Edito Place publique
#9
De la
mémoire à l'histoire
Quarante
après, on ne peut plus se contenter de témoignages
d’anciens combattants de Mai 68. L’événement entre dans
l’histoire. Il est un objet d’étude. Ce qui n’empêche pas
qu’on puisse continuer à porter des jugements très
différents sur la signification de ce printemps qui fut
particulièrement chaud à Nantes et à
Saint-Nazaire.
L’un, Nicolas Sarkozy, invite à liquider l’héritage de 68,
assimilé, un peu vite, au relativisme des valeurs, à
l’individualisme le plus débridé. Bien sûr, la phrase lui
est revenue en plein visage, comme un boomerang. Peu
importe : il s’agissait d’un message de circonstance,
adressé à une partie de l’électorat au terme d’une campagne
présidentielle où chaque voix compterait.
L’autre, Daniel Cohn-Bendit, propose d’oublier – Forget 68
– dans le livre qu’il a d’ailleurs dédicacé et offert au
premier. Façon de dire, sans doute, que 68 est
définitivement derrière nous, que l’événement sera de moins
en moins objet de mémoire, de plus en plus objet
d’histoire.
Paradoxe. L’un, qui sortait de l’enfance en 68, réactive la
charge critique de l’époque. Oui, se battre de part et
d’autre des barricades vaudrait encore la peine. L’autre,
qui fut l’un des flamboyants acteurs de ce printemps,
soutient que les mots, les enjeux, les espoirs, les
affrontements d’il y a quarante ans ne sont décidément plus
les nôtres.
Liquider. Oublier. Slogan contre slogan. Comme si l’on
pouvait faire que ce qui a été n’ait pas été. Comme si
l’amnésie était un rapport sain au passé. Mieux vaut, deux
fois vingt ans après, approcher l’événement avec sang-froid
mais sans indifférence ; faire le point des savoirs ;
mesurer le champ des ignorances. Bref, passer de la mémoire
à l’histoire. Tel est le programme que nous avons tenté de
suivre dans ce dossier sur Mai 68 à Nantes et à
Saint-Nazaire.
Nous n’avons pas cherché à recueillir le énième témoignage
sur l’occupation de Sud-Aviation, les bagarres aux abords
de la préfecture, les effets de manche dans les amphis.
Non, nous avons d’abord tenu à rappeler les faits et le
parcours éclairant de quelques acteurs. Puis au cours d’une
table ronde nous avons essayé de cerner la particularité de
Mai à Nantes : une ville comme les autres ou bien
à l’avant-garde du mouvement ? Ou, plus probablement, une
contrée où Mai a pris des accents singuliers qui tenaient à
la tradition syndicale de la Basse-Loire, à l’importance de
l’agriculture dans l’Ouest, au poids du catholicisme dans
la formation de bien des militants.
Dès lors, force est de prendre acte que Mai a commencé bien
avant le printemps et a duré des années après. Patrice
Allain croit pouvoir lire un fil rouge qui court, dans
l’histoire nantaise du siècle passé, des balbutiements du
surréalisme aux slogans situationnistes des étudiants des
bords de l’Erdre. Christophe Patillon et Ronan Viaud
constatent que l’influence des idées de Mai sur le
mouvement ouvrier nanto-nazairien reste largement à écrire.
Guy Goureaux assure que, pour les catholiques, Mai a
commencé avec Vatican II et que ses ondes de choc n’ont pas
fini de toucher l’Église, comme bien d’autres institutions.
L’habitat groupé autogéré ? Une manière de vouloir changer
la vie, bien dans l’esprit de Mai, et qui connaît
aujourd’hui des résurgences inattendues.
Pour comprendre la vitalité paysanne de ces années-là, René
Bourrigaud remonte bien en amont, du temps du bloc agraire
d’avant-guerre fissuré par les militants de la JAC, et
jette le regard en aval : l’éclatement de l’unanimisme
syndical ; les campagnes qui virent au rose. Quant à André
Daniel, fondateur avec Gabriel Cohn-Bendit, du lycée
expérimental de Saint-Nazaire, il relativise énormément le
rôle de 68 dans cette innovation pédagogique. Enfin, Ronan
Viaud, encore lui, note que de dix ans en dix ans, au fil
des commémorations le regard porté sur Mai n’a cessé de se
transformer.
Quand on s’efforce de quitter les rives de la mémoire pour
pénétrer dans le territoire de l’histoire, pas d’autre
solution, on l’a vu, que de prendre du recul, que de
s’inscrire dans la longue durée. En cela, ce numéro apporte
quelques pierres à la connaissance de Mai 68, même s’il n’a
pas la prétention de se substituer aux travaux
universitaires qui restent à mener, sur les trajectoires
individuelles des acteurs du mouvement ou sur la
comparaison entre les différentes configurations locales.
Cet accent mis sur le temps long ne doit pas pour autant
manquer la saveur de l’événement, son irréductible
singularité. Il est plus facile de prolonger des lignes
droites, de souligner les continuités que de penser les
ruptures. Comme l’écrivait le grand médiéviste Georges Duby
au sujet de la bataille de Bouvines – 754 ans avant 68 –
« l’événement éclaire. Par ses effets de résonance,
par tout ce dont son explosion provoque la remontée depuis
les profondeurs du non-dit, par ce qu’il révèle à
l’historien des latences. » En cela, le slogan
d’époque « Rien ne sera plus comme avant » a une
part de vérité.
Dans l’entretien avec Bernard Pudal qui prolonge notre
table ronde, on comprend que ce dernier avoue :
« Mai 68 demeure un événement assez mystérieux »,
compris et vécu de travers par tous ses acteurs. Comme
disait à peu près Marx, « les hommes font l’histoire,
mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. » Ils
en ignorent les causes, les conséquences, la signification.
En 68, on a rejoué les barricades de 1848, la révolution de
1917 et la Résistance de même que Robespierre se rêvait en
citoyen romain.
C’est précisément, cette cécité sur le drame qui se joue, à
l’instant où il se joue, qui justifie qu’on en débatte
encore des années plus tard. Duby toujours : « Du
fait même qu’il est exceptionnel, l’événement tire avec lui
et fait émerger dans le flot de paroles qu’il libère, des
traces qui sans ce coup de filet, seraient demeurées dans
les ténèbres, inaperçues, les traces du plus banal, de ce
dont on parle rarement dans le quotidien de la vie et dont
on n’écrit jamais. »
Et ce n’est pas parce que 68 est entré dans les livres
d’histoire des lycéens que l’événement cessera pour autant
de faire clivage. Pas plus que la traite négrière, que la
Révolution française, que la Commune de Paris, que le coup
d’État bolchevique, que la Seconde Guerre mondiale, que la
guerre d’Algérie…
Voyez comme certains s’efforcent de réduire la plus grande
grève de l’histoire de France à un chahut d’étudiants.
Voyez comme il est difficile de mesurer les retombées
politiques du mouvement. Un échec ? Mais à quelle aune ?
Les résultats électoraux de juin ou bien le départ de
De Gaulle l’année suivante ? La discussion est tout aussi
ouverte sur l’appréciation qu’on porte sur les conséquences
économiques, sociales, culturelles, morales de Mai.
L’histoire ne dissout pas le conflit des interprétations,
elle devrait simplement empêcher de dire n’importe quoi. Ce
n’est qu’un début, le débat continue.