Edito Place publique #11
Place
publique : Condamnés à la complexité
Gouverner la métropole : une telle exigence ne peut
se satisfaire de nos habitudes politiques et
administratives. Elle exige de prendre en compte la
complexité d’un territoire qui évolue plus vite que nos
cadres institutionnels.
Rappelez-vous, au mois de mars, une fissure dans une
canalisation de la raffinerie de Donges et voilà des
centaines de tonnes de pétrole qui polluent l’estuaire.
Dans un communiqué commun, Jean-Marc Ayrault et Joël
Batteux, les maires de Nantes et de Saint-Nazaire
protestent, s’indignent, tempêtent. Ce qui est étonnant, ce
n’est pas qu’ils aient rédigé ce communiqué. C’est que
personne n’en ait été surpris.
Ni l’un ni l’autre ne sont maires de Donges, la commune où
est installée la raffinerie. Ni l’un ni l’autre n’avaient
la moindre légitimité institutionnelle pour intervenir dans
cette affaire. Et pourtant, il est apparu tout naturel que
les maires des deux plus grandes villes de l’estuaire
s’expriment sur ce déplorable accident. Cela signifie que
l’estuaire est en train de commencer à exister, pas
seulement comme une réalité géographique, mais aussi comme
une réalité humaine, c’est-à-dire politique, un territoire
qu’il faut bien administrer et même – lâchons le mot –
gouverner.
De l’Association communautaire de l’estuaire de la Loire au
Schéma de cohérence territoriale en passant par la
Conférence métropolitaine, la métropole
Nantes/Saint-Nazaire a, jusque-là, été régie par des
systèmes de pilotage souples et peu connus des citoyens. Il
s’agissait d’abord d’apprendre à se connaître, à se parler,
à se mettre d’accord sur des préoccupations communes, puis
d’esquisser des solutions. Le tâtonnement expérimental,
comme disent les pédagogues, n’est pas la plus mauvaise
manière de prendre progressivement la mesure d’un
territoire flou, sans existence institutionnelle.
Mais aujourd’hui, faut-il aller plus loin ? Faut-il
dépasser le stade de cette gouvernance élastique et
consensuelle pour franchir de nouvelles étapes dans la
construction de la métropole ? Ces questions, la Conférence
métropolitaine se les posera quand elle se réunira à
Nantes, au mois de novembre.
D’autres, ailleurs, les partagent : la revue Esprit
s’interrogeait en février sur « le gouvernement des
villes » ; au même moment, la revue Urbanisme livrait
un dossier intitulé « Gouverner » ; les agences
d’urbanisme des grandes villes françaises se pencheront sur
le problème, en septembre, au Havre ; les débats sur
le Grand Paris tournent autour du même sujet ; des livres y
font écho. Voyez dans ce numéro les notes de lecture
consacrées au colloque sur les métropoles françaises et
canadiennes ou bien à l’essai du géographe Martin Vanier,
Le Pouvoir des territoires.
Autant de raisons qui nous ont conduits à apporter, nous
aussi, notre contribution au débat. Et d’abord en demandant
aux maires de Nantes, de Saint-Nazaire et de La Baule – la
« troisième tête » de la métropole – de se livrer
à un bilan en même temps qu’à un exercice de prospective.
En contrepoint, deux jeunes chercheurs en science
politique, le Stéphanois Gilles Pinson et le Lillois Fabien
Desage, se livrent à une réflexion approfondie sur les
notions de gouvernance, de métropole et s’interrogent sur
le rôle des citoyens dans les dispositifs mis en place.
Trois exemples donnent chair à ces analyses. Brigitte
Boriol, la directrice de l’agence d’urbanisme de
Saint-Étienne dresse un parallèle éclairant entre
Lyon/Saint-Étienne et Nantes/Saint-Nazaire, des couples qui
se ressemblent. Le géographe Jean Renard, lui, se tourne
vers les deux sœurs estuariennes de Nantes, Bordeaux et
Rouen. Enfin, l’urbaniste néerlandais Roelof Verhage décrit
le fonctionnement du Randstad, de la Métropole du Delta,
cette considérable région urbaine qui regroupe les
principales villes des Pays-Bas.
Et comme la gouvernance pour la gouvernance n’a guère de
sens, l’économiste Laure Despré boucle ce dossier en
présentant les travaux d’un groupe pluridisciplinaire de
l’université de Nantes sur le développement durable de
l’estuaire. Construire une métropole verte et bleue ne
serait pas une médiocre ambition.
De ces débats, de ces analyses, de ces exemples se dégagent
d’évidentes convergences.
La première est que personne ne songe aujourd’hui à créer
un nouvel étage institutionnel pour piloter la métropole.
L’enchevêtrement actuel entre villes, intercommunalités,
départements, régions, État, Europe est tel qu’une réponse
administrative serait à la fois coûteuse et inaudible. Ce
qui ne signifie pas que cette situation soit à jamais
figée.
La deuxième leçon est une conséquence de la première : le
seul pilotage qui vaille est un pilotage par projets. C’est
autour de desseins précis que se crée la volonté de vivre
et de travailler ensemble. Les maires de Nantes, de
Saint-Nazaire et de La Baule en livrent un catalogue tout
comme la directrice de l’agence d’urbanisme de
Saint-Étienne.
Troisième enseignement : le citoyen est, pour l’instant, le
grand absent des constructions métropolitaines. Les
politistes Gilles Pinson et Fabien Desage mettent le doigt
sur ce point sensible. Jean-Marc Ayrault en convient :
« La métropole, ce n’est pas qu’une affaire
institutionnelle, réservée aux experts et aux élus. »
Oui, mais concrètement comment faire tant que le territoire
métropolitain ne correspondra à aucune arène électorale ?
En d’autres termes, et c’est le quatrième enseignement de
ce dossier, nous sommes condamnés à la complexité. Ce à
quoi nos traditions politiques et administratives ne nous
préparent guère, alors que les Néerlandais, nous explique
Roelof Verhage, n’en souffrent guère. Complexité d’un
territoire mouvant aux frontières aussi incertaines que les
berges de l’estuaire travaillées par le mouvement des
marées. Complexité du jeu entre les acteurs politiques,
économiques, sociaux dont les intérêts et les initiatives
s’entrelacent. Complexité du rapport entre le local et le
global, qu’il s’agisse des arbitrages de l’État, des
directives européennes, des décisions prises par les
maîtres invisibles de l’économie mondialisée.
Pour autant, il ne faudrait pas se résoudre à ce que la
complexité soit la manière polie de désigner un
embrouillamini. Edgar Morin, qui a beaucoup fait pour
explorer cette notion, souligne dans une bonne part de son
œuvre que la complexité du monde appelle la méthode de la
pensée. Plus la complexité est grande, plus le recours à la
méthode est impérieux. Une méthode refondée qui consiste,
résume Edgar Morin, à « distinguer ce qui est
confondu, à relier ce qui est séparé. »