Place
publique #2
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Nantes dans le classement des villes européennes
Texte > Jean Renard
Résumé > Nantes progresse dans la hiérarchie des villes européennes. Elle demeure pourtant cantonnée un peu au-delà de la cinquantième place. Mais le périmètre pris en compte dans les classements est-il le bon ? Ne faut-il pas considérer que Saint-Nazaire et La Baule font partie de la métropole ? Et les critères retenus sont-ils les meilleurs ? La qualité de la vie, la cohésion sociale, le développement durable se quantifient mal, mais sont pourtant en passe de devenir des atouts déterminants.
Il n’y a pas de semaine sans qu’un hebdomadaire à la recherche de lecteurs ne se lance dans une comparaison entre villes. Depuis celles où il fait bon vivre, jusqu’à celles qui posséderaient les meilleures universités, les transports en commun les plus performants, les hôpitaux les plus appréciés ou la gamme de restaurants la plus grande. On est abreuvé de chiffres, de statistiques et de données que tout un chacun croise sans toujours beaucoup de précautions. Une règle première pour tout observateur attentif est de se méfier de ces classifications.
Il est donc paradoxal d’y revenir. Il n’empêche. Au delà des à peu près et des polémiques, il peut être utile sinon nécessaire de positionner l’agglomération nantaise dans le concert des villes européennes. D’autant que l’on entend tout et son contraire à ce propos. Chaque ville souhaite se positionner à l’international, veut jouer dans le club des eurocités, se proclame métropole et carrefour, et fait étalage de ses atouts et attraits afin d’attirer investisseurs et populations.
Cette propension des villes (en réalité de leurs élus et décideurs) à se vouloir toujours plus grosses, plus inventives, plus attirantes, plus performantes, et à se doter d’infrastructures et d’équipements coûteux sensés répondre aux besoins des populations n’est pas sans ambiguïté. Il faut également être attentif au vocabulaire utilisé. Parler de classification des villes, de hiérarchie urbaine et définir des typologies, ce n’est pas la même chose.
L’électrochoc de 1989
Il me souvient que, fin 1989, l’Agence d’urbanisme rendait compte au Centre de communication de l’Ouest des résultats de l’étude commanditée par la DATAR, conduite par l’équipe de géographes du GIP-Reclus de Montpellier sous la responsabilité du professeur Roger Brunet, sur les villes « européennes »1. Le ban et l’arrière-ban des décideurs de l’agglomération nantaise – on ne disait pas encore métropole – étaient invités. La salle était comble. Les résultats présentés en ont décoiffé plus d’un. Ce fut un électrochoc. Un peu comme l’a été récemment le classement des universités françaises en 2003 par l’université Jiao Tong de Shanghai.
Notre ville apparaissait en classe 6, à la 52e place sur les 165 agglomérations examinées des 15 pays de l’union européenne de l’époque. Ce, à partir de savants calculs de 16 indicateurs, allant de la dynamique démographique aux fonctions présentes dans chaque ville. Ceci mettait Nantes comme ville de « calibre européen », avec un total de 39 points, au même rang que Dublin, Porto ou Montpellier, aux côtés de Lille (41), Bordeaux (40), Grenoble (40) ou Nice, et devant Bilbao (37) et Rennes (35). Pour faire image Nantes était au rang d’une bonne équipe de CFA, mais fort loin de la première division d’alors et encore plus loin des équipes de la champions league.
Et pourtant, depuis 1977, date reconnue du réveil de « la belle endormie », la ville, ou mieux ses édiles et ses responsables, avaient fait des efforts. D’autant que depuis le début des années soixante l’État lui avait redonné des pouvoirs et des fonctions. La renaissance de l’université en 1962 avait accompagné la reconnaissance de Nantes comme métropole d’équilibre, tandis que des services décentralisés étoffaient son tissu tertiaire. Elle n’était plus « le grand port industriel et commercial » de l’entre-deux-guerres, mais pas encore la métropole de l’Ouest qu’elle entend être aujourd’hui.
