, incluant avec une délicatesse inouïe les pépiements ou les roucoulades de la rousserolle turdoïde, du milan noir, du rouge-gorge, de la grive à dos olive et autres vagabonds du ciel, dans son propre discours. C’est beau comme un crépuscule ou une aube apaisés. Avec, au final, un hommage à Joe Zawinul, fameux claviériste autrichien, décédé en 2007, qui joua notamment avec Miles Davis et dont on entend la voix samplée sur
Birdworld. Magique.
CD Bird’s-eye view, 9 titres, 34’55. Assoplume. Tel. 06 84 37 84 59.

Fanfare
Zephyrologie : Live // Brass Band

Il a ses racines au Mans et le groupe Zephyrologie se revendique “des Pays de la Loire”. Drôle de banda que cette fanfare de dix ans d’âge, animée par autant de joyeux loulous, qui vient de sortir son premier live, après plusieurs albums studios. On retrouve avec gourmandise son sens de la fantaisie quasi punk sur ce
Live // Brass Band enregistré en juillet 2008 au Festival Jazz à Vienne. Le jazz est, en effet, un des ingrédients de la salsa zéphyrologique, mais il y en bien d’autres, comme le funk, le rock, le ska, le hip hop, le swing, les percus latinos, voire les vocalises… flamenco passées au mégaphone sur le bouillant Calzon de la vega ! La prestation du slammeur Sooolem sur Les habitants, mixée trop en retrait, est moins évidente mais le chaudron cuivré a de fameux éclats.
CD Live // Brass Band, 12 titres, 54’11. Enzo Productions/Compagnie DTC.

Indé
Ichabod Crane : Movement no movement

Ichabod Crane est nom du flic, incarné par Johnny Depp, qui enquête sur le cavalier sans tête de
Sleepy Hollow, le film fantastique de Tim Burton. Même si ce n’est pas évident au premier abord, le quatuor nantais qui a repris ce patronyme en 2004 ne l’a pas fait par hasard. Après Kid Cocotte, sorti dans la foulée, Vision of movement est son second album. Charly, David, Erwan et Grégory l’ont mis en boîte en mars dernier au Batiscaf de Nantes. Sous une pochette, “fantastique” elle aussi, voire fantasmatique, on trouve dix titres brassant de multiples influences sans pour autant perdre la boule. La bande joue de tout ça (Televison, Buzzcocks, Weezer, Cure, Pixies…) avec maestria pour accoucher de titres aux couleurs aussi diverses que l’excellent Intimacy, une fantaisie allègre, avec impeccables vocaux à l’unisson, l’obsédant War is to do anything to et le très accrocheur Movement no movement.
CD Vision of movement, 9 titres, 35’33. Ichabod Records.

Electro-pop
Sexy Sushi : Tu l’as bien mérité !

« De l'électro méchante, gouailleuse et comique : les garçons rasent les murs » a écrit un journaliste des Inrocks à propos de Tu l’as bien mérité !, un album-ovni des Sexy Sushi sorti un peu avant l’été. Obsédants synthés à l’ancienne, beats aussi primaires que meurtriers, paroles ravageuses entre débilité assumée et trash/pièce montée : les duettistes Rebecca Warrior (par ailleurs membre de… Mansfield Tya !) et Mitch Silver n’y vont vraiment pas avec le dos de la cuillère. Pour qui n’a pas les oreilles trop frileuses et ne craint pas cette punk attitude, littéralement gondolante, qui invite irrésistiblement au pogo jusqu’auboutiste, bienvenue sur le dancefloor en folie. Pour les autres, quelques précautions sont à prendre, car aucune indication de dose n’est inscrite sur le flacon.
CD Tu l’as bien mérité !, 16 titres, 44’09. Scandale Record/La Baleine.