Été 2018

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édito
Le sport et la forme de la ville

Les pratiques sportives irriguent et modèlent la ville, plus que jamais visibles dans un espace public qui s’adapte: coureurs à pied, skateboard, roller… Si elles ont longtemps été organisées dans le cadre de clubs ou d’activités liées à la scolarité, elles se diffusent aussi aujourd’hui hors de toute structure. Ces pratiques définies comme «libres» détournent les aménagements urbains, les transformant en autant de terrains de sport. Les collectivités cherchent à répondre à ces nouveaux usages en les prenant en compte, tout en ménageant les clubs amateurs et en misant sur le sport professionnel, éléments d’attractivité d’une agglomération.


Des titres et des médailles: les sportifs de haut niveau sont recherchés par les collectivités locales et territoriales qui comptent sur eux pour doper leur image. Plusieurs pôles «Espoirs», «France Jeunes» et «France» sont ainsi implantés sur le territoire de la métropole nantaise, tous susceptibles de fournir championnes et champions labellisés «à la nantaise». La réalité, passée au tamis des sociologues de l’université de Nantes Bruno Papin et Baptiste Viaud, s’avère sensiblement différente: ils ont examiné les trajectoires de ces sportifs de haut niveau qui font escale dans ces pôles et/ou rejoignent les centres de formation des équipes professionnelles de l’agglomération. Leur conclusion? Une sélection drastique doublée d’une grande mobilité à l’échelle nationale éloignent ces jeunes sportifs d’un attachement territorial. Et s’il en fallait une preuve, seuls un peu plus de 6% des joueuses et joueurs des six équipes professionnelles de la métropole – féminines et masculines, en handball, basket et volley, hors FC Nantes – sont originaires de Nantes et sa région. Si la victoire à le goût de Nantes, celles et ceux qui la décrochent sur le terrain viennent souvent d’ailleurs.

L’agglomération nantaise compte deux clubs professionnels de basket qui joueront leurs rencontres de la saison 2018-2019 dans la salle de la Trocardière à Rezé
: le Nantes basket Hermine en pro B et les Déferlantes du Nantes Rezé basket en ligue féminine de basket. Professeur en Staps (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) à l’université et membre du Centre nantais de sociologie, Lionel Helvig retrace l’histoire bientôt centenaire de ce sport à Nantes: il s’est d’abord développé en extérieur, entre amicales laïques et patronages, avant de gagner les salles – quelques-unes demeurent dans la mémoire collective, comme le Champ-de-Mars – puis de redécouvrir la rue depuis quelques années.

C’est une faculté «
en tension» avec 1500 étudiants: les formations de la filière Staps ne seraient destinées qu’à former des professeurs d’EPS au mieux et surtout des garçons d’ailleurs… Le cliché a la vie dure! Doctorante en sociologie, Raphaële Chatal s’est plongée dans les données des parcours et de l’insertion professionnelle des étudiants qui amènent à modérer ce tableau: si les métiers de l’enseignement restent un débouché fortement représenté, d’autres métiers émergent, comme ceux de la sécurité par exemple. Et si les femmes sortent de Staps plus diplômées que les hommes – quatre sur cinq sont titulaires d’un bac +5 –, les inégalités persistent: leurs salaires sont très nettement inférieurs…

Les profils des licenciés des clubs amateurs diffèrent de l’un à l’autre et un même sport peut donc réunir, selon les clubs, des «
clientèles sociales» très différentes: c’est ce qu’ont montré deux sociologues nantais, Jean-Michel Faure et Charles Suaud, qui ont étudié le recrutement de plusieurs clubs de tennis et de judo de l’agglomération nantaise. Philosophe et poète, membre du comité de rédaction de Place publique, Jean-Claude Pinson est aussi un pratiquant émérite de l’aviron «mélange de liberté grande et de sévère discipline». Il nous raconte sa découverte de ce sport, qu’il considère comme un des beaux-arts, dans les années soixante et l’harmonie éprouvée en glissant sur l’Erdre. Avec un petit détour sociologique pour nous indiquer qu’à l’époque, le Cercle de l’aviron de Nantes réunissait aussi bien ouvriers que notables – ces derniers se réservant quand même les instances dirigeantes.

Ils ont surgi dans la ville depuis quelques années et leurs coups de pédale, quelle que soit la météo, participent aussi d’une pratique sportive. Les livreurs à vélo de plats cuisinés, estampillés Deliveroo, Uber Eats ou Foodora, se sont multipliés. Doctorante en science politique et membre du comité de rédaction de la revue, Louise Dalibert a questionné ces livreurs pour en savoir plus sur leur vie. Et derrière l’impression de liberté que peut offrir ce «
petit boulot», il est surtout question de précarité et de revenus qui fréquentent les basses eaux.

La ville est leur royaume et il s’en jouent. Avec ses saltos, ses bonds et ses rebonds, le collectif nantais Wild se réapproprie l’urbain avec son art du déplacement, ses explorations urbaines de lieux à l’abandon et son goût du «rooftop» qui consiste à se hisser sur les toits d’immeubles ou de bâtiments, là où, pour eux, la sensation de liberté reste la plus intense. Nous avons rencontré plusieurs des membres de Wild qui nous ont expliqué leurs motivations et nous offrent des photographies, souvent spectaculaires comme celle qui fait le couverture de ce numéro, prises depuis les toits de Nantes. Ces pratiques sportives libres et qui revendiquent de le rester, Ali Rebouh, adjoint au maire de Nantes en charge du sport, a cherché à y mettre un peu d’organisation tout en préservant leur volonté d’indépendance. Il nous explique également dans un entretien que le sport de haut niveau et le sport amateur ne doivent pas être opposés. Il y voit plutôt une forme de complémentarité.

Un tour au bord de l’estuaire. Depuis qu’il a été réaménagé, le front de mer de Saint-Nazaire favorise la mixité et la diversité des usages
: roues et roulettes y sont reines et peuvent croiser le déambulateur d’une personne âgées sans que les premières ne gênent le second. Journaliste installé récemment à Saint-Nazaire, avec vue sur ce front de mer, Thomas Laurenceau nous le raconte.

Enfin, dans un dossier intitulé «
Ce que le sport change à la ville», nous ne pouvions que nous arrêter sur le projet privé de construction d’un nouveau stade, YelloPark, d’autant ques ses promoteurs – le président du FC Nantes, Waldemar Kita, et Yoann Joubert, fondateur et P.-D.G. du groupe immobilier Réalités – proposent d’y associer un «morceau» de ville sur une emprise total de 23 hectares. Officialisé à la rentrée 2017 en présence de la présidente de la Métropole, Johanna Rolland, ce projet a depuis été fortement contesté, tant par l’architecte de l’actuel stade de la Beaujoire qui serait rasé que par les riverains ou encore des supporters du club. Laurent Devisme, professeur d’études urbaines à l’École d’architecture de Nantes, a examiné le dossier et s’interroge: «La ville et le stade: communauté ou séparations de biens?» Il nous apporte des éléments de réponse et une certitude: qu’il se concrétise ou pas, ce projet tel qu’il a été conçu marque une rupture avec la fabrique des projets urbains nantais.