En 2003 l’exercice a été renouvelé. Un nouveau groupe de chercheurs de la Maison de la géographie, à Montpellier, a publié une nouvelle étude concernant le rôle à l’international des villes européennes 2. Certes les deux études ne sont pas exactement comparables. Des indicateurs ont changé. Le nombre de classes n’est plus le même, sept en 2002 contre huit en 1989. Le champ géographique est plus large (180 agglomérations pour 17 pays). Nantes a progressé. Elle pointe désormais en classe 5, avec six autres villes françaises (Strasbourg, Bordeaux, Lille, Nice, Grenoble et Montpellier) celle dite « des grandes villes à potentiel européen », au 54e rang, avec 33 points, ex æquo avec Porto, Leeds et Salonique.
Ce classement des villes conduit à une proposition de hiérarchie urbaine fondée sur le croisement et l’addition d’indicateurs.
Emplois métropolitains : la dynamique nantaise
Historiquement c’est à la fin des années 50 du siècle dernier qu’une hiérarchie des villes françaises a été reconnue, suite au fameux rapport Hautreux-Rochefort. Huit métropoles d’équilibre avaient été retenues, dont Nantes Saint-Nazaire. Les autres villes de l’Ouest, dont Rennes et Angers étant classées en tant que villes à dimension régionale.
En 1989, Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien (Atlas des villes de France) ont établi une typologie selon la méthode dite de classification ascendante hiérarchique. Il s’agissait alors, à partir d’une série d’indicateurs, de déterminer les ressemblances entre les villes, selon les fonctions représentées dans chacune. Ce sont ces typologies qui sont souvent reprises et décrites par la presse.
Plus récemment l’INSEE a conduit des études comparatives des villes françaises, Paris non compris, en mesurant le nombre et le pourcentage des emplois dits stratégiques par rapport au total des emplois de chaque agglomération, en 1990, 1994 et 2002. Sans entrer dans l’analyse de ce qui est entendu par ces emplois de haut niveau 3, en 1990 Nantes était en septième position, avec 18 000 emplois, à égalité avec Strasbourg, loin derrière Lyon (60 000), Marseille (38 000), Toulouse (34 000), Bordeaux (26 000) et Grenoble (21 000). Entre 1982 et 1990 elle aurait progressé de la dixième à la septième place, preuve de son dynamisme. En pourcentage par rapport à la totalité des actifs, avec 7,7 % d’emplois dits stratégiques, la ville occupait également le septième rang.
Une étude comparable, effectuée par le même auteur, selon des critères identiques, publiée en 20024, confirme la dynamique nantaise. Désormais la ville abriterait 25 508 emplois stratégiques ou métropolitains, soit 8,7 % du total des emplois de 1999. Ceci s’explique par la création d’emplois de haut niveau liée à des délocalisations : service financier de La Poste, installation du service informatique de la SNCF, implantation de directions régionales de grandes sociétés (Cégétel, Générale des eaux, Cap Gemini, Suravenir assurances, Total, etc.) rayonnant sur l’ensemble de l’Ouest de la France, et au delà. Notons toutefois que ce mouvement de concentration touche les autres métropoles. Lyon se retrouve avec 76 000 emplois métropolitains, Toulouse (48 000) devant Marseille (47 000), Bordeaux (33 000) et Grenoble (28 000).
Rappelons cependant que cette croissance de ce type d’emploi s’accompagne de la progression des emplois précaires. Il ne faudrait pas oublier la face cachée du développement urbain qu’est l’accroissement des inégalités au sein des agglomérations.
Une métropole inachevée
Ces études permettent de dégager les spécificités nantaises, de découvrir les atouts et faiblesses de la ville, et d’offrir aux élus et décideurs les pistes d’action pour faire des choix et définir des priorités. En terme d’équipements et de rayonnement à l’international, la Chambre de commerce et l’Agence d’urbanisme ont défini les insuffisances par comparaison avec des villes concurrentes. Personnellement j’ai pu, il y a peu, définir Nantes comme « métropole inachevée »4. Sans y revenir longuement, Nantes tient une place honorable, en termes comparatifs, avec les villes européennes de gabarit voisin quant aux fonctions marchandes et industrielles. Les fonctions métropolitaines les mieux représentées à suivre Philippe Julien5 sont celles relevant de l’informatique, du commerce, des industries, de la banque, des assurances et des télécommunications. En revanche elle demeure en retard pour tout ce qui concerne la recherche et l’enseignement supérieur. En dépit de réels efforts de rattrapage, de la mise en place récente d’un réseau de grandes écoles, on ne peut effacer en une génération l’absence de l’université, dont la renaissance date de 1962. À cet égard, et pour rester dans le cadre français, la comparaison est sans appel avec Grenoble ou Montpellier, mais aussi avec Rennes.
