Edito
Place publique #15
Une
épreuve de vérité pour les territoires
La crise
que nous traversons est un révélateur. Les territoires
ont-ils les ressources d’y répondre par eux-mêmes ? Ou bien
l’ État est-il notre seul garant par gros temps ?
Les
poubelles sont moins remplies depuis décembre dans les
quartiers populaires de l’agglomération nantaise ».
Les premiers mots de l’article de Philippe Dossal qui ouvre
notre dossier sur la crise témoignent bien de la manière
dont nous entendons traiter du sujet : non pas la crise en
général, mais la crise ici et maintenant. Ses conséquences
sur la métropole Nantes/Saint-Nazaire. La manière dont elle
redistribue — ou pas — les cartes entre les territoires et
l’État.
Trois mouvements dans ce dossier. D’abord, un état des
lieux. Interrogeant les uns et les autres en bon
journaliste, Philippe Dossal dresse ce constat : la
métropole, pour l’instant, n’est pas trop durement touchée
même si certaines populations, notamment les jeunes peu
qualifiés et les précaires, paient déjà un lourd tribut à
la récession. L’économiste Arnaud du Crest montre ensuite
combien il est difficile de mesurer la crise et a fortiori
son évolution : mesure de la crise, crise de la mesure…
Puis c’est au tour du politiste Goulven Boudic de conter
combien les élus, surpris par la tourmente, ont hésité dans
leur diagnostic et leurs réponses.
Les ripostes envisageables, c’est le deuxième temps de ce
dossier. Discours volontariste de Joël Batteux, maire de
Saint-Nazaire, vice-président de la Région en charge de
l’action économique, qui assure, au nom de sa longue
expérience du gros temps : « Les élus ne sont pas
désarmés. » Les présidents des chambres de commerce de
Nantes et de Saint-Nazaire lui emboîtent le pas, faisant
l’éloge de la collaboration locale entre élus et chefs
d’entreprise, nous expliquant que la métropole n’est pas
dépourvue d’atouts pour tirer son épingle du jeu. Longtemps
directeur de la Chambre d’agriculture, Michel Jouvet montre
que la crise impose la quête de nouvelles coopérations,
notamment avec Rennes. De son côté, l’universitaire Bernard
Remaud démontre qu’il serait simpliste d’attendre de la
recherche scientifique des réponses immédiates à la crise.
Le troisième volet de ce dossier est plus conceptuel. Dans
un texte particulièrement stimulant, le politiste lyonnais
Bernard Jouve analyse comment la crise donne une pertinence
accrue à la pensée critique sur la ville. L’économiste
Laurent Davezies voit dans la situation actuelle une
confirmation de ses théories bien connues sur la
circulation invisible des richesses et l’inégalité entre
les territoires. Le sociologue Renaud Epstein, spécialiste
de la politique de la ville, penseur du gouvernement à
distance désormais pratiqué par l’État, livre un diagnostic
nuancé des possibilités d’actions des territoires.
Que tirer de ces analyses et de ces témoignages d’experts
et d’acteurs de terrain ? Deux conclusions d’abord.
La première est la relative solidité de la métropole. Il
faut, bien entendu, rester prudent et ne pas tenir pour
quantité négligeable la souffrance et l’angoisse des plus
fragiles, déjà cruellement frappés. Mais Laurent Davezies,
avec d’autres, souligne que Nantes/Saint-Nazaire est
« relativement protégée parce qu’elle possède
plusieurs moteurs de développement. »
Deuxième conclusion, mise en évidence par le maire de
Saint-Nazaire et les présidents des Chambres de commerce :
on a su inventer ici, entre élus, très majoritairement de
gauche, et patrons, une sorte de compromis historique à la
nantaise, de consensus en faveur du développement
territorial. Il serait un atout dans la période actuelle :
« Face à la crise, jamais l’implication des acteurs
des territoires n’est apparue aussi essentielle »,
assurent les Chambres de commerce. « Tous ensemble,
nous pesons par rapport à l’État », confirme Joël
Batteux. La récente levée de boucliers d’à peu près tous
les décideurs locaux face à la brutale éviction par l’État
de François Marendet, le président du directoire du port de
Nantes/Saint-Nazaire, est un exemple de cette capacité à
faire bloc.
Mais ces conclusions ne doivent pas masquer les
questionnements. Si la crise durait, si elle
s’approfondissait, si une autre survenait, dans deux ou
trois décennies, plus grave, résultant des tensions
démographiques, du bouleversement du climat et de la
raréfaction de l’énergie, comment cette union sacrée ne se
lézarderait-elle pas ? D’autant que les collectivités
locales n’ont pas les capacités redistributrices de
l’État-providence de jadis. Comme le dit Renaud Epstein,
« si la Dotation globale de fonctionnement chute de
25 %, même à Nantes, vous n’y pourrez pas
grand-chose. »
Dès lors, cette gouvernance apaisée, social-démocrate en
somme, pourrait bien, un jour, faire l’objet d’une critique
radicale, celle que résume Bernard Jouve : le « retour
des villes » n’est-il pas « un marché de
dupes » si, « sous couvert de renforcer
l’autonomie des villes, il les oblige à assumer les
tensions sociales générées » par la politique de
l’État ?
Une telle question n’est pas seulement un thème de colloque
pour politistes dissertant doctement de la gouvernance.
Elle court tout au long de ce dossier : quelle est la marge
de manœuvre des territoires face à l’État ? Est-il juste de
parler d’un retour de l’État après trois décennies de
néo-libéralisme ? « L’idée que l’État se serait retiré
et serait en train de faire son retour est une escroquerie
intellectuelle », lance Laurent Davezies. Renaud
Epstein nuance : « Il n’y a pas d’autonomie financière
des collectivités », mais il assure qu’une métropole
comme Nantes/Saint-Nazaire a la capacité de « faire du
judo avec l’État, d’utiliser sa force et de la
retourner », précisément parce qu’elle « dispose
d’élites locales porteuses d’un projet. »
Difficile de trancher parce que l’avenir n’est pas écrit.
« Pourquoi les villes du Grand Ouest ne
lanceraient-elles pas des états généraux contre la crise
? », demande Laurent Davezies tandis que Goulven
Boudic suggère que des initiatives métropolitaines
favorisent localement un début d’application concrète des
propositions de sécurité sociale professionnelle.
De ce point de vue, la crise peut être un grand révélateur
des capacités ou des impuissances locales. Cette épreuve de
vérité nous dira si la montée en puissance des territoires,
et singulièrement des villes, est une réalité ou une
illusion.
