Sommaire #4

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Place publique #4
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Dossier :
Île de nantes : une ville se construit sous nos yeux

Table ronde :

Une île réservée aux bobos ?

Résumé > Sur un sujet aussi important que l’Île de Nantes, le débat public, aujourd’hui, est à peu près inexistant. C’est pourquoi Place publique a voulu le susciter lors d’une table ronde organisée fin mai à l’École d’architecture de Nantes. Elle a réuni Gilles Bienvenu, professeur d’histoire de l’architecture à l’École d’architecture ; Goulven Boudic, maître de conférences en science politique à l’université de Nantes et membre du comité de rédaction de Place publique ; Laurent Devisme, enseignant-chercheur à l’École d’architecture et responsable du laboratoire Architecture, Usage, Altérité ; Thierry Guidet, directeur de Place publique ; Gilles Pinson, maître de conférences en science politique à l’université de Saint-Étienne, et enseignant à Sciences Po Paris en stratégie territoriale urbaine ; Laurent Théry, directeur général de la Samoa (Société d’aménagement de la métropole Ouest-Atlantique) et membre du comité de rédaction de Place publique.

THIERRY GUIDET > Pourquoi cette table ronde ? Parce qu’il existe aujourd’hui peu de débat public autour de l’Île de Nantes, un chantier pourtant essentiel pour l’avenir de la ville. Je vous propose que, dans un premier temps, nous nous interrogions sur l’absence même de ce débat. Ensuite, nous nous demanderons de quoi l’Île de Nantes est-elle destinée à devenir le centre ? De la ville ? De l’agglomération ? De la métropole Nantes / Saint-Nazaire ? S’agira-t-il d’un centre exclusif ? D’un centre parmi d’autres ? En troisième lieu, nous nous poserons la question de la faible maîtrise du foncier par la collectivité et des difficultés que cela peut entraîner. Enfin, nous nous efforcerons de répondre à cette question : l’Île de Nantes pour qui ? Quel type de ville est-on en train de construire ? Plus brutalement, l’Île de Nantes est-elle un territoire réservé aux bobos 1 ?

GOULVEN BOUDIC > Pourquoi si peu de débat ? On a confié le projet à une société d’économie mixte, ce qui revient à faire sortir le débat sur le projet urbain des modes classiques du débat politique local. Le projet n’est pas discuté dans le cadre d’un conseil municipal. C’est la première raison. Deuxième raison : on est face à un projet qui – je caricature peut-être un peu – revendique son absence de sens, qui fait un sens de son absence de sens. Pas d’unité architecturale affirmée, pas d’unité fonctionnelle non plus, puisqu’on veut mettre un peu de tout dans cette île. D’où une difficulté à saisir ce qu’est le projet et qui, forcément, désamorce la critique. Cela dit, maintenant vont émerger un certain nombre de réalisations. On va pouvoir critiquer l’esthétique de tel ou tel bâtiment. Quand le Tripode a été démoli, il a trouvé des défenseurs, quand le Chalet suisse a été démoli, il a trouvé des défenseurs. À présent, telle ou telle réalisation va trouver des détracteurs. Mais on ne discutera pas pour autant du sens global du projet.

GILLES BIENVENU > Au moment de la consultation, le débat a été important, et puis le choix d’une équipe l’a forcément désamorcé. Les choses étaient pliées. Mais maintenant que des constructions sortent de terre la discussion va refaire surface : quelle correspondance entre ce qui était annoncé et ce qu’on commence à voir ?

LAURENT DEVISME > Oui, il y a beaucoup de débats derrière nous. Que faire de la Prairie-au-Duc ? Ça a été l’un des enjeux des municipales de 1989. Après, il y a eu le projet de Cité internationale des affaires qui a avorté, mais qui a été l’enjeu d’un débat public important. Et puis il y a eu une période de deuil, pendant les années 1990, de deuil de la Navale, pendant laquelle les acteurs associatifs ont évolué, se sont notabilisés. Les défenseurs du patrimoine industriel et maritime ont su négocier, leurs critiques ont été intégrées. On a pris le temps, à la différence de ce qui s’était passé dans les années 1987-1989, où l’on agitait des projets allant à l’encontre du sens des lieux. Il y a eu une stratégie d’écoute, d’intégration des critiques, faut-il dire de récupération ?