Pour aller plus loin dans les analyses des études comparatives sur la classification des villes et si l’on entend les critiquer et donner à Nantes sa place réelle dans le concert des métropoles européennes il faut revenir sur deux aspects.
Une métropole à trois têtes
D’une part, on se doit de poser la question du périmètre retenu des agglomérations que l’on compare. Les travaux, tant de l’INSEE que des géographes de Montpellier, ont retenu l’agglomération stricto sensu. Or, Nantes présente la particularité d’être une métropole à trois têtes. Elle associe l’agglomération, reconnue par l’INSEE, forte de 24 communes, c’est à dire la communauté urbaine d’aujourd’hui. Mais il faut également y ajouter l’agglomération nazairienne, ainsi que la façade littorale allant de la Vilaine au Marais breton. On ne saurait en effet dissocier ces trois éléments. C’est l’ensemble qui fait système. C’est à cette échelle que l’on doit désormais envisager la métropole. La directive territoriale d’aménagement (DTA), proposée par l’Etat, englobe ces trois sous-systèmes, son périmètre va même au delà, et il ne fait que traduire les réalités géographiques. La métropole est un organisme vivant, spatialement en expansion, et dont les limites sont dynamiques et accompagnent les mobilités quotidiennes des populations.
Or, si l’on considère les choses à cette échelle d’un vaste bassin de vie qui n’est plus seulement fondé sur l’axe estuarien, mais qui déborde sur les départements voisins, la métropole change de dimension, non seulement en terme de taille et de nombre d’habitants, mais aussi des fonctions présentes en son sein. Il suffit de prendre quelques exemples. Certes l’agglomération nantaise manque d’hôtels 4 étoiles, ce qui la dessert dans le classement des villes européennes, mais ceux-ci sont à La Baule, dont Julien Gracq a justement rappelé qu’elle était la banlieue balnéaire de Nantes. Quant aux ingénieurs de haut niveau, autre indicateur du classement, bon nombre de polytechniciens et de centraliens sont employés dans l’agglomération nazairienne. Si l’on considère les différents indicateurs retenus dans les études précitées, et qu’on les rapporte à un périmètre élargi par rapport à l’agglomération définie par l’Insee, on comprend aisément que cela modifie la place de Nantes dans les classements. La question des périmètres d’analyse n’est donc pas neutre. Dans le cas de Nantes elle mérite plus qu’ailleurs d’être posée nous semble-t-il, compte tenu de la forme urbaine de la métropole.
Et la qualité de la vie ?
D’autre part, le choix des indicateurs, et leur pondération entre eux, mérite également attention. Ceux des analyses conduites par les géographes de Montpellier sont de type surtout quantitatif. Certains sont discutables dans la mesure où d’un pays à l’autre ils ne représentent pas la même réalité. Il en va ainsi des chercheurs, ou encore de la notion de cadres, laquelle est typiquement française. Les auteurs des analyses ont reconnu les difficultés des comptages et donc des comparaisons d’un pays à l’autre. Mais surtout des indicateurs de type qualitatif, plus subtils mais tout autant signifiants, n’ont pas été pris en compte. Or ils peuvent jouer dans les images dont on sait le poids qu’elles exercent dans les représentations.
Jusqu’ici les comparaisons entre villes européennes reposent sur les trafics des aéroports, la fréquentation des foires et salons, le nombre de guichets de banques étrangères, la part des ingénieurs dans la population active, etc. Les indicateurs qui sont mis en avant sont liés à l’idée de faire toujours plus. On compare donc d’une ville à l’autre, des tonnages, des flux de passagers, des chiffres du nombre de chercheurs ou des hôtels de luxe. En revanche, faute d’un dispositif concret d’observations localisées que nous appelons de nos vœux depuis longtemps, on ne prend pas en compte des facteurs qualitatifs qui sont pourtant autant de facteurs d’attractivité des territoires.
