Edito Place publique #2

Nantes / Saint-Nazaire dans l’Europe des villes

Nantes reçoit une réunion importante du réseau des Eurocités. L’occasion de montrer que l’éloignement de Bruxelles ou de Francfort n’a pas que des inconvénients.

Rome et Bruges, Amsterdam et Athènes, Prague, Vienne, Londres, Paris… Nantes aussi. Comment parler de l’Europe sans citer les villes qui ont fait l’histoire de cette partie du monde ? C’est sur ce continent que s’est inventé un lien particulier entre la ville et la politique, que résume bien le mot « Cité ». C’est ici que perdure, même menacée, une forme originale de la ville, distincte des modèles américains ou asiatiques, plutôt compacte, construite autour d’un centre historique.
« Un espace qui contient du temps. » Quand l’architecte Christian de Portzamparc risque cette définition de la ville, il ne pense pas à Shanghai ou à Houston, mais à Florence, à Lisbonne, à Cracovie. Ou à Nantes. L’Europe est un continent urbain ; les villes sont le passé, le présent et l’avenir de l’Europe.
C’est sur cette toile de fond qu’il faut apprécier la tenue à Nantes, au début de ce mois de mars, de deux des forums du réseau des Eurocités, portant sur l’économie et sur la culture. Ce club des grandes villes du continent est tout à la fois un groupe de pression et un lieu d’échange sur les politiques urbaines. Comme si l’Europe, l’Europe institutionnelle, l’Europe des États, faisait un nœud à son mouchoir pour se rappeler qu’elle est aussi une Europe des villes : quatre Européens sur cinq y vivent ; c’est là que se concentrent les richesses et les misères, les savoirs et les fractures.
Cette rencontre internationale était pour Place publique l’occasion de se demander quelle place tient aujourd’hui la métropole Nantes / Saint-Nazaire dans l’Europe des villes. Cela supposait tout d’abord de faire le point sur les classements de villes : Nantes y navigue un peu au-delà de la cinquantième place. Mais que valent vraiment ces classements ? s’interroge le géographe Jean Renard. Prennent-ils en compte les bons critères ? Et attribuent-ils à Nantes son périmètre le plus pertinent, Saint-Nazaire et La Baule inclus, chantiers navals et hôtels quatre étoiles compris.
Nous avons ensuite sollicité des contributions en provenance de deux villes qui nous ressemblent, deux villes d’estuaire, Brême en Allemagne, Bilbao en Espagne. Brême et sa circulation automobile apaisée ; Bilbao et sa rivière reconquise, son musée Guggenheim, sa crise économique surmontée. Deux exemples parlants pour les Nantais et qui confirment qu’il faut toujours prendre un peu de recul pour comprendre ce qu’on a sous les yeux.
Antoine Vion, un jeune chercheur d’Aix-en-Provence, enrichit ce dossier d’une réflexion de fond sur l’internationalisation des villes, sur leur capacité à se doter, en somme, de leur propre politique étrangère. Voilà qui témoigne du rôle historique nouveau joué par les métropoles, au risque de voir cette dimension confisquée par les experts. L’Europe des villes serait dès lors aussi éloignée de ses habitants que l’est l’Europe des États.
Précisément, c’est l’une de ces expertes qui témoigne ensuite, Carole Le Gall, l’ancienne directrice adjointe de Nantes Métropole. Elle revient sur la tentative infructueuse d’obtenir l’implantation à Nantes de l’Agence européenne de la Sécurité maritime. Elle tire les leçons d’un échec. Nantes est sortie de ce match avec les honneurs, mais elle a encore à apprendre pour jouer dans la cour des grands, comme dirait un commentateur sportif.
Le contraire de l’Europe des experts, c’est bien celle des villes jumelées, ces échanges bon enfant, à saute-mouton sur les frontières qui ont tant fait pour cicatriser les blessures de la guerre. Oui mais voilà, les jumelages s’essoufflent en même temps que leurs initiateurs. Germaniste, fin connaisseur des civilisations européennes, notre collaborateur Jean-Paul Barbe passe le phénomène au crible en même temps qu’il propose des voies originales de renouvellement tenant notamment compte du passé nantais : invitons les Vikings, eux qui dévastèrent la cité il y a tout de même quelques siècles…
C’est un autre membre de notre comité de rédaction, l’historien Alain Croix qui le rappelle, avec tout juste un brin de provocation pour appuyer le propos : Nantes est la ville la plus européenne de France. Eh oui, depuis au moins un demi-siècle, elle accueille des immigrés venus de tout le continent. Cette durée et cette diversité sans égale des courants d’immigration donnent un fondement solide aux ambitions internationales de la métropole du 21e siècle.
Pour prolonger ce propos, Jean-Paul Barbe, encore lui, dans un texte de fiction, imagine une Nantes aux allures de Babel, où se mêleraient les langues, les saveurs, les coutumes, une ville subvertie, tourneboulée par le choc de l’autre. Babel-sur-Loire, mais sans l’issue tragique du récit de la Bible. Cette Babel dont rêve Jean-Paul Barbe aurait des allures de Folle Journée, une Folle Journée qui durerait toute l’année et qui déverserait dans toute la ville ses Espagnols et ses Russes, ses Hongrois et ses Serbes, la bande à Dvorák, le cercle de Sibelius, les potes de Falla, les copains de Grieg…
Alors, au bout du compte, européenne ou pas, cette ville où nous vivons ? On ne peut évidemment pas se contenter d’un oui ou d’un non péremptoire, encore moins d’un paresseux peut-être bien que oui, peut-être bien que non… Européenne, Nantes l’est à coup sûr par son histoire ancienne et par ses ambitions nouvelles. Elle l’est moins par sa géographie, plus atlantique que continentale.
Mais si sa chance était là ? L’Europe du charbon et de l’acier est derrière nous. La banane bleue, cette concentration de richesse, de population et… de pollution qui dessine un arc de Londres à Milan a perdu de son charme. L’espace, l’océan, une tradition d’ouverture, une certaine manière de vivre ensemble, tout au bout de l’Eurasie, à l’heure où les nouvelles technologies abolissent les distances : à petit feu, bouillonnent peut-être ici les ingrédients d’une Europe digeste et durable.