Place
publique #11
Pays-Bas
: une leçon de pragmatisme
Résumé > La
Randstad, qu’on appelle aussi la Métropole du Delta, est
une région très urbanisée de l’Ouest des Pays-Bas. Elle
offre un modèle original de gouvernance. Aux structures
officielles se juxtaposent toutes sortes de coopérations
plus ou moins informelles, mais redoutablement efficaces.
Un exemple ?
PLACE PUBLIQUE
> À quoi
ressemble la Randstad ?
ROELOF VERHAGE > C’est une zone urbanisée en forme de fer
à cheval d’un diamètre d’environ 70 kilomètres autour d’un
cœur resté relativement vert. Elle abrite six millions et
demi d’habitants, soit 40 % de la population
néerlandaise. Au nord, Amsterdam et Utrecht ; au sud,
Rotterdam et La Haye. Dans cet espace, on compte
quatre provinces et cent quarante communes, dont certaines
sont de bonne taille comme Delft ou Haarlem.
PLACE PUBLIQUE > Une région surpeuplée
?
ROELOF VERHAGE > Tout est relatif. La province de la
Hollande du Sud, avec en son sein les villes de Rotterdam
et de La Haye, compte 1 000 habitants au kilomètre
carré. Mais cette densité tombe à 750 habitants au
kilomètre carré, si l’on considère l’ensemble de la
Randstad, puisque, au beau milieu, cette zone abrite un
cœur vert, peu peuplé. Cette densité est à mettre en
rapport avec celle des Pays-Bas : 400 habitants au
kilomètre carré. Ou avec celle de la France : 115. Ce qui
est sûr, c’est que la Randstad est une zone urbaine
comparable à l’Île de France ou à la Rhur. Mais on a mis du
temps à s’en rendre compte, du moins localement.
PLACE PUBLIQUE > C’est-à-dire ?
ROELOF VERHAGE > On a commencé à parler de la Randstad en
1958, mais il a fallu attendre 1998 pour que les maires des
quatre grandes villes, Amsterdam, Rotterdam, La Haye
et Utrecht, rédigent un manifeste commun où ils appelaient
à un renversement de perspective en introduisant la notion
de Métropole du Delta : considérons la région dans son
ensemble, une métropole européenne à plusieurs noyaux,
située au cœur d’un delta, plutôt que comme quatre villes
voisines plus ou moins concurrentes.
PLACE PUBLIQUE > Ce renversement de perspective se
heurtait-il aux règles institutionnelles
?
ROELOF VERHAGE > Disons que coexistent désormais une
planification territoriale officielle et des
fonctionnements réels. Aux Pays-Bas, il existe trois étages
: la commune, la région, l’État. Chacun de ces trois étages
édicte des documents d’urbanisme un peu comparables à ce
que vous avez en France : les plans locaux d’urbanisme, les
schémas de cohérence territoriale, les directives
territoriales d’aménagement. Le problème, c’est que ces
trois étages ne correspondent pas à la réalité de la
Randstad. Les dynamiques des territoires vont plus vite que
les institutions. On a bien songé, un moment, à modifier le
tracé des provinces ou à créer des provinces autour des
villes, mais cela n’a pas abouti.
PLACE PUBLIQUE > Alors ?
ROELOF VERHAGE > Eh bien, on a inventé des moyens d’agir
au niveau de la Randstad, à saute-mouton par-dessus les
frontières administratives. On a su construire des scènes
de négociation qui influencent les politiques nationales.
PLACE PUBLIQUE > Vu le poids de la Randstad, le fait que
s’y concentrent les capitales politiques et économiques du
pays, ça n’a pas dû être si difficile que
cela…
ROELOF VERHAGE > Encore fallait-il que les villes jugent
plus intéressant de travailler ensemble que de négocier
séparément, encore fallait-il qu’elles se mettent d’accord
sur des enjeux communs.
PLACE PUBLIQUE > Par exemple ?
ROELOF VERHAGE > Le développement du port de Rotterdam et
de l’aéroport de Schiphol, et aussi les transports en
commun entre les villes. Vous savez, aux Pays-Bas, on ne
produit pas grand-chose. Nous sommes une nation de
commerçants. L’accessibilité est donc un enjeu économique
de première importance. Le deuxième grand enjeu, c’est la
maîtrise de la croissance démographique et économique de ce
territoire : où loger les gens ? Où abriter les entreprises
? Troisième enjeu : la protection du Cœur vert et des
autres espaces intéressants, comme les dunes le long de la
mer qui possèdent une grande valeur naturelle et
touristique, ou toutes ces zones tampon qui séparent les
villes, qui les empêchent de se fondre en une vaste nappe
urbaine.