À cet égard les villes des régions de la façade atlantique dans un modèle centre/périphérie, souffrent, au plan des comparaisons d’ordre économique, d’un certain nombre de critères négatifs, ne serait ce que l’éloignement des marchés et les temps de parcours. Or elles possèdent des externalités positives qui ne sont guère comptabilisées. Elles possèdent des aménités naturelles, un environnement de qualité, des patrimoines historiques préservés. Elles sont, sauf exceptions (on peut penser à l’agriculture productiviste bretonne), à l’abri des pollutions, elles bénéficient de la présence du littoral. D’autres aménités et avantages comparatifs seraient sans doute à mettre en avant qu’il faudrait recenser et comptabiliser. Toute classification hiérarchique des villes prend en compte la présence de fonctions économiques et d’équipements structurants. À cet égard Nantes, depuis l’arrivée du TGV en 1989, l’achèvement du périphérique en 1994, l’installation de bureaux de grandes firmes internationales, la multiplication des laboratoires universitaires reconnus, a obtenu beaucoup et a amélioré comparativement son classement vis-à-vis d’autres villes européennes. Les projets de l’aéroport de Notre-Dame des Landes et du centre d’études avancées devraient encore hisser le niveau nantais.
Il faudrait y ajouter, pour être complet, la dimension culturelle. On sait combien le musée Guggenheim a fait pour la renommée internationale de Bilbao. Certes, à Nantes la Cité des congrès est un équipement retenu par les classements européens. Mais La Folle Journée, Royal de Luxe, le Lieu unique, les aménagements culturels sur l’île de Nantes, l’ouverture du musée du château des ducs et le projet Estuaire 2007 de Jean Blaise, sont, parmi d’autres, autant de symboles porteurs d’images et d’éléments de rayonnement à l’international. Or ces aspects du domaine des représentations sont mal reconnus dans les classifications parce que délicats à mesurer objectivement. Il n’empêche, ils donnent de la ville en terme d’image une notoriété à prendre en compte.
Désormais l’objectif de développement durable et la mise en place d’un pacte écologique sont des nécessités reconnues. On entend concilier efficacité économique, bien-être social, maintien de la biodiversité. Des indicateurs jusqu’ici pris en compte de façon positive peuvent devenir autant d’indices négatifs. Il suffit de penser aux effets de saturation et des coûts de plus en plus élevés associés à la concentration des activités. Encombrement des axes routiers, perte de temps et d’énergie, frictions sociales et ethniques, pollutions de l’air et des eaux, tous ces facteurs mis bout à bout montrent les effets de seuils des fortes densités. Ces externalités négatives, on va les retrouver dans le centre de l’Europe, dans la fameuse « banane bleue », là où l’addition des densités, des activités, des pollutions engendrées par les flux de circulation, est telle qu’il y a un retournement des images, des représentations mais aussi des réalités vécues par les habitants.
Vivre dans des mégalopoles où les tensions sociales sont trop vives et l’environnement paysager et les milieux naturels trop agressés, peut être considéré comme un fait négatif. En revanche la périphérie atlantique ne souffre pas de ces maux, du moins pas encore.
Compléter les classifications des villes européennes en introduisant de nouveaux indicateurs plus qualitatifs enrichirait et nuancerait les comparaisons et modifierait les classements. On peut penser à mesurer la biodiversité, l’environnement, la qualité de vie, les facilités de déplacement, la présence d’aménités naturelles et patrimoniales, les formes urbaines à dimension humaine, Des travaux récents ont évoqué ces indicateurs. D’une part Bernadette Merenne-Schoumaker, dans son ouvrage Analyser les territoires : savoirs et outils (PUR, 2002). D’autre part le point de vue exprimé dans le journal Ouest-France du 26 août 2003, par le prospectiviste Michel Godet, intitulé « À la conquête de l’Ouest ». Il cite les indicateurs du développement durable à retenir et qui sont en faveur des territoires de l’Ouest de l’Europe. À savoir, le littoral fréquenté par les touristes « à la recherche de la fraîcheur, de la verdure et des côtes préservées du béton et des incendies », mais aussi la qualité des services (transports, éducation, santé), les conditions de vie. Nous y ajouterons volontiers le maintien de la mixité sociale dans nos villes mieux assuré qu’ailleurs et plus généralement la nature des relations sociales. Nous sommes, comme a pu dire un ancien président de la République, dans « la France tranquille ». Ce n’est pas rien.