LAURENT THÉRY > Ce projet en effet a fait débat. Surtout dans la période où il n’était pas encore un projet ! Quand je suis arrivé à Nantes, en 1995, j’ai constaté qu’au sein de ce qui s’appelait alors le district de l’agglomération nantaise, les avis étaient loin d’être partagés. Tous les sujets faisaient l’objet d’expressions contradictoires : les ponts, les fonctions de l’Île, les grandes options. Ce temps, qui était encore celui du deuil des chantiers, a aussi été une période d’études, de mise à plat de l’ensemble des sujets. Dans la foulée, la Ville de Nantes a lancé le marché de définition, qui, avec le choix d’Alexandre Chemetoff, a permis d’énoncer le projet dans son ensemble. La création de la Communauté urbaine en 2001 a ensuite donné le cadre de la maîtrise d’ouvrage, à l’échelle de l’agglomération, relayée par la Samoa fin 2003. Mais la communauté urbaine a une assemblée élue au sein duquel le projet a été débattu et voté à l’unanimité. Ce n’est pas si fréquent ! Je pense que va revenir le temps du débat puisque les choses sortent de terre. Ce n’est pas facile de débattre de ce qu’on ne voit pas. Alors, la question du sens qui a été posée par Goulven Boudic ? Je suis d’accord avec cette idée, non pas de l’absence de sens, mais avec cette idée d’une réalisation complexe qui ne se limite pas à une vocation, à un équipement, à un emblème. Ce qui se fabrique, c’est de la ville, dans sa diversité.

GILLES PINSON > De la logique même du projet découle la dilution du débat. Je ne dirais pas que ce projet n’a pas de sens, mais ce sens émerge progressivement. On est très loin de la décision politique classique, claire, tranchée, débouchant sur un plan qui provoque des débats. Ici, on procède par petits pas. Dès lors que la puissance publique ne détient pas le foncier, on ne peut pas décider sur 350 hectares, par un grand geste architectural et urbanistique, ce qui va se passer sur l’ensemble de ce territoire. Deuxième point : au-delà de ce qui se passe à Nantes, on a un problème commun aux villes françaises : l’absence d’un espace public local. Il n’y a pas de journalisme politique local ; les pages de débat se limitent dans Ouest-France à la rubrique Nantes Forum… J’enquêtais récemment à Gênes sur les politiques de régénération urbaine, là-bas, il y a quatre télévisions locales qui sont extrêmement regardées et qui sont le vecteur d’une vraie polémique sur les sujets urbains. Troisième aspect : depuis vingt ou trente ans, les politiques urbaines sont assez largement désidéologisées. Difficile de dire si les élus du tramway sont des élus de gauche ou des élus de droite. Dès lors que ces grands choix ne sont pas assumés par les formations politiques, on s’explique que l’Île de Nantes ne fasse guère débat. Dernier élément : ce projet est pris en charge par la communauté urbaine, or les enceintes intercommunales sont invisibles par les citoyens…

LAURENT THÉRY > Mais l’assemblée de la Communauté urbaine n’est pas une simple chambre d’enregistrement. Ses séances sont publiques comme celles d’un conseil municipal, la presse est présente, assure des comptes rendus… Mais c’est vrai que le public a du mal à s’y retrouver entre la mairie et la Communauté urbaine…

GILLES BIENVENU > Ce n’est pas une assemblée élue directement par les citoyens. Cela crée un certain éloignement.

GILLES PINSON > Et puis la mise en débat s’effectue généralement à l’occasion de la compétition électorale.

GOULVEN BOUDIC > Je serais plus nuancé. Les citoyens identifient peut-être mal les structures intercommunales, mais les élus, eux, se fichent de savoir s’ils parlent avec la casquette municipale ou intercommunale. Et ce que je note, c’est que les élus d’opposition n’interviennent pas contre le projet de l’Île de Nantes. Au cours du dernier mandat, lors des questions d’actualité au conseil municipal, pas une fois l’opposition n’est intervenue sur ce sujet. Quant à la question des médias locaux, j’ai fait des recherches sur le site Internet d’Ouest-France, les articles traitant de l’Île de Nantes sont consacrés à deux choses : la place prise par la culture dans le projet ; sur les Machines de l’île, on pourrait faire un livre ! Et puis la promotion immobilière.

