Edito Place publique #3
Un
territoire à inventer
L’estuaire va être placé, cet été, sous les feux de
la rampe. Tant mieux si cela donne l’occasion de le
redécouvrir. Et d’ouvrir enfin un vrai débat sur ce que
l’on veut faire de ce territoire précieux.
Tout l’été, de juin à septembre, l’attention du public,
bien au-delà de Nantes, sera braquée sur l’estuaire de la
Loire. On sait que les rives du fleuve accueilleront
Estuaire 2007, la première édition d’une biennale d’art
contemporain qui doit se renouveler en 2009 et en 2011.
Nous reviendrons sur cette manifestation dans notre
prochain numéro à l’occasion d’un débat public que nous
organiserons, en juin, entre Jean Blaise, l’initiateur
d’Estuaire, le philosophe Yves Michaud et le spécialiste
d’art contemporain Michel Luneau, membre de notre comité de
rédaction.
Si l’on veut ainsi montrer l’estuaire, le donner en
spectacle, c’est qu’il en a besoin. Les Nantais et les
Nazairiens le connaissent mal. Au fil des âges, ils se sont
détournés de ce territoire peu accessible, maltraité par
les travaux des hommes, et dont on ne sait pas très bien
quelle peut être la vocation : une réserve d’oiseaux ? Une
« rue d’usines », comme on disait au 19e siècle ? Un trait
d’union entre Nantes et Saint-Nazaire ? Une frontière entre
le nord et le sud du département ? Un parc de loisirs pour
la métropole du 21e siècle ?
Il y a quelque chose de paradoxal dans cet oubli de
l’estuaire. Sans cette réalité géographique en effet,
Nantes n’existerait tout simplement pas. Si nos ancêtres se
sont installés là, et pas ailleurs, à l’endroit où la Loire
et la marée se rencontrent, où d’île en île en île on peut
franchir le fleuve une dernière fois avant la mer, c’est
parce que le site leur semblait idéal pour créer un port
fluvial, puis maritime. Un port de fond d’estuaire, comme
disent les géographes, comme à Bordeaux, à Rouen, à
Londres… Et si Saint-Nazaire a vu le jour au 19e siècle,
c’est parce que Nantes a connu les vicissitudes de tous les
ports de fond d’estuaire : des difficultés croissantes,
pour des bateaux de plus en plus gros, à remonter vers
l’intérieur des terres. La vocation portuaire de
Saint-Nazaire s’est affirmée, celle de Nantes s’est
estompée, et l’estuaire, entre les deux, a perdu de sa
visibilité.
Si bien que l’estuaire, aujourd’hui est un territoire à
redécouvrir, à réinventer. Ce numéro s’y essaie. Il s’ouvre
par un discours de la méthode, signé Martine Staebler, la
directrice du Groupement d’intérêt public Loire estuaire.
Elle explique comment l’organisme qu’elle dirige s’est
attaché patiemment à recueillir une foule de données
scientifiques sur ce milieu mouvant et fragile. Comment on
a su construire un modèle mathématique, bâtir des scénarios
de remise en état de l’estuaire, et enfin choisir une
solution, à la fois modeste et ambitieuse pour réparer les
dégâts de nos prédécesseurs. Ce discours de la méthode
s’accompagne d’un autre, celui du sociologue Samuel Aubin
qui a organisé la consultation d’une cinquantaine de
personnalités estuariennes sur les scénarios conçus par les
scientifiques : il ne suffit pas qu’une solution soit juste
techniquement pour qu’elle soit acceptable socialement.
Le juriste André-Hubert Mesnard ne dit pas autre chose
quand il analyse la récente directive territoriale
d’aménagement rendue publique par l’État après dix ans
d’étude. La meilleure directive du monde ne sert à rien si
les gens d’ici ne se retroussent pas les manches pour
sauver et mettre en valeur le riche patrimoine estuarien, à
la fois naturel et culturel, rural et urbain, maritime et
fluvial.
De cette diversité de l’estuaire le texte de l’historienne
Anne Vauthier-Vézier rend bien compte. Auteur d’une thèse
sur la question, elle étudie les manières successives dont
on s’est représenté l’estuaire – le mot lui-même est d’un
usage assez récent. Comme quoi une réalité géographique ne
se voit qu’à travers des lunettes culturelles et sociales
qui changent selon les époques et les milieux sociaux. Un
bel exemple de cette thèse nous est fourni par l’article du
sociologue Stéphane Guyard sur la vache nantaise. Où l’on
vérifie que l’estuaire des décideurs n’est pas du tout
celui des paysans…
On constate aussi dans le texte d’Yves Rochcongar, ancien
journaliste d’Ouest-France, combien le point de vue
professionnel détermine le regard posé sur l’estuaire.
Ainsi, pour Michel Quimbert, le président du port autonome,
la vocation portuaire de Nantes n’est pas derrière nous. La
preuve : il songe à construire de nouveaux quais et à
organiser des convois de barges remontant le fleuve,
chargées d’hydrocarbures, depuis la raffinerie de Donges.
Ce qui, on s’en doute, n’est pas sans conséquence, sur la
conception d’ensemble qu’on se fait de l’aménagement de
l’estuaire.
Voilà qui nous rappelle combien les usages de l’estuaire
restent divers et, à l’occasion, conflictuels. Une
contribution originale nous en administre la preuve. Signée
de trois universitaires, Claire Choblet, Laure Després et
Patrice Guillotreau, appartenant au Pôle Mer Littoral de
l’Université de Nantes, elle passe à la moulinette
informatique une bonne centaine d’articles de presse
consacrés au projet d’extension portuaire de Donges Est.
Les mots employés sont de formidables révélateurs des
stratégies déployées par les uns et les autres.
Regard synthétique ensuite, regard d’aménageur porté par
Laurent Théry, le directeur général de la Samoa (société
d’aménagement de l’Ouest Atlantique) et membre du comité de
rédaction de Place publique, et par Stanislas Mahé, chargé
de mission à la même Samoa. S’appuyant sur les travaux de
l’économiste Laurent Davezies, ils font de l’estuaire une
matrice du développement métropolitain, qui structure
l’espace, rend cohérente la réalité Nantes / Saint-Nazaire
/ Presqu’île guérandaise. En somme, si l’estuaire
n’existait pas il faudrait l’inventer.
Ce dossier se referme sur un texte incisif de Dominique
Luneau, rédacteur en chef de Presse Océan, et observateur
averti du développement urbain. Jeux de rôle et langue de
bois permettent encore trop souvent à l’État et aux élus
d’esquiver les sujets qui fâchent : l’avenir du port de
Nantes (Dominique Luneau n’est pas du tout d’accord
là-dessus avec Yves Rochcongar), Donges Est, un
hypothétique pont au-dessus de la Loire pour desservir le
pays de Retz.
Sauver l’estuaire comme s’apprêtent à le faire
scientifiques et politiques, c’est bien. Le placer sous les
feux de la rampe comme s’efforcera de le faire Jean Blaise,
c’est bien aussi. Reste à savoir ce que l’on veut faire de
ce territoire, quelles fonctions on lui assigne pour
aujourd’hui et pour demain. Là, le débat n’en est qu’à ses
balbutiements. Mais sans doute faut-il d’abord que les
habitants de la métropole reprennent leurs aises avec
l’estuaire, en retrouvent le chemin, en goûtent le charme
secret, pour que la question puisse être enfin posée sur la
place publique.