Que les régions de l’Ouest, et en particulier Nantes, bénéficient d’un préjugé favorable, il suffit de mesurer les migrations de population et notamment les choix des Franciliens. Certes, la bonne santé économique de nos régions par comparaison avec d’autres est l’élément premier, mais bien-être social et qualité de vie dans un environnement moins abîmé qu’ailleurs, sont également des facteurs d’attractivité.
Il faut comptabiliser dans les classifications à venir ce que nos régions ont et que d’autres n’ont pas, et faire de ces spécificités et particularités des atouts et non plus des contraintes. Nous invitons à une réflexion collective sur les indicateurs territoriaux à prendre en compte.
Dans l’Ouest, Nantes se détache
Les classifications des villes rappelées ci-dessus, avec leurs qualités et leurs insuffisances au plan des indicateurs retenus, ont un triple mérite. Elles dressent un état des lieux comparatif, mesurent les dynamiques entre 1989 et 2003, visualisent la hiérarchie urbaine. Pour l’Ouest elles sont sans appel, seule Nantes se détache comme agglomération « à potentiel européen ». C’est la seule retenue en classe 5 par ces études. N’est pas métropole qui veut, est métropole qui peut, même si beaucoup de villes accolent le terme à leur nom !
Il reste à envisager les conséquences des classifications reconnues sur l’architecture des territoires, les villes étant au service des populations et des espaces sur lesquels elles rayonnent et qu’elles organisent. La région du grand Ouest offre, contrairement au Sud-Ouest dans lequel deux métropoles se dégagent nettement (Bordeaux et Toulouse), une hiérarchie urbaine régulière de type christallérien6. Nantes n’écrase pas ses voisines. Il n’empêche. Il serait regrettable de lui couper les ailes en faisant jouer les concurrences avec les autres villes. Une telle attitude desservirait tous les partenaires et ferait ou fait le jeu de Paris. Pour certains observateurs l’Ouest n’est-il pas sous la dépendance de la capitale ? En revanche, accorder à Nantes des fonctions dignes de son rang afin de mieux assurer son rôle, aurait des retombées positives sur le réseau des villes de l’Ouest.
D’autant que, et il s’agit là d’un fait majeur, Nantes a changé de nature depuis l’après guerre. Jadis port industriel et commercial, coupée de ses campagnes méfiantes ou hostiles, et sans influence sur elles, ainsi que l’a remarquablement analysé Julien Gracq, elle est devenue, suite au choix de métropole d’équilibre fait par l’État, et grâce aux fonctions qui lui ont été accordées et dont elle s’est dotée (université, académie, capitale régionale) une véritable ville-métropole. Elle joue, du fait de sa position et de ses fonctions, un rôle de pivot au service des trois régions administratives qui l’entourent : Bretagne, Pays de la Loire et Poitou-Charentes. Les grandes entreprises internationales lui ont reconnu ce rôle en installant à Nantes leurs sièges régionaux à l’échelle du Grand Ouest. Elle a manqué de peu d’obtenir le siège de l’Agence européenne de la Sécurité maritime.
D’où la configuration proposée qui ne ferait que reconnaître les faits, lui accorder un statut particulier, au même titre que les villes de Brême et Hambourg, avec lesquelles elle présente beaucoup de points communs. Soit sous la forme d’une région à part entière, une sorte de land à l’allemande, étendue au département, soit sous la forme d’une ville-État. Un tel cas de figure n’est pas unique ; on peut penser que Marseille a des attributs identiques vis-à-vis des régions qui l’entourent.