THIERRY GUIDET > Je propose d’avancer et d’aborder maintenant la question de la centralité de l’Île de Nantes…

LAURENT THÉRY > Juste un commentaire sur cette idée qu’il n’y a pas d’espace public urbain. Cela ne signifie pas que le projet urbain n’est pas une question politique. Ce qui se fait sur l’Île de Nantes est un projet de transformation de la ville et donc un projet politique.

THIERRY GUIDET > Eh bien justement, il est temps de s’interroger sur le sens de ce projet et de reposer la question : de quel territoire cette ville ambitionne-t-elle de devenir le centre ?

LAURENT DEVISME > Je me rappelle les propos de Patrick Rimbert 2 en 1998 : « Aujourd’hui, l’Île de Nantes n’existe que vue d’avion ». Dix ans plus tard, on commence à s’approprier le terme lui-même, « Île de Nantes ». C’est un outil de centration important, une nouvelle géographie commence à s’imposer.

THIERRY GUIDET > Quand dire c’est faire…

LAURENT DEVISME > Exactement. Un mot sur le plan guide, la procédure proposée par Chemetoff. Lisez le plan guide, il est éminemment ambivalent, éminemment contradictoire et ne contribue pas à la lisibilité du projet. Chemetoff dit qu’il faut allier l’ambition extrême sur un territoire comme celui-ci à l’attention portée aux choses. Cela laisse bien des marges de manœuvre ! Et puis ce plan n’a jamais été republié.

LAURENT THÉRY > Je ne suis pas tout à fait d’accord. Il n’a pas été republié sous forme d’ouvrage, mais il est présenté dans un lieu d’exposition permanent et actualisé tous les trimestres parce qu’il change au fur et à mesure que les projets avancent. Je ne pense pas qu’il y ait d’écart par rapport à l’intention de départ. J’aimerais d’ailleurs un jour exposer la succession de la vingtaine de plans guides pour voir comment évolue un projet.

LAURENT DEVISME > Justement, tous les trois mois, une nouvelle version arrive et il est difficile pour les non initiés de se rendre compte de ce qui a changé. C’est la critique que je fais à cet outil.

GOULVEN BOUDIC > Peut-être Laurent Théry pourrait-il nous expliquer sur quels points le projet a le plus évolué ?

LAURENT THÉRY > Il n’y a pas eu de bouleversement du plan guide. La priorité à l’espace public, l’attention aux rives de Loire, le respect porté à l’existant, le refus de privilégier un secteur de l’île par rapport aux autres, tous ces principes n’ont pas changé, même si des opérations majeures ont été introduites, par exemple le développement de l’hôpital sur l’Île de Nantes. Pour le reste, il faut entrer dans le détail de chaque opération. Par exemple, sur le site du Tripode, Alexandre Chemetoff avait envisagé un canal qui irait jusqu’au centre commercial Beaulieu, et puis on a vu que ce serait trop compliqué et l’Atelier de l’Île de Nantes a transformé le canal en bassin. L’intérêt profond du plan guide, c’est de mettre en situation des choses qui ne sont pas décidées, de pouvoir dessiner des hypothèses. On présente des opérations avant qu’elles ne soient décidées, ce faisant, on les met en débat. On nous l’a reproché pour les ponts. Nous avons indiqué l’emplacement des nouveaux ponts sur le plan guide et on nous a objecté « si les ponts sont sur le plan, c’est que tout est décidé. » Or la position des ponts a changé depuis…

GILLES PINSON > La première fois que j’ai vu le plan guide je me suis dit : voilà qui va être un outil de communication, d’échange avec la population. En fait, ça ne concerne que les acteurs techniques de l’aménagement urbain.

