Edito
Place publique #17
Le grand
rapprochement ?
Après des
siècles de rivalité ou d’indifférence, Nantes et Rennes
semblent vraiment décidées à nouer des relations nouvelles.
On ne peut que s’en réjouir sans méconnaître que la route
sera longue et incertaine.
Ne
tombons pas dans le tic des gazettes qui usent et abusent
de l’épithète « historique ». Historique, un
match de football au résultat imprévu. Historique, un
millésime réussi. Historique, un taux d’abstention plus
fort qu’à la précédente élection et moins qu’à la
prochaine… Nous ne parlerons donc pas d’un rapprochement
historique entre Rennes et Nantes. Et par prudence nous
avons assorti d’un point d’interrogation le titre de ce
dossier, montrant ainsi que la route demeure longue et
incertaine.
Mais enfin, entre deux villes qui furent longtemps rivales
puis indifférentes, est en train de se nouer un lien
nouveau qui mérite attention. D’autant que ce grand
rapprochement coïncide pour nous – mais ce n’est pas
vraiment une coïncidence – avec la création de Place
publique à Rennes, deux ans et demi après sa naissance à
Nantes/Saint-Nazaire. (Lire aussi p. 93).
D’où la décision évidente, en avant-première du colloque
qui se tiendra, en octobre, à Rennes et à Nantes, de
consacrer dans nos deux revues un dossier commun à l’état
et aux perspectives des relations entre les deux villes.
Par souci de clarté, nous avons organisé ce dossier en
trois temps. D’abord, un état des lieux ; ensuite, une
évocation des projets ; enfin, l’amorce d’un débat. Le tout
agrémenté de nombreuses cartes fournies par les agences
d’urbanisme de Rennes et de Nantes.
L’état des lieux s’ouvre sur une rétrospective signée
Bernard Boudic, le rédacteur en chef de Place publique
Rennes. Il montre comment, en 1989, les travaux du
géographe Roger Brunet ont été un choc pour tant d’élites
urbaines, à Nantes et à Rennes comme dans d’autres
métropoles. Que disait Roger Brunet ? Qu’il ne suffisait
plus pour les villes de l’Ouest de se rapprocher de Paris,
que le centre de gravité de l’Europe au moment où tombait
le Mur de Berlin se déplaçait vers l’Est, vers la fameuse
banane bleue joliment courbée du Lancashire à la Toscane.
La suite de l’histoire a montré que les déterminismes
géographiques n’étaient pas aussi implacables que cela :
courbe pour courbe, l’Arc Atlantique avait aussi des atouts
à faire valoir. N’empêche pas que les grandes villes de
l’Ouest ont décidé alors de créer une sorte de club d’élus,
que les universités de la région ont plus ou moins tenté
d’unir leurs forces, que les agences d’urbanisme ont
commencé à travailler ensemble et que sans attendre de feu
vert institutionnel les chercheurs ont pris l’habitude
d’échanger questions et résultats. Le tout n’a pas débouché
sur des résultats mirobolants, mais a créé de nouveaux
réflexes. Apprendre à se parler était la condition de
possibilité de la relation privilégiée pour laquelle Nantes
et Rennes sont peut-être mûres aujourd’hui.
Car les deux villes reviennent de loin. L’historien rennais
David Bensoussan fait le récit de dix siècles de rivalité
entrecoupés de périodes d’indifférence tandis qu’un autre
historien, Alain Croix, et Thierry Guidet, le directeur de
Place publique Nantes/Saint-Nazaire, montrent combien sous
d’apparentes ressemblances Nantes et Rennes cachent des
tempéraments différents.
Le deuxième moment du dossier s’ouvre sur un entretien avec
Daniel Delaveau, le nouveau maire de Rennes qui, avant même
son élection, avait manifesté sa volonté de donner un coup
d’accélérateur aux coopérations entre les deux villes.
Pourquoi ? Parce que « le fait urbain est
fondamental », parce qu’il est temps de rendre visible
le maillage de liens discrets tissé d’une ville à l’autre.
Jean-Marc Ayrault, le maire de Nantes, estime lui aussi
qu’il faut avancer rapidement, notamment dans le domaine de
l’enseignement supérieur et de la recherche. Qu’aucune des
deux villes n’ait vu son université retenue dans le plan
Campus de l’État est un signal d’alarme. Mais qu’en pensent
les autres ? François Cuillandre, le maire de Brest, ne
s’alarme pas du rapprochement entre Nantes et Rennes.
Simplement, il ne faut pas que Rennes oublie ses
responsabilités de capitale régionale…
Les directeurs des agences d’urbanisme de Rennes et de
Nantes prolongent les réflexions des élus. Celui de Rennes,
Alain Lalau Keraly, et son collaborateur Ronan Viel,
replacent le grand rapprochement dans le cadre de la
mondialisation qui donne des responsabilités accrues aux
métropoles. Le Nantais Thierry Violland souligne que
Nantes/Rennes, ce n’est pas un tandem où l’on ne serait que
deux à pédaler, mais que le nouveau couple doit
« entraîner et fédérer l’Ouest, de la Manche à
l’Atlantique. »
Reste que la relation entre Nantes et Rennes ne ressemblera
pas nécessairement à un long fleuve tranquille. La
troisième partie du dossier s’attarde sur quelques sujets
sensibles. Et d’abord le futur – le possible ? – aéroport
de Notre-Dame-des-Landes. Sera-t-il celui de Nantes seule
ou bien des deux villes réunies ? demande le journaliste
Dominique Luneau qui montre bien qu’un tel équipement n’a
de sens qu’entouré d’un réseau ferroviaire dense capable
d’assurer le développement durable du Grand Ouest. Et là,
on n’en est qu’au stade des discussions… Dans un texte
original, Régis Guignard jette un regard de paysagiste sur
la nationale 137 qui relie les deux villes et dont la
fréquentation ne cesse d’augmenter. Et si l’on s’inspirait
des exemples basque ou toscan ? Si l’on considérait cette
route comme un jardin à cultiver pour le plaisir de l’œil ?
C’est sur une table ronde que se referme – bien
provisoirement – le dossier. Elle a réuni quatre
spécialistes nantais et rennais de l’aménagement du
territoire : Alain Bénesteau, de la Chambre régionale de
commerce et d’industrie de Bretagne ; l’économiste Yves
Morvan, ancien président du Conseil économique et social de
Bretagne ; le géographe Jean Renard, rapporteur général du
conseil de développement de Nantes Métropole ; Laurent
Théry, le directeur de la Samoa, la Société d’aménagement
de l’Ouest atlantique.
Pourquoi le rapprochement entre les deux villes
s’amorce-t-il aujourd’hui ? Dans quelle mesure sont-elles
complémentaires ? Dans quels domaines resteront-elles
concurrentes ? Que peuvent espérer les Rennais de
Notre-Dame-des-Landes ? Quelles peuvent être les incidences
de la réforme des collectivités préparée par le comité
Balladur ? Autant de questions brassées tout au long de ce
débat, sans oublier celle-ci, la principale sans doute :
les Rennais et les Nantais ordinaires attendent-ils quelque
chose d’un rapprochement entre leurs villes ?
À Nantes et à Saint-Nazaire, on a quelque expérience du
travail en commun, de sa nécessité, de sa difficulté. Dans
l’ordre de la réflexion et du débat, Place publique est
d’ailleurs l’un des outils de la construction d’une réalité
nouvelle, à la fois institutionnelle et vécue, d’un bout à
l’autre de l’estuaire. C’est aussi le rôle que nous
entendons jouer entre Nantes et Rennes en faisant partager
des expériences et des questionnements.
