Edito

Place publique #19
Janvier-février 2010

Le nez de Cléopâtre


Les récits d’histoire-fiction publiés dans ce numéro ne sont pas qu’un jeu. Ils sont une invitation à prendre au sérieux le présent et la fabrication de l’avenir.


Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face du monde aurait été changée ». Cette phrase de Pascal est devenue proverbiale, tout comme celle où il assure que « Cromwell allait ravager toute la chrétienté […] sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. […] Le voilà mort, sa famille abaissée, et le roi rétabli. »
Ah ! ces petits grains de sable qui grippent les mécanismes les plus ingénieux, qui se mettent en travers des volontés les plus impétueuses et qui dévient le cours de l’histoire… Tout homme d’action est de temps en temps saisi par le vertige des hypothèses : et si les choses s’étaient passées autrement ? Même l’historien le plus déterministe ne peut s’empêcher de croire que tout n’est pas écrit : et si Grouchy était arrivé à temps à Waterloo ? Si Hitler avait été reçu aux Beaux-Arts ? Chacune de nos vies minuscules est elle-même jalonnée de carrefours où l’on aurait pu prendre un autre chemin et mener ainsi une tout autre existence. On en éprouve du moins l’intime conviction.
Les romans qui, pour une bonne part, sont une rêverie sur les possibles, se nourrissent de cette incertitude, et pas seulement ceux de science-fiction. Roger Caillois imagine que Ponce Pilate a gracié Jésus : « à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme. » Ce qui, on en conviendra, eût changé la face du monde. Plus près de nous, dans L’Ironie du sort, Paul Guimard, s’inspire de l’attentat contre le commandant Hotz : et si, tapi sous une porte cochère voisine de la cathédrale de Nantes, Antoine le résistant ne pressait pas sur la gâchette au passage de l’officier allemand ? Tout dépend du carburateur de la traction-avant, garée devant la Kommandantur, place Louis-XVI, et que le feldgendarme Helmut Eidemann tente de faire démarrer…
À notre tour, nous avons voulu nous essayer à l’histoire-fiction, à l’uchronie (1), comme on dit parfois, et qui est à l’utopie ce que le temps est à l’espace. Nous avons pour cela demandé à neuf auteurs, des historiens, le plus souvent, mais aussi un géographe, un philosophe, un écrivain et journaliste, de refaire l’histoire, notre histoire, celle de ce territoire qui, le long de l’estuaire, va de Nantes à Saint-Nazaire.
Le médiéviste Jean-Christophe Cassard imagine que les Vikings, installés pendant un siècle en Basse-Loire, sont descendus, avant les négriers, jusque dans le Golfe de Guinée. Gwenaël Guillaume soupèse les conséquences d’une Saint-Barthélémy à Nantes : placée dans l’orbite espagnole, la ville eût été durablement appauvrie par sa crispation religieuse. Philippe Hamon se dit qu’il n’était pas fatal que le Parlement de Bretagne s’installe à Rennes. S’il était resté à Nantes, une prestigieuse université s’y serait aussi développée, la ville serait devenue la capitale d’une région à huit départements et abriterait le siège du premier quotidien de France. Alain Croix caresse l’hypothèse de négociants nantais tournés vers la Chine plutôt que vers les Antilles : une Chinatown pousse sur les quais ; l’université nantaise, encore elle, devient la plus réputée d’Europe pour son département de chinois ; le Petit Beurre fait un malheur à Shanghai.
Yannick Guin raconte la prise de Nantes par les Vendéens en 1793. Il s’en est fallu d’un cheveu, en réalité, que l’histoire ne tourne ainsi. La victoire des insurgés ne leur permet pas de gagner Paris, mais elle soude les rangs révolutionnaires, scelle l’entente entre Robespierre et Danton, stabilise la République ce qui rend impossible l’aventure napoléonienne. André Péron décrit ce que serait devenu l’estuaire si Paimbœuf avait été préférée à Saint-Nazaire comme avant-port de Nantes : notre moderne métropole aurait un tout autre équilibre.
Et si Nantes était devenu le port de la Suisse ? demande Didier Guyvarc’h en prenant au sérieux l’utopie d’aménageurs qui avaient rêvé d’un Rotterdam-sur-Loire. Daniel Morvan récrit l’histoire littéraire du siècle dernier : il aurait suffi pour cela que Jacques Vaché ne meure pas, du moins pas comme on l’a dit, d’une surdose d’opium à l’Hôtel de France. André Breton serait devenu brocanteur et Julien Gracq, entraîneur de champions d’échecs. Enfin, le géographe Jean-Pierre Peyon dessine la carte d’une ville dont on n’aurait pas comblé le fleuve, qui aurait été prémunie contre l’invasion de l’automobile et dont les laboratoires universitaires seraient célèbres pour leurs travaux de pointe dans les domaines de la biologie marine et de l’ingénierie des estuaires.
Aucune de ces hypothèses n’est farfelue. Les conséquences de chacune d’entre elles sont examinées avec rigueur. Parfois, l’histoire de notre territoire – et bien au-delà – en eût été bouleversée ; parfois non : il arrive que les grandes marées des siècles lissent les vaguelettes de l’instant, que des tendances lourdes ne puissent être déviées par des accidents.
Pourquoi ces exercices d’histoire-fiction ? Pour le plaisir, pour le jeu de l’esprit et, nous l’espérons, pour distraire le lecteur et l’inviter à lire et à relire sur l’histoire de Nantes. Mais pas seulement. Il arrive aujourd’hui que des professeurs utilisent l’uchronie pour enseigner l’histoire. Dans les Écoles de guerre, on rejoue depuis longtemps les batailles à des fins pédagogiques. C’est que l’historien n’a pas du tout avec son matériau le même rapport que le chimiste, le biologiste ou le physicien. Il ne peut en disposer à son gré pour faire et refaire des expériences qui valideraient ou démentiraient ses hypothèses. Même si elle n’est qu’une vue de l’esprit, qu’une expérience de pensée, l’histoire-fiction peut aider à démêler l’écheveau des causes et des conséquences.
Mais ni le goût du jeu ni l’intérêt spéculatif ne suffiraient à justifier ce dossier. L’exercice présente un autre intérêt, celui d’ouvrir le champ des possibles. Bien sûr, on ne saura jamais si les choses auraient vraiment pu se passer autrement. De même, le sentiment de liberté que nous éprouvons ne garantit pas que nous soyons réellement libres. Tout cela est indécidable, mais sans pari sur la liberté, pas de citoyenneté possible.
Dans ses Leçons sur l’histoire, Raymond Aron le disait à sa manière : « La plupart des historiens, et, nous tous d’ailleurs, avons tendance à croire que le passé a été fatal, et que l’avenir est indéterminé. Or le passé a été l’avenir des acteurs ; il ne devient fatal qu’au seul sens où il a été et ne peut plus être changé. Mais il n’était pas fatal avant qu’il ne devienne réel. »
L’avenir n’est pas écrit. Et quand le serait-il, ce serait dans un livre dont nous n’avons pas la clé. Mieux vaut donc croire qu’il dépend d’un grain de sable, de la longueur d’un nez – la part du hasard, de ce que nous appelons le hasard –, d’un vote, d’une croyance commune, d’une idée neuve, d’une invention scientifique, d’un acquiescement ou d’une révolte – la part de la liberté, de ce que nous appelons la liberté.
L’avenir n’est pas fatal. Jouer, par l’esprit, avec les variantes possibles du passé aide à prendre au sérieux le présent et la fabrique de l’avenir.