LAURENT THÉRY > Ce plan est tout de même présenté dans un lieu d’exposition permanent, sur une grande table, on se promène autour, on le compare à une photo aérienne de l’île, Les gens regardent, débattent, ils font des commentaires dans le livre de l’exposition, mais, c’est vrai, il n’y a pas eu d’organisations collectives qui se soient saisies du sujet pour organiser le débat. Ce sont les élus, les professionnels de l’aménagement, les professionnels de l’immobilier qui se sont réellement approprié le plan guide.

THIERRY GUIDET > Je voudrais qu’on se décide à aborder enfin la question de la centralité. C’est bien là le sens du projet…

LAURENT THÉRY > Est-ce que je peux vous contredire ? Le sens premier, c’est faire de la ville. Avant de faire de la centralité.

THIERRY GUIDET > Oui, mais ce n’est pas faire n’importe quelle partie de ville…

LAURENT THÉRY > Bien sûr. Mais c’est bien la fabrication de la ville qui est première et c’est ce qui distingue ce projet de pas mal d’autres. La ville, c’est du mélange, le mélange des populations, le mélange des fonctions. De toute façon, on n’est jamais sur un territoire neuf, on est sur un territoire qui possède déjà une histoire et cette histoire fait partie du projet. On ajoute une couche de ville aux couches qui nous ont été léguées. D’où notre souci de l’existant, de faire avec. On fait la ville avec ce qu’elle est déjà.

GILLES BIENVENU > Ce que vous dites me donne envie de rebondir sur la question des désignations. Île de Nantes… Cette île est à Nantes et on l’appelle Île de Nantes, c’est un pléonasme ! Mais ça fonctionne comme un slogan pour créer la visibilité d’un territoire. On change son nom au moment où l’on veut se saisir d’un lieu. C’est la même chose pour la Tour des Affaires étrangères qu’on a commencé à appeler Tripode quand on l’a vidée et désamiantée.

GOULVEN BOUDIC > Moi, je trouve que c’est une réussite d’avoir unifié ce territoire en l’appelant Île de Nantes.

GILLES BIENVENU > C’est une réussite dans la mesure où l’on considérait qu’il fallait l’unifier. Sur la rive nord, vous traversez une quinzaine de quartiers extrêmement différents et personne n’aurait l’idée de donner un nom commun à cet ensemble. Et là, sous prétexte que ce territoire est au centre de l’agglomération et au milieu de la Loire, il lui faudrait un vocable unique !

THIERRY GUIDET > Ce qui suggère un lien entre unité et centralité.


LAURENT THÉRY >
En tout cas il y a plusieurs quartiers sur l’Île et personne n’a l’intention d’effacer leur personnalité propre.

GOULVEN BOUDIC > De quoi cette île est-elle le centre ? demandait-on tout à l’heure. J’ai l’impression qu’elle est d’abord le centre d’une image. Ce projet condense tout un ensemble de symboles : Nantes dans la modernité, Nantes dans le monde, Nantes dans la recherche, Nantes dans l’économie mondialisée, Nantes dans la culture… Il y a derrière tout ça un idéal de la ville. Je ne le dis pas de manière forcément critique. Derrière une apparente modestie du projet et des élus, on a quelque chose qui relève d’une forme d’utopie.

LAURENT THÉRY > Pour moi, il n’y a pas de contradiction entre la modestie et l’ambition.

THIERRY GUIDET > Ambition du projet, modestie de la démarche ?

LAURENT THÉRY > Exactement. Ce projet n’a pas de phare, d’emblème mais il demande une volonté politique pérenne, c’est un projet de longue haleine, qui mettra longtemps à se révéler.

GILLES PINSON > Cette île était structurée par les lignes de ponts, dans un sens nord-sud et non est-ouest. L’autre problème était le rapport traumatique au fleuve. À Lyon, on a des quais maçonnés ; les bords de Loire à Nantes, c’étaient des amas de caillasses. Dès lors que de nombreuses villes dans le monde récupéraient leur waterfront Nantes ne pouvait que se réconcilier, elle aussi, avec son fleuve. Autre chose : ce que je trouve incroyable dans cette histoire, c’est qu’on ait réussi à faire de l’Île de Nantes un projet métropolitain. Il a accompagné une accélération phénoménale de l’intercommunalité. Nantes ne se caractérisait pas par sa tradition d’action collective. L’Île de Nantes n’est pas devenue seulement le centre d’une ville, mais d’une agglomération et d’une métropole.