PLACE PUBLIQUE > J’imagine qu’une sérieuse pression
s’exerce sur ces zones sauvegardées…
ROELOF VERHAGE > Évidemment. C’est bien pourquoi il
fallait raisonner à l’échelle de la Randstad. On a décidé
de conserver les dunes et les zones tampon. Le Cœur vert,
lui, est composé partiellement de terrains agricoles qui ne
présentent guère de valeur patrimoniale. Leur intérêt est
d’être vides. Si bien que la tendance actuelle est de dire
qu’il vaut mieux accepter l’urbanisation d‘une partie du
Cœur vert, de manière délibérée, au lieu de le laisser être
grignoté par petits morceaux, comme cela se faisait
jusque-là. Mais le Cœur vert reste un atout important de la
Métropole du Delta. Son urbanisation partielle doit aller
de pair avec la conservation des zones vraiment
intéressantes, comme les anciennes tourbières, qui vont
devenir, en somme, de vastes parcs urbains. À part les
secteurs comme ceux où l’on produit des fleurs, à l’ouest
d’Amsterdam, une activité à très forte valeur ajoutée,
l’avenir de l’agriculture est problématique dans la
Randstad. Quelle autre fonction lui attribuer que
l’entretien du paysage ? Du moins dans les zones où il vaut
d’être entretenu…
PLACE PUBLIQUE > Vous êtes en train de nous expliquer que
la Randstad est l’échelle pertinente pour traiter de toutes
les questions d’aménagement du
territoire…
ROELOF VERHAGE > Désolé de vous décevoir, mais les choses
sont un peu plus compliquées. Amsterdam se sent un peu loin
de Rotterdam, et vice-versa. Si bien qu’au sein de la
Randstad sont en train de se dessiner deux ensembles, deux
Ailes, comme on dit en néerlandais. L’Aile Sud s’est
constituée autour de la conurbation La Haye/Rotterdam.
Il n’y a que 30 kilomètres entre les deux villes ; elles
constituent un bassin de vie commun. L’Aile Nord, elle, a
pour centre Amsterdam. Concrètement, s’est créée une
structure de gouvernance publique, qu’on appelle la
« plate-forme de l’Aile Sud », qui regroupe la
province, les villes, les intercommunalités. Elle n’a pas
de pouvoir de décision, en principe du moins, mais les
orientations prises en son sein sont ensuite appliquées par
les structures officielles. L’Aile Nord, elle, a créé la
« structure de coopération de la région
d’Amsterdam ». Elle n’a pas de limites fixes ; sa
composition dépend des sujets traités et elle tente
d’intégrer aussi des acteurs privés.
PLACE PUBLIQUE > Une organisation officielle et une
organisation officieuse. L’État, les provinces, les villes,
les intercommunalités, le Randstad, les Ailes… tout ça
paraît effroyablement compliqué !
ROELOF VERHAGE > C’est complexe, mais ça fonctionne.
À la néerlandaise… Chez nous, on a la culture de la
négociation ; ça remonte peut-être à l’entretien des
polders… Que les documents et les stratégies élaborés par
les structures informelles ne possèdent pas de valeur
officielle n’a pas d’importance du moment qu’ils servent
quand même de référence commune. C’est un peu la même chose
à l’échelle nationale : la proportionnelle interdit la
constitution de majorités tranchées, alors on est bien
obligés d’inventer des coalitions. Les structures
informelles que nous avons mises en place créent de vraies
scènes de négociation autour de projets communs. Si ça en
vaut la peine, si ça permet d’avancer, une ville acceptera
qu’on investisse d’abord chez sa
voisine.
PLACE PUBLIQUE > N’y a-t-il pas un moment où l’on se dit
que l’informel a fait son temps, et qu’il faudrait passer à
un stade supérieur d’organisation ?
ROELOF VERHAGE
> Peut-être
bien, mais l’avis le plus répandu est que ce n’est pas plus
mal d’en rester là. Que, de toute manière, on ne trouvera
jamais l’échelle d’organisation idéale parce que les
dynamiques territoriales sont mouvantes.
PLACE PUBLIQUE > Le flou institutionnel ne présente-t-il
pas de graves inconvénients au plan démocratique
?
ROELOF VERHAGE > Sûrement. C’est un enjeu signalé,
mais qui n’est pas essentiel aux yeux de mes compatriotes.
Je le répète : nous avons une culture du compromis, du
consensus, une approche résolument pragmatique.
PLACE PUBLIQUE > En dépit de la différence culturelle que
vous soulignez, les villes françaises peuvent-elles tirer
des leçons de l’exemple du Randstad ?
ROELOF VERHAGE
> J’en vois au
moins deux. La Randstad a mis pas loin d’un demi-siècle
pour apprendre à fonctionner en réseaux. Tout cela prend du
temps parce qu’il faut tenir compte de l’histoire et de la
culture des villes. Les villes polynucléaires qui sont en
train de se développer en France, comme Lyon/Saint-Étienne
ou comme Nantes/Saint-Nazaire, seraient bien inspirées de
ne pas sous-estimer la longueur de ce processus
d’apprentissage. La seconde leçon, c’est l’importance
relative des structures de gouvernance. Ce qui compte le
plus, c’est la volonté de faire des choses ensemble, la
conscience des intérêts communs. Si les villes ont vraiment
envie de travailler les unes avec les autres et parviennent
à élaborer des stratégies de développement communes, alors
le niveau national sera bien obligé de prendre en compte
ces stratégies.
