Edito
Place publique #14
Place
publique : Le vert est dans la ville
Les
Floralies, mais aussi Estuaire. Ces deux manifestations
nous rappellent l’importance du végétal dans les villes.
Elles nous convient à réfléchir à la place faite hier et
aujourd’hui par l’urbanisme à la nature.
Les
Floralies, bien sûr. La plus grande – et de loin – des
manifestations horticoles de France, attire désormais à
chaque édition un demi-million de visiteurs. Dans un autre
registre, seuls les Salons de l’Agriculture et de l’Auto, à
Paris, font plus. Les Floralies, dont Jean-Michel Gravouil
retrace l’histoire et qu’il replace dans un temps plus
long, celui de l’ancienne tradition botanique nantaise
qu’on peut au moins faire remonter au 17e siècle et à la
création d’un Jardin des Apothicaires, lointain ancêtre de
notre actuel Jardin des Plantes.
Mais aussi la prochaine édition d’Estuaire qui, de manière
moins prévisible, s’intéresse aussi au végétal en faisant
appel à Gilles Clément, l’un des plus talentueux des
« nouveaux jardiniers ». Sur le toit de
l’ancienne base sous-marine de Saint-Nazaire, il ambitionne
rien moins que de faire pousser un bois de trembles, ces
peupliers dont le feuillage mobile joue avec le vent et la
lumière.
Ces deux événements, l’un en mai, l’autre à partir de juin,
étaient une invitation à s’interroger sur la manière dont
les villes se mettent désormais au vert, comme l’a aussi
fait, l’an dernier, mais dans une optique différente, un
intéressant numéro spécial de la revue 303, piloté par
Jacques Cailleteau.
Auteur d’une thèse sur les parcs et jardins dans l’Ouest de
la France, et maraîcher autant que géographe, Olivier
Rialland brosse à grands traits l’histoire des rapports
changeants qu’ont entretenu le jardin et la ville en Europe
occidentale au cours des cinq derniers siècles. Cette
histoire des jardins est aussi celle de notre sentiment de
la nature, de la place qu’il convient de lui accorder dans
ces constructions éminemment culturelles que sont nos
cités. Aujourd’hui, les jardins s’immiscent un peu partout
dans la ville et se présentent comme des moyens de
raccommoder le tissu urbain.
L’urbaniste et paysagiste Alexandre Chemetoff adhérerait
probablement à cette vision des choses même s’il n’aime
guère parler du végétal en tant que tel. Avocat du mélange,
apôtre de l’hybride, l’aménageur de l’Île de Nantes refuse
d’opposer le végétal au minéral : les mousses colonisent
les toits, les lichens dorent les murs, les herbes
s’acclimatent au béton. Il y des lieux fertiles – règnes
minéral, végétal, animal mêlés – et des lieux stériles.
Faisons en sorte que nos villes soient fertiles.
Urbaniste lui aussi, Jean Haëntjens concentre son propos
sur la place accordée à l’arbre dans la ville depuis le
Moyen Âge. Il en fait un marqueur de l’évolution tout à la
fois de nos croyances, des possibilités techniques, des
données sociales. Ainsi, la ville classique correspond-elle
à un idéal de nature maîtrisée dans une ville ouverte,
libérée de ses murailles sous le règne d’un monarque
triomphant. Ou bien le modèle dont nous sortons tout juste,
l’urbanisme campus à l’américaine, combine-t-il la fuite à
la périphérie de la ville, l’omniprésence de la voiture,
l’invitation à consommer sans compter.
Dans quel cadre faire entrer la forêt urbaine qu’on a
entrepris de faire pousser autour de Nantes ? Françoise
Verchère, l’élue qui a porté le projet à Nantes Métropole,
parle de « poumon vert », de « puits de
carbone ». Voilà pour la fonction écologique. Mais
elle confesse aussi sa nostalgie de son Est natal où les
forêts abondent. Voici pour la fonction sentimentale. Et la
géographe Christine Margetic, avec qui l’élue dialogue,
confirme le caractère exceptionnel du projet, bien en phase
avec les actuelles préoccupations de développement durable,
l’un des termes fétiches de notre actualité urbanistique.
Ce dossier se referme sur une promenade en images à Nantes
et à Saint-Nazaire. Elle montre bien que la présence du
végétal dans les villes est loin de se réduire aux parcs et
aux jardins bien connus du public. Le vert se glisse sous
le tramway, détourne la circulation, occupe le balcon des
immeubles, et se juche sur le toit de la base sous-marine…
Au moment où la question des redécoupages régionaux reprend
de l’actualité, nous revenons sur ce sujet abordé dans nos
numéros 10 et 11 avec l’étude de l’historien
Alain Croix : « Nantes est-elle bretonne ? ».
Nous publions dans cette livraison deux des courriers reçus
et la réponse que leur fait Alain Croix, visiblement déçu
par la tournure que prend le débat.
Nous publions aussi la contribution d’un géographe,
Jean-Pierre Branchereau, qui insiste sur le caractère
ligérien de Nantes. Sans le fleuve, pas de port, pas de
ville, cela est assez évident. Ce qui l’est moins, c’est
que l’existence d’une Région des Pays de la Loire – quoi
qu’on pense de son périmètre – a forcément créé de
nouvelles solidarités. Au fil conducteur que fut la Loire
au cours des siècles, s’est substitué un nouvel axe, un
corridor de circulation qui court de Saint-Nazaire
au Mans et, au-delà, vers Paris.
Voilà un texte qui fera encore jaser et qu’on risque –
comme celui d’Alain Croix – de confondre avec un plaidoyer
alors qu’il est un questionnement. Ni l’un ni l’autre ne
sont une apologie du statu quo. Ils nous rappellent
simplement que ni l’histoire ni la géographie ne peuvent
nous dicter notre conduite, qu’il n’y a pas de leçons
univoques et impérieuses à en attendre. Elles fournissent
des éléments de compréhension de notre situation dans le
monde, ici et maintenant. Rien de plus, rien de moins.
Et cela pour une raison bien simple : nos identités
individuelles et collectives sont toujours mêlées,
complexes, mouvantes, nuancées et, dans une certaine
mesure, choisies. En temps de paix, les frontières ne sont
pas des lignes de démarcation, mais des zones de passage,
de superpositions, de subtils dégradés, des marches, comme
on disait jadis. En temps de paix…