LAURENT DEVISME > Je reviens à ce que disait Laurent Théry : ici, on fait d’abord de la ville. L’idée classique de la centralité est très liée à des conceptions autoritaires de l’aménagement urbain alors que Chemetoff parle d’un urbanisme de révélation. Je l’ai entendu dire que cette centralité, il fallait qu’on la révèle. Et cela en faisant appel à d’autres fonctions que celles des années 1970 ou 1980 ; on joue désormais sur le symbolique, le culturel, l’artistique. C’est très révélateur de voir la manifestation Estuaire 2007 se lancer par une manifestation qui s’appelle « l’île phénoménale » ! On a l’impression que l’Île a muté, s’est métamorphosée comme par enchantement, alors qu’évidemment il y a des pilotes, il y a des rapports de force qui expliquent ces changements. EuroNantes, ce quartier d’affaires qui va se construire sur le site du Tripode, au départ c’est une vue de l’esprit qui repose sur des expertises selon lesquelles pour attirer des investisseurs étrangers, pour devenir ville européenne, il faut 400 000 mètres carrés de bureaux. Qui ne veut devenir ville européenne aujourd’hui ?

LAURENT THÉRY > L’objectif n’est pas de devenir une ville européenne mais d’être attractif pour les entreprises. C’est ainsi qu’est né le projet EuroNantes, porté par Nantes Métropole, qui concerne effectivement l’Île et le quartier du sud de la gare. Ce qui, au passage veut dire que l’Île n’est pas un en soi. Ce centre d’affaires nous le conjuguons avec un morceau de ville. Sur le site du Tripode, demain il y aura douze immeubles qui seront occupés par des bureaux, mais aussi par des logements, des commerces, un hôtel, des logements sociaux réservés aux jeunes actifs. Nous avons la volonté d’imbriquer des fonctions et des publics à côté du centre d’affaires.

THIERRY GUIDET > N’êtes-vous pas en train de relativiser l’opération en nous expliquant qu’après tout, l’Île de Nantes est un quartier comme un autre ?

LAURENT THÉRY > Il y a un projet de l’Île de Nantes, assumé, porté, géré. À la fin, il y aura des quartiers, des pôles, mais il ne s’agit pas de créer un nouveau centre…

THIERRY GUIDET > Ah bon ?

LAURENT THÉRY > L’Île de Nantes est au centre physique de l’agglomération et on peut y développer environ un million de mètres carrés de surface supplémentaire. Peu de villes françaises ont cette chance. L’Île de Nantes peut ainsi accueillir des fonctions liées à la centralité, liées à la modernité, dans un espace qui bénéficie d’une proximité immédiate avec le centre, avec le fleuve. On a là des conditions vraiment exceptionnelles.

LAURENT DEVISME > La centralité, c’est de la diversité et de la densité. Pourquoi ne construit-on pas des immeubles plus hauts ? C’est un débat qu’on pourrait avoir à Nantes.

LAURENT THÉRY > Je suis d’accord.

THIERRY GUIDET > Bien, à ce point du débat, résumons-nous. L’Île de Nantes n’est pas un nouveau centre, mais va regrouper un certain nombre de fonctions emblématiques…

LAURENT THÉRY > Oui, ça va donner des capacités au centre de développer des fonctions contemporaines dans des conditions que le centre historique ne permet pas.

GILLES PINSON > N’est-on pas dans un débat un peu provincial consistant à dire qu’une ville ne peut avoir qu’un seul centre ? D’abord, la centralité, ça peut se préparer, mais ça ne se décrète pas. En fait, l’Île de Nantes, c’est un nouveau quartier avec des éléments de centralité.

GILLES BIENVENU > Le centre d’une ville est-ce la même chose que le centre d’une agglomération ?

LAURENT THÉRY > Pour moi, oui. La centralité, c’est d’abord une façon de vivre dans la ville, c’est un stock d’opportunités d’activités, de loisirs, d’institutions. C’est le brassage de fonctions exceptionnelles qui fait la centralité, enfin, la centralité classique des villes européennes.

