Edito Place publique #12
Place
publique : La voix des villes
Les collectivités ne communiquent pas seulement
pour faire plaisir à leurs élus. Mais parce que la
communication peut jouer un rôle de premier plan dans la
démocratie locale et rendre audible ce qui s’invente ici et
maintenant, dans les laboratoires urbains.
Un viticulteur et une militante de l’économie solidaire, un
jardinier et les inventeurs des Machines de l’Île… Ce sont
quelques-uns des « Fous de Nantes », dont vous voyez les
portraits en couverture de ce numéro.
Les Fous de Nantes : une opération de communication dont la
première salve fut lancée en 2007 et dont on attend la
deuxième pour l’an prochain. Elle est représentative de la
manière dont les territoires en général, les villes en
particulier, tentent de faire valoir leurs mérites. On
choisit de bons ambassadeurs, des personnes représentatives
de l’image qu’on entend donner de la ville, dans sa
diversité et son allant. On retient quelques médias pour
diffuser le message : l’Internet bien sûr, un quotidien
gratuit diffusé dans les grandes villes, les panneaux
d’affichage des gares Tgv de l’Ouest et quelques aéroports
français. On entend toucher ainsi « les initiateurs de
tendances », les « relais d’opinion », les
« jeunes actifs urbains » qui se convaincront et
iront répéter que oui, décidément, Nantes est capable de
rivaliser avec plus d’une métropole européenne, même si
elle n’en a pas tout à fait la taille, qu’elle est un «
challenger de référence », un David astucieux, plus mobile
que les trop lourds Goliath.
Un exemple parmi d’autres, de la manière dont aujourd’hui
les villes se vendent. Mais pourquoi le font-elles ? Parce
qu’elles se concurrencent les unes les autres ? Parce
qu’elles ne peuvent pas faire autrement si elles veulent
tenir leur rang ? Parce que les habitants aimeraient bien
être fiers de l’endroit où ils vivent ? Parce que les élus
ont, tout bonnement, la ferme intention d’être réélus ?
Autant de motivations évoquées dans le dossier que nous
consacrons à la communication des territoires, à l’occasion
du vingtième anniversaire de Cap’Com, organisé à Nantes en
décembre.
Nous ouvrons cet ensemble avec le regard que jette
Dominique Mégard sur ce qui a changé en matière de
communication publique ces vingt dernières années. Les lois
de décentralisation l’ont aidée à se faire sa place à
mesure que montaient en puissance les collectivités
locales. Il ne s’agit plus de monter des coups, mais de
créer des territoires d’accueil.
Le Rennais Jean de Legge creuse cette réflexion sur le
local. Les grands récits nationaux sont en panne ; c’est
donc ici, dans les villes, qu’il importe de construire un
imaginaire partagé, une histoire commune, un avenir
désirable. Une tâche éminemment politique, insiste Guy
Lorant, qui fut le directeur de la communication de la
ville de Nantes. La communication publique doit, certes,
emprunter des outils à la publicité et au marketing, mais
n’a de sens que si elle parvient à rendre communs les
projets pour lesquels les citoyens ont désigné leurs élus.
Si bien que la communication remplit une fonction civique
de premier plan, assure Jacques Lamy, le directeur de la
communication de la ville de Rezé : animer la relation
entre représentants et représentés. Où l’on voit que la
réflexion sur la communication publique rejoint
inévitablement les débats sur la politique et sur la
représentation des citoyens.
Voilà pour les principes et les objectifs. Reste que, dans
la réalité, bien des communicants succombent à la
fascination de la technique, plus sensibles à la forme des
tuyaux qu’au contenu qu’ils véhiculent, comme en témoigne
l’enquête conduite par Thierry Saurat parmi plusieurs
professionnels de la région nantaise. Il faut avouer
qu’Internet permet de réagir en un clin d’œil aux
événements les moins attendus. En témoignent deux
opérations de communication improvisées : aux Sables
d’Olonne, à la suite de l‘échouage d’un cargo sur la plage
; à Carquefou, près de Nantes, quand la modeste équipe de
football locale a défait les plus grands en Coupe de
France.
Tous les thèmes évoqués dans ce dossier sont brassés une
nouvelle fois dans la table ronde que nous avons organisée
avec les directeurs de la communication de Bordeaux et de
l’Auvergne ainsi qu’avec l’universitaire Christian Le Bart
qui, depuis une vingtaine d’années, jette un regard acéré
sur la communication publique.
Trois idées force – au moins – émergent de la lecture de ce
dossier.
La première, c’est que la communication publique est
devenue majeure. Elle sait se distinguer de la propagande
électorale – la loi l’y a d’ailleurs aidé – tout comme du
vulgaire marketing territorial. On ne vend pas une ville
comme une savonnette. Dans l’expression « communication
publique », l’adjectif compte autant que le nom. Elle
concourt à l’animation de l’espace public, rappelle
Jean-Marc Lesaulnier, lors de notre table ronde. Elle
contrebalance l’hyper-individualisme de nos sociétés, ne
serait-ce qu’en rappelant que l’inscription sur les listes
électorales n’est pas une si mauvaise idée.
Deuxième idée majeure : on ne peut plus opposer, ni
peut-être même distinguer, communication interne et
communication externe. Christian Le Bart en convient : si
les discours de communication vantent plutôt les trains qui
arrivent à l’heure que ceux qui sont en retard, ce n’est
pas seulement pour présenter les élus sous un jour
avantageux, c’est aussi parce que les habitants se
regardent dans leur ville comme dans un miroir. Ils sont
fiers d’habiter dans un lieu qui donne de ses habitants une
image positive. « Stratégie événementielle, politique
culturelle, animations festives, compétitions d’équipes
sportives contribuent à réinscrire chacun dans une aventure
collective », résume Jean de Legge. Ce qui ne signifie pas
pour autant que tous les communicants aient renoncé à nous
faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’ils aient
tous remisé au magasin des accessoires paillettes et gros
sabots.
Troisième point. Les stratégies de communication des villes
se jouent dans un paysage en pleine mutation. Qu’on soit
persuadé du déclin irrémédiable de l’État-nation, comme
Christian Le Bart ou qu’on pense, comme Charles-Marie
Boret, que seul un centralisme excessif est en cause,
l’évidence est là : on assiste, dans tous les domaines,
pour le meilleur et pour le pire, à un reflux de l’État qui
place les territoires devant de nouvelles responsabilités,
parfois écrasantes. Dès lors, il devient impossible pour
eux de se taire. La voix des villes, portée notamment par
les campagnes de communication, n’est que le signe le plus
criant du rôle nouveau qu’elles sont appelées à jouer : des
laboratoires du vivre ensemble.
