Edito
Place publique #16
LE LIVRE,
LE TEMPS ET LE SILENCE
Et si, le
temps d’un été, nous retrouvions la compagnie silencieuse
des livres, le colloque singulier avec leurs auteurs ?
Cela
s’appelle le Bloomsday, le Jour de Bloom. Et cela se
déroule chaque 16 juin dans les rues de Dublin. Bloom
est le protagoniste de Ulysse, le fameux livre de James
Joyce. De lieu en lieu, les lettrés irlandais, mais pas
seulement eux, refont l’itinéraire de Bloom à travers la
capitale, minutieusement décrit par Joyce, même si quelques
immeubles, quelques commerces et même un ou deux pubs ont
disparu depuis 1904. Certains revêtent des costumes de
l’époque ; à peu près tous dévorent des sandwiches au
fromage en buvant du bourgogne : le régime alimentaire
préféré de Bloom.
Le Bloomsday est une exception. Y a-t-il une autre ville
qui fasse une telle fête à un personnage de fiction et à
l’un de ses écrivains ? En France, Bordeaux a élevé des
statues à Montaigne et à Montesquieu. Marseille convie à
des randonnées sur les pas de Pagnol. Grenoble a son musée,
son lycée, son université Stendhal, de même que Nantes –
qui se dispute l’auteur avec Amiens – possède son fonds et
son musée Jules Verne. Mais enfin, aucune ville n’utilise
sérieusement la notoriété d’un de ses littérateurs pour
faire parler d’elle.
Sans doute parce qu’au fond la vraie patrie d’un écrivain,
c’est sa langue, pas sa ville. Et que « le livre,
c’est le temps et le silence », comme le rappelait
récemment Benoît Yvert, historien, ancien libraire et
démissionnaire de son poste de directeur du Centre national
du livre. Le temps et le silence. Le contraire de l’instant
et du tintamarre. Ce qui contribue à expliquer que les
manifestations littéraires – et il en existe ici,
orchestrées par le Lieu Unique à Nantes ou par la Maison
des écrivains et traducteurs étrangers à Saint-Nazaire,
sans oublier, chaque été, Écrivains en bord de mer à La
Baule – ressemblent davantage à de douces communions qu’à
de grands rassemblements de foule, la Cène plutôt que
Lourdes.
Dès lors, l’été, qui peut être une grande plage de temps et
de silence, nous a paru le bon moment pour un numéro plus
littéraire que souvent. Anticipant sur l’exposition que la
Bibliothèque municipale organisera à la rentrée, nous avons
repris le dossier de Nantes et du surréalisme. Il y a
quinze ans, une considérable exposition et un non moins
considérable catalogue avaient tenté de faire le tour de la
question : de la rencontre à Nantes, pendant la Grande
Guerre, d’André Breton et de Jacques Vaché peut-on déduire
que cette ville fut le berceau du surréalisme ? La quantité
de Nantais ayant joué un rôle dans le mouvement est-elle
autre chose qu’un hasard ? Flotte-t-il dans les rues de
Nantes on ne sait quel air de liberté qui serait à la fois
la cause et l’effet d’une insidieuse subversion de l’esprit
?
Tout cela est probablement indécidable, de l’ordre de
l’acte de foi, si l’on veut. On peut, comme l’historien
Didier Guyvarc’h, décrire tranquillement les étapes et les
raisons de la construction d’un mythe. On peut aussi, comme
le poète Jean-Claude Pinson, faire de son propre
grand-père, qui se prénommait Louis, et était né la même
année qu’Aragon, un surréaliste sauvage, un surréaliste
sans le savoir, et dévider depuis cette coïncidence une
méditation rêveuse sur la difficulté d’habiter nos villes
modernes.
Toujours est-il qu’en quinze ans, le dossier s’est épaissi.
Agnès Marcetteau, la directrice de la Bibliothèque
municipale, détaille la politique d’acquisition menée par
son institution et qui permet, presque un siècle plus tard,
de faire encore des découvertes. A partir de deux lettres
de Breton jusque-là inédites Patrice Allain nous fait
partager la vie intérieure de l’auteur de Nadja au cours de
son séjour nantais. Les échanges épistolaires entre Breton
et Gracq, mieux connus depuis la mort de ce dernier,
permettent à Dominique Rabourdin d’approfondir les
relations amicales et littéraires entre les deux hommes. Et
François Leperlier, lui aussi sur la base de documents
nouveaux, montre combien fut précoce la vocation littéraire
de Claude Cahun, la fille du patron du Phare, un temps
envoyée dans une école anglaise pour s’éloigner de Nantes,
en proie aux démons de l’antisémistime.
La littérature n’est pas qu’affaire d’archivistes. C’est en
pleine actualité éditoriale que nous avons plongé en
organisant une rencontre entre Pierre Michon et l’historien
Jean-Clément Martin autour des Onze, ce roman si marquant
d’un écrivain qui ne l’est pas moins. L’histoire n’est-elle
qu’une fiction parmi d’autres ? Quelles libertés le
romancier peut-il prendre à son égard ? Les
révolutionnaires étaient-ils autre chose que des
littérateurs se regardant agir ? Lisez. Puis jetez-vous sur
Les Onze si ce n’est déjà fait.
Un détour par le Japon avec Corinne Quentin, qui y vit
depuis un quart de siècle, à l’occasion de l’édition 2009
d’Écrivains en bord de mer, dont Tokyo est, cette année,
l’invité. Et puis, en toute dernière page de ce numéro,
Mathias Énard nous fait un joli cadeau en nous adressant un
croquis de Barcelone, la ville où il habite aujourd’hui,
Mathias Énard, ce jeune romancier qui parle le persan et
l’arabe et qui vient de recevoir le Prix du livre Inter
pour Zone, ce roman haletant d’une seule phrase courant sur
500 pages.
Mais cet été, il y a aussi Estuaire. Une autre planète. À
moins que ce ne soit la face exposée de la même planète.
Exposée au grand soleil médiatique. Notre couverture fait
écho à la fabuleuse parade d’ouverture orchestrée par Royal
de Luxe : une fois de plus Nantes s’est muée en une ville
dont les enfants sont des princes. Neuf regards
contradictoires sur cette biennale d’art contemporain vous
convient à la réflexion et à la promenade sur les bords du
fleuve.
Et puis, après tout, rien ne vous empêche de lire Michon,
assis sur le mur qui surplombe les douves du château où une
meute de loups, réunie par l’artiste Stéphane Thidet, se
donne pour l’une des attractions de la biennale. Ou bien,
Nadja sous le bras, de pousser jusqu’à Lavau-sur-Loire et
son observatoire sur le fleuve signé Tadashi Kawamata. Si
vous avez oublié votre livre, faites une halte à la
crêperie. Elle abrite tout l’été un excellent bouquiniste.