LAURENT DEVISME > Oui, les villes aujourd’hui sont à la fois centrées, polycentrées et acentrées avec ces nappes urbaines qui s’étendent, ces taches de léopard que forment nos agglomérations. C’est pour cela que nous avons besoin d’organiser la ville. On a dans l’histoire, tantôt des centralités politiques, tantôt des centralités d’attraction, là où s’échangent les marchandises. L’agora, la place publique, est distincte des lieux d’échange. À Athènes, le port du Pirée ne se confond pas avec l’agora.

GILLES PINSON > L’agora est un centre vide la plupart du temps.

GILLES BIENVENU > Traditionnellement à Nantes, on disait qu’il y avait deux centres, le quartier Decré et Graslin. Si on remonte à la première partie du 18e siècle, les gens de la ville, de la ville close, sont en opposition à ceux du commerce, des faubourgs, de la Fosse. Et un certain nombre d’institutions quittent la ville pour aller vers le commerce, puis les murailles sautent. Et quand on construit le grand immeuble du quai Brancas, on parle de réconcilier le commerce et la ville…

THIERRY GUIDET > Maintenant que nous avons clarifié la question du centre, abordons celle du foncier. Est-ce un handicap pour la Ville de peu maîtriser le foncier sur l’Île de Nantes ?

LAURENT THÉRY > C’est vrai, la collectivité ne maîtrise qu’une faible partie du foncier, mais pour une raison bien simple : une grande partie de l’île est déjà urbanisée. Donc la question de la maîtrise du foncier ne concerne pas la totalité de l’île mais juste une centaine d’hectares. Et sur cette surface, l’essentiel est déjà maîtrisé ou sera maîtrisé par la collectivité. Les sites industriels, les chantiers navals ont été acquis par la Ville ou par la Communauté urbaine. La Samoa aussi a acheté un certain nombre de terrains. On ne l’a pas fait de manière systématique, mais l’essentiel des activités nouvelles sur l’île se fera sur du foncier maîtrisé par la collectivité.

LAURENT DEVISME > C’est important à mentionner. J’entends aussi cette idée qu’il n’y aurait pas de maîtrise mais le travail de l’aménageur passe par cette maîtrise. Par exemple, il y a eu, dans le passé, des trocs de terrains entre le Port autonome et la Ville.

LAURENT THÉRY > Il est vrai que nous n’avons pas fait de la maîtrise foncière par la collectivité un préalable à toute opération. Parfois il y a eu des accords directs entre des propriétaires et des promoteurs immobiliers, mais à la condition que la transaction n’entre pas dans une spirale spéculative et que les grandes règles du projet urbain soient acceptées. Les opérateurs immobiliers nous connaissent, nous avons un droit de préemption, nous sommes au courant dès qu’une transaction foncière se produit : c’est un levier très puissant.

GOULVEN BOUDIC > De très nombreux promoteurs interviennent dans l’opération. Les plus grands promoteurs immobiliers sont là. Est-ce que la principale activité de l’Île de Nantes n’est pas devenue la promotion immobilière ? On a parfois l’impression que ce sont les promoteurs qui vont remodeler la ville.

LAURENT THÉRY > L’activité économique, pour l’essentiel, elle se fait dans des bureaux. Il y a forcément un rapport entre le développement de l’activité économique et le développement de l’activité immobilière. Pour autant nous sommes très attentifs aux activités déjà existantes. La collectivité a fait tout ce qu’il fallait pour permettre leur maintien. Je pense par exemple à la sucrerie Béghin-Say, symbole de l’activité portuaire et industrielle,

GILLES PINSON > Je trouve très intéressant tout ce qui vient d’être dit sur la maîtrise foncière. J’y vois le signe d’une réconciliation des urbanistes et de la gauche avec le marché. Je ne dis pas qu’ils ont vendu leur âme au diable ou que toute volonté de maîtrise publique a été abandonnée. Traditionnellement, les urbanistes acquéraient de grands espaces qu’ils maîtrisaient totalement et tout le reste de la ville était laissé au marché. Sur l’Île de Nantes, la distinction entre le public et le privé ne se joue pas dans l’espace, mais dans le temps. La négociation n’est plus une souillure, mais elle est assumée comme relevant du boulot du politique.