Dans ce type d’architecture territoriale, Nantes n’est pas capitale régionale, elle est LA métropole de tout l’Ouest. Les villes d’Angers, Rennes et Poitiers étant les relais naturels et capitales régionales. Une telle proposition suggère la réalité de recoupements et recouvrements des frontières, celles-ci identifiées comme des marges ou des marches, des « espaces flous », et non plus des limites linéaires qui n’ont plus guère de sens à l’ère des mobilités et des dynamiques généralisées, tant des hommes que des territoires. Une telle perspective de recomposition des territoires n’empêche pas de reconnaître les enracinements ancrés dans l’histoire, les anciennes provinces (Anjou, Bretagne, Normandie, Maine, Poitou) la culture et le patrimoine. Elle privilégie les multi-appartenances.
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Nantes dans le classement des villes européennes
Texte > Jean Renard
Résumé > Nantes progresse dans la hiérarchie des villes européennes. Elle demeure pourtant cantonnée un peu au-delà de la cinquantième place. Mais le périmètre pris en compte dans les classements est-il le bon ? Ne faut-il pas considérer que Saint-Nazaire et La Baule font partie de la métropole ? Et les critères retenus sont-ils les meilleurs ? La qualité de la vie, la cohésion sociale, le développement durable se quantifient mal, mais sont pourtant en passe de devenir des atouts déterminants.
Il n’y a pas de semaine sans qu’un hebdomadaire à la recherche de lecteurs ne se lance dans une comparaison entre villes. Depuis celles où il fait bon vivre, jusqu’à celles qui posséderaient les meilleures universités, les transports en commun les plus performants, les hôpitaux les plus appréciés ou la gamme de restaurants la plus grande. On est abreuvé de chiffres, de statistiques et de données que tout un chacun croise sans toujours beaucoup de précautions. Une règle première pour tout observateur attentif est de se méfier de ces classifications.
Il est donc paradoxal d’y revenir. Il n’empêche. Au delà des à peu près et des polémiques, il peut être utile sinon nécessaire de positionner l’agglomération nantaise dans le concert des villes européennes. D’autant que l’on entend tout et son contraire à ce propos. Chaque ville souhaite se positionner à l’international, veut jouer dans le club des eurocités, se proclame métropole et carrefour, et fait étalage de ses atouts et attraits afin d’attirer investisseurs et populations.
Cette propension des villes (en réalité de leurs élus et décideurs) à se vouloir toujours plus grosses, plus inventives, plus attirantes, plus performantes, et à se doter d’infrastructures et d’équipements coûteux sensés répondre aux besoins des populations n’est pas sans ambiguïté. Il faut également être attentif au vocabulaire utilisé. Parler de classification des villes, de hiérarchie urbaine et définir des typologies, ce n’est pas la même chose.
L’électrochoc de 1989
Il me souvient que, fin 1989, l’Agence d’urbanisme rendait compte au Centre de communication de l’Ouest des résultats de l’étude commanditée par la DATAR, conduite par l’équipe de géographes du GIP-Reclus de Montpellier sous la responsabilité du professeur Roger Brunet, sur les villes « européennes »1. Le ban et l’arrière-ban des décideurs de l’agglomération nantaise – on ne disait pas encore métropole – étaient invités. La salle était comble. Les résultats présentés en ont décoiffé plus d’un. Ce fut un électrochoc. Un peu comme l’a été récemment le classement des universités françaises en 2003 par l’université Jiao Tong de Shanghai.
Notre ville apparaissait en classe 6, à la 52e place sur les 165 agglomérations examinées des 15 pays de l’union européenne de l’époque. Ce, à partir de savants calculs de 16 indicateurs, allant de la dynamique démographique aux fonctions présentes dans chaque ville. Ceci mettait Nantes comme ville de « calibre européen », avec un total de 39 points, au même rang que Dublin, Porto ou Montpellier, aux côtés de Lille (41), Bordeaux (40), Grenoble (40) ou Nice, et devant Bilbao (37) et Rennes (35). Pour faire image Nantes était au rang d’une bonne équipe de CFA, mais fort loin de la première division d’alors et encore plus loin des équipes de la champions league.
