Edito Place publique
#5
Y a-t-il
un pilote dans l'avion ?
On a plus construit en un demi-siècle que depuis
les premiers hommes ! L’étalement urbain qui s’emballe
autour de Nantes et de Saint-Nazaire semble échapper à tout
contrôle. Il pose crûment la question des limites des
politiques publiques.
Les hypermarchés poussés comme des champignons, un
boulevard périphérique aussi long que celui de Paris, des
routes à quatre voies en direction des quatre points
cardinaux, des bourgs ensommeillés devenus des villes, des
tours et des barres de HLM à la place des champs… L’homme
est ainsi fait qu’il s’accoutume très vite à tous les
changements. Mais imaginons un peu le choc que causerait le
nouveau visage de la ville à un Nantais, disparu vers 1950
qui reviendrait sur terre…
C’est bien simple, en moins d’un demi-siècle, on a plus
construit dans le département que depuis les origines. Et
les surfaces urbanisées ont triplé, principalement autour
de Nantes, de Saint-Nazaire et sur le littoral. C’est ce
qu’on appelle l’étalement urbain, un phénomène mondial,
mais qui prend ici des formes propres.
Le géographe Jean Renard, dans un article substantiel,
montre comment on est passé d’une ville sans banlieue à une
ville archipel dont le bassin de vie s’étend jusqu’à la
Vendée et au Maine-et-Loire. Il insiste sur le fait que
l’étalement urbain n’est pas seulement une question
d’espace : il s’agit d’un phénomène global qui se
traduit par la diffusion des modes de vie urbains. Et
conclut par un appel à l’indispensable maîtrise du foncier.
L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau revisite la
conception traditionnelle du rapport entre Nantes et ses
campagnes : une île assiégée par un environnement
hostile. Évidemment, cette vision a perdu de sa pertinence.
Mais il nous rappelle qu’une autre image a concurrencé la
précédente, celle d’une porte ouverte sur l’extérieur, et
que le clivage entre Nantes et ses campagnes a rarement été
aussi net qu’on le prétend.
Aujourd’hui, l’essentiel est ailleurs, tranche Jean-Yves
Pailloux, le directeur de l’agence d’urbanisme de
Nantes : un nouveau système se crée, à la fois urbain,
rural, périurbain, rurbain. Les nouveaux modes de vie
jouent un grand rôle dans la généralisation de ce modèle.
Et il devient urgent d’imaginer des modes de gouvernance
convenant aux espaces flous que nous habitons désormais.
Bien sûr, l’agriculture subit directement l’impact de
l’urbanisation, perdant, chaque année, près de 2 000
hectares dans le département. Jacques Lemaître, le
vice-président de la chambre d’agriculture, lance un cri
d’alarme : « Ne gaspillez pas notre outil de
travail ! », même s’il ajoute que la proximité des
grandes villes peut procurer de nouvelles niches
économiques à certains agriculteurs.
S’appuyant sur des enquêtes de terrain menées par leurs
étudiants, les géographes Valérie Jousseaume et François
Madoré vont à l’encontre d’une idée route faite selon
laquelle tous les habitants du secteur périurbain
viendraient de la ville centre. La plupart des nouveaux
habitants du canton de Nozay, dans le nord du département,
sont, en réalité, originaires des environs. Une fois
adultes, ils y reviennent reproduisant le modèle familial.
Cette réflexion sur la rupture et la continuité, le
politiste Gérard Brovelli la prolonge en s’interrogeant sur
les conséquences électorales de l’étalement urbain. Il
serait simpliste de penser qu’il profite mécaniquement à la
gauche en dépit du net rosissement de la carte électorale
de la Loire-Atlantique. Disons simplement que les fissures
de ce que d’autres appellent le bloc rural ont rendu les
électeurs disponibles à de nouveaux choix politiques sans
qu’on puisse pour autant parler d’un bouleversement de
leurs valeurs.
Après ces études à la loupe, l’urbaniste Marc Dumont change
de focale. L’étalement urbain est bien un phénomène mondial
qui bouleverse notre vision ancestrale du rapport
ville-campagnes, et dont il serait imprudent de croire
qu’il ne remettra pas en cause le modèle européen de la
Cité. N’aurions-nous que deux modèles à notre
disposition : Los Angeles où l’automobile est reine ?
Lagos où une sorte d’organisation finit par émerger de
l’anarchie généralisée ?
Puisque l’étalement urbain pose de redoutables défis
politiques, il fallait bien interroger des élus, leur
demander s’ils peuvent quoi que ce soit à un phénomène qui
semble dépendre bien plus du renchérissement de
l’immobilier que des politiques publiques. Patrick
Mareschal, le président du conseiller général de
Loire-Atlantique ; André Trillard, son prédécesseur de
droite ; Jacques Floch, le président de l’agence
d’urbanisme de Nantes ; Claude Naud, le président du Comité
d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de
Loire-Atlantique, nous ont répondu, tous conscients de la
puissance du courant, tous confiants en la possibilité de
l’orienter à défaut de l’endiguer.
Transports : le modèle nantais s’essouffle-t-il ? Le
débat que nous avons organisé avant la sortie de ce numéro
présente évidemment un rapport étroit avec notre dossier.
Il est infiniment plus compliqué d’organiser une politique
de transports à l’échelle d’un vaste bassin de vie qu’à
l’intérieur des limites d’une ville. Ce qui pourra
surprendre, voire choquer, c’est l’intitulé même de cette
question. Nantes n’est-elle pas la ville de France dotée du
plus long réseau de tramway ? Ses transports en commun ne
sont-ils pas plébiscités par un nombre croissant d’usagers
? N’accueille-t-elle pas, chaque semaine, des délégations
du monde entier venues tirer les leçons de l’exemple
nantais ?
Cette question, nous la posons parce que d’autres la
posent, et notamment le géographe et urbaniste Bernard
Fritsch. C’est la vocation de Place publique d’irriguer le
débat politique par la recherche universitaire. Nous la
posons et d’autres y répondent : des élus comme le
député Vert François de Rugy, en charge des déplacements
dans la Communauté urbaine, et la conseillère d’opposition
Sophie Jozan ; un technicien de haut vol comme Alain
Boeswillwald, le directeur général de la Semitan, la
société de transports publics de Nantes.
Comme lors de précédents débats et dossiers abordés par
Place publique (les relations entre Nantes et
Saint-Nazaire, l’aménagement de l’Île de Nantes, Estuaire
2007…), les clivages attendus se brouillent. Volonté de
consensus à tout prix ? Sûrement pas, à quelques mois des
municipales et après les élections que l’on sait. Mais
conscience aiguë, et partagée, de la complexité.
Non, la ville n’est pas simple.