LAURENT DEVISME > Un autre élément sur les rapports du privé et du public, c’est la question du rapport entre le global et du local. Béghin-Say dépend d’un grand groupe dont les décisions dépassent complètement Nantes. Il faut donc que le public ait des capacités d’anticipation et de négociation avec de tels interlocuteurs.

THIERRY GUIDET > On a par ailleurs dans ce dossier une interview de Jean-Luc Poidevin, le président de Nexity Villes & Projets, qui explique bien à quel point les rôles du public et du privé sont en train de se transformer…

LAURENT THÉRY > Rappelons qu’il s’agit bien d’un projet urbain, c’est-à-dire un projet public, porté politiquement. C’est cette maîtrise publique du projet qui permet d’ouvrir des partenariats. Ces partenariats ne sont pas des abandons, mais une façon d’accélérer et de diversifier un projet.

GOULVEN BOUDIC > Gilles Pinson a utilisé l’expression de réconciliation avec le marché. Certains disent : ce n’est pas de la réconciliation, c’est de la résignation. La sanction n’est pas la même. Pour les promoteurs, c’est le marché ; pour les politiques, ce sont les élections. Or, il y a un type de population qu’on cherche à attirer à Nantes en général et sur l’Île de Nantes en particulier, une population en prise sur l’économie mondialisée, surdiplômée, qui gagne plutôt bien sa vie, à qui il faut offrir des activités culturelles, bref ceux qu’on appelle les bobos. Et bien sûr l’arrivée de cette population fait monter les prix de l’immobilier… Entre ces classes supérieures branchées et les catégories ayant accès au logement social, il y a une couche de la population qui manque. Le problème de l’Île de Nantes, ce n’est pas l’exclusion des classes populaires, c’est l’absence des classes moyennes de la fonction publique. Ces classes moyennes se disent : l’Île de Nantes n’est pas pour nous parce que les logements du privé sont inaccessibles à la location ou à l’achat et que nous gagnons trop pour prétendre au logement social. Cette catégorie de population s’éloigne du centre ville, participe à la péri-urbanisation et, ironie de l’histoire, fait basculer le département à gauche en s’installant à la campagne !

GILLES BIENVENU > Est-ce que l’augmentation des prix du neuf entraîne un renchérissement des loyers de ce qui a été construit dans les années 1960 ?

LAURENT THÉRY > La valeur de l’ancien progresse sur l’Île de Nantes. Elle part d’assez bas et progresse à peu près au même rythme que le neuf, tout en lui restant évidemment inférieure car Beaulieu et République n’étaient pas des secteurs très valorisés. Donc pour les classes moyennes qui veulent effectuer des acquisitions, il faut se précipiter ! Un appartement à Beaulieu avec vue sur Loire c’est de l’ordre de 2000 euros le mètre carré. Vous ne trouverez un tel prix nulle part ailleurs dans le centre ville. Aujourd’hui l’Île de Nantes reste un quartier plutôt populaire par rapport à la moyenne de la ville. Comment assurer la pérennité de cette dimension populaire ? Nous y travaillons notamment dans le quartier République-les Ponts, par le traitement de l’espace public, l’amélioration de l’habitat, l’activité économique. Nous tentons d’améliorer la vie de ce quartier sans qu’il se boboïse pour autant. C’est une volonté politique. Quant aux opérations neuves, elles concernent un vaste éventail social. On parle toujours de deux ou trois opérations face à la Loire, face au centre ville, mais à l’intérieur de ce quartier il y a aussi place pour les employés, les cadres moyens… Évidemment, il y a des logements à 3 500 euros le mètre carré et plus qui sont achetés par des gens plus aisés, dont une part provient de l’extérieur, des Parisiens notamment. Mais ça fait partie de l’attractivité nantaise. Nous ne voulons pas que cette population soit majoritaire, ou vive dans des espèces de réserves. Et puis nous allons quand même faire au moins 7 000 logements qui s’ajouteront à ceux qui existent. La population de l’île va doubler. Un quartier de ville doit d’abord être habité.