Et pourtant, depuis 1977, date reconnue du réveil de « la belle endormie », la ville, ou mieux ses édiles et ses responsables, avaient fait des efforts. D’autant que depuis le début des années soixante l’État lui avait redonné des pouvoirs et des fonctions. La renaissance de l’université en 1962 avait accompagné la reconnaissance de Nantes comme métropole d’équilibre, tandis que des services décentralisés étoffaient son tissu tertiaire. Elle n’était plus « le grand port industriel et commercial » de l’entre-deux-guerres, mais pas encore la métropole de l’Ouest qu’elle entend être aujourd’hui.
En 2003 l’exercice a été renouvelé. Un nouveau groupe de chercheurs de la Maison de la géographie, à Montpellier, a publié une nouvelle étude concernant le rôle à l’international des villes européennes 2. Certes les deux études ne sont pas exactement comparables. Des indicateurs ont changé. Le nombre de classes n’est plus le même, sept en 2002 contre huit en 1989. Le champ géographique est plus large (180 agglomérations pour 17 pays). Nantes a progressé. Elle pointe désormais en classe 5, avec six autres villes françaises (Strasbourg, Bordeaux, Lille, Nice, Grenoble et Montpellier) celle dite « des grandes villes à potentiel européen », au 54e rang, avec 33 points, ex æquo avec Porto, Leeds et Salonique.
Ce classement des villes conduit à une proposition de hiérarchie urbaine fondée sur le croisement et l’addition d’indicateurs.
Emplois métropolitains : la dynamique nantaise
Historiquement c’est à la fin des années 50 du siècle dernier qu’une hiérarchie des villes françaises a été reconnue, suite au fameux rapport Hautreux-Rochefort. Huit métropoles d’équilibre avaient été retenues, dont Nantes Saint-Nazaire. Les autres villes de l’Ouest, dont Rennes et Angers étant classées en tant que villes à dimension régionale.
En 1989, Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien (Atlas des villes de France) ont établi une typologie selon la méthode dite de classification ascendante hiérarchique. Il s’agissait alors, à partir d’une série d’indicateurs, de déterminer les ressemblances entre les villes, selon les fonctions représentées dans chacune. Ce sont ces typologies qui sont souvent reprises et décrites par la presse.
Plus récemment l’INSEE a conduit des études comparatives des villes françaises, Paris non compris, en mesurant le nombre et le pourcentage des emplois dits stratégiques par rapport au total des emplois de chaque agglomération, en 1990, 1994 et 2002. Sans entrer dans l’analyse de ce qui est entendu par ces emplois de haut niveau 3, en 1990 Nantes était en septième position, avec 18 000 emplois, à égalité avec Strasbourg, loin derrière Lyon (60 000), Marseille (38 000), Toulouse (34 000), Bordeaux (26 000) et Grenoble (21 000). Entre 1982 et 1990 elle aurait progressé de la dixième à la septième place, preuve de son dynamisme. En pourcentage par rapport à la totalité des actifs, avec 7,7 % d’emplois dits stratégiques, la ville occupait également le septième rang.
Une étude comparable, effectuée par le même auteur, selon des critères identiques, publiée en 20024, confirme la dynamique nantaise. Désormais la ville abriterait 25 508 emplois stratégiques ou métropolitains, soit 8,7 % du total des emplois de 1999. Ceci s’explique par la création d’emplois de haut niveau liée à des délocalisations : service financier de La Poste, installation du service informatique de la SNCF, implantation de directions régionales de grandes sociétés (Cégétel, Générale des eaux, Cap Gemini, Suravenir assurances, Total, etc.) rayonnant sur l’ensemble de l’Ouest de la France, et au delà. Notons toutefois que ce mouvement de concentration touche les autres métropoles. Lyon se retrouve avec 76 000 emplois métropolitains, Toulouse (48 000) devant Marseille (47 000), Bordeaux (33 000) et Grenoble (28 000).
Rappelons cependant que cette croissance de ce type d’emploi s’accompagne de la progression des emplois précaires. Il ne faudrait pas oