Place publique #9
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Mai 68

Jean-Pierre Bazin : « Un effondrement général »

Il n’était sans doute pas confortable d’être militant gaulliste et étudiant à la faculté de lettres de Nantes en mai 68. Cela n’a pas empêché Jean-Pierre Bazin d’occuper par la suite des responsabilités nationales dans le parti chiraquien et d’être élu municipal et régional à Nantes. Ni de porter aujourd’hui un regard nuancé sur cette page d’histoire.


PLACE PUBLIQU E > Que faisiez-vous en mai 68 ?
JEAN-PIERRE BAZIN > 
J’étais étudiant en deuxième année d’histoire à la fac de lettres de Nantes. J’étais par ailleurs le responsable départemental de l’UJP, l’Union des jeunes pour le progrès, le mouvement des jeunes gaullistes. Et j’ai participé, à partir du 13 mai, au lancement des CDR, les Comités de défense de la République

PLACE PUBLIQUE > 
Mai 68 vous a-t-il surpris ?
JEAN-PIERRE BAZIN > 
Il y avait, bien sûr, des signes qu’on peut, après coup, juger avant-coureurs. Ainsi, le campus était le théâtre d’une agitation récurrente sur le thème la paix au Vietnam. Mais, vu la position de De Gaulle sur la question, ça tombait à plat. En revanche, les actions pour le libre accès aux cités universitaires ont eu un certain impact. Elles étaient en phase avec l’évolution des mentalités. Cela dit, oui, Mai 68 a été une surprise. Et ce qui m’a le plus surpris, ç’a été l’effondrement général des institutions et de responsables dont on pouvait penser qu’ils étaient solides. L’histoire est une discipline où, à la différence de la physique, on ne pratique pas d’expériences. Eh bien, je dirais que Mai 68 m’a servi de travaux pratiques.

PLACE PUBLIQUE > 
Votre action en 68 ?
JEAN-PIERRE BAZIN > 
Nous nous sommes vite rendu compte qu’il était inutile d’essayer d’occuper le terrain à la fac. Les leaders de l’extrême gauche étaient brillants et passés maîtres dans l’art de manipuler les assemblées générales. Nous nous sommes repliés, pas dans la clandestinité, ce serait un terme excessif, mais dans des actions extérieures : diffusion de tracts, affichage… Et s’il n’y a pas eu d’affrontements très violents, nous avons quand même connu quelques rencontres chaudes.

PLACE PUBLIQUE > 
Avec le recul, avez-vous l’impression d’être passé à côté d’un événement qui a marqué plus d’une jeunesse ?
JEAN-PIERRE BAZIN > En aucune manière ! Nous pensions que la France avait une chance extraordinaire d’avoir De Gaulle. Même si Mai 68 a incontestablement permis à la société française d’évoluer, les thèmes agités pendant cette période ne pesaient pas grand-chose à côté du risque de voir la Cinquième République s’effondrer.

PLACE PUBLIQUE > 
Un mouvement étudiant dynamique, des syndicats ouvriers combatifs, des paysans qui descendent dans la rue. Ce triptyque vous semble-t-il caractéristique de la singularité nantaise ?
JEAN-PIERRE BAZIN > 
Je suis d’accord pour l’essentiel. Je voudrais juste mentionner le poids de l’anarcho-syndicalisme à Nantes qui a facilité des connexions entre les étudiants et, par exemple, les ouvriers de Sud-Aviation. Je voudrais aussi insister sur l’importance de l’évolution de la CFDT, liée au glissement à gauche de nombre de catholiques. Je dois dire qu’à l’époque le mandement de Pentecôte de l’évêque de Nantes nous avait scandalisés.

PLACE PUBLIQUE > 
Vous étiez vous-même militant chrétien…
JEAN-PIERRE BAZIN > 
Oui, avant d’arriver à Nantes, j’avais été responsable départemental de la JEC, la Jeunesse étudiante chrétienne, dans le Morbihan. J’avais succédé à ce poste à Jean-Yves Le Drian qui est aujourd’hui le président socialiste de la Région Bretagne. Et je me rappelle que les débats avaient été vifs à l’époque sur la question de savoir si un jeune gaulliste pouvait accéder à ces responsabilités au sein de la JEC. Au moins dans l’Ouest, je suis persuadé que le glissement des catholiques vers la gauche a joué un rôle bien plus important que Mai 68 dans les évolutions politiques ultérieures.

PLACE PUBLIQUE > 
Il faut liquider 68 : que pensez-vous de ces propos de Nicolas Sarkozy ?
JEAN-PIERRE BAZIN > Je vois ce qu’il a voulu dire. Mais ça n’a pas grand sens. Ce n’est pas comme ça que le problème se pose. D’un point de vue gramscien, au plan de la lutte idéologique, il faut prendre acte que les idées de Mai l’ont emporté dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Aujourd’hui, bien sûr, on est passé à autre chose.