THIERRY GUIDET > Je voudrais prolonger l’argumentation de Goulven Boudic. La perception de la réalité finit par faire partie de la réalité. Même s’il y a de vrais efforts pour maintenir et développer la mixité sociale sur l’île, l’essentiel de la communication s’adresse à un certain type de population, qu’on les appelle bobos ou nouvelles élites urbaines…

GOULVEN BOUDIC > Oui, c’est la question de l’imputation. Est-ce que les électeurs ne vont pas attribuer aux politiques des responsabilités sur des phénomènes qu’ils ne maîtrisent pas vraiment, le prix de l’immobilier notamment ? Jusqu’à quand va tenir l’alliance entre les couches populaires, les nouvelles élites urbaines et ce qu’il reste en ville des classes moyennes ?

LAURENT DEVISME > Il y a des choses qui sont de l’ordre de la politique de communication, du marketing urbain à l’égard desquelles il faut se montrer vigilant. Attention aux associations entre hôtels quatre étoiles, paquebots, casinos… Par ailleurs, on aborde la question de la gentrification 3 qui dépasse évidemment le chantier de l’Île de Nantes. La réponse à cette tendance, ce sont bien les 25 % de logements sociaux en train de se construire, mais quand on regarde le commerce de proximité sur l’île, les restaurants, les brocantes branchées, on n’a plus aucun doute sur la boboïsation de l’île.

GILLES PINSON > Je vais jouer le vilain petit canard. Sur la gentrification, des travaux ont été réalisés à Paris et montrent que le problème principal, ce n’est pas la gentrification, mais l’embourgeoisement accru de quartiers qui étaient déjà très bourgeois et la ségrégation des très pauvres. Mais les autres quartiers parisiens sont des quartiers moyens mélangés. Ce qui me préoccupe, ce n’est pas tant la gentrification que la manière dont on réfléchit au développement économique à partir de spéculations peu fondées sur la nouvelle économie. Je suis effaré par tout ce qui se colporte sur les classes créatives soi-disant au cœur de la nouvelle économie et qui attireraient les entreprises. Attention à la focalisation des politiques économiques sur les industries culturelles, sur les activités liées à la communication, au design, etc. ! À côté de ça, on oublie de valoriser des industries plus traditionnelles. La France invisible, ce n’est pas seulement la France des exclus, c’est aussi celle des patrons de PME qui bidouillent dans leur coin.

LAURENT THÉRY > On ne pouvait pas imaginer que le projet de l’Île de Nantes se développe sans qu’il déclenche un phénomène de valorisation. Ou plutôt : si le projet de l’Île de Nantes n’avait pas déclenché un processus de valorisation, il se serait arrêté. Nous essayons de maîtriser les conditions de cette valorisation. C’est vrai qu’en termes d’image, l’Île de Nantes est associée à l’arrivée de ces nouvelles couches, les créatifs, les bobos et aux formes architecturales qui leur correspondent. Il faut assumer cette attractivité à condition d’être capables de la maîtriser et de ne pas réserver l’île à cette population. Sur ce que disait Gilles Pinson à propos de la nouvelle économie, nous pensons que la vitalité culturelle et artistique à Nantes produit des effets économiques. Mais, et on l’a écrit dans le précédent numéro de Place publique 4, la force de Nantes, la force de cette métropole, c’est de connaître un développement économique qui se fonde sur des services, sur une industrie qui demeure forte, sur le tourisme lié à la côte. Cette diversité des moteurs a permis de générer de nombreux emplois locaux, souvent faiblement qualifiés. Nous nous trouvons dans une situation assez particulière par rapport aux autres métropoles françaises, c’est une force. Pour finir, un mot sur les images du projet. L’éléphant qui va déambuler sur l’île, c’est quelque chose de très populaire. On espère bien que ça va attirer aussi des touristes. Mais cet objet extraordinaire est d’abord destiné à faire rêver les gosses de Nantes. Et le Hangar à bananes qui va accueillir des bars, une crêperie, une brasserie, une boîte de nuit, des restaurants, une salle d’exposition d’art contemporain, il sera fréquenté par tout le monde. Enfin, on verra bien… Mais ce que nous avons recherché, c’est un lieu festif pour toutes les catégories de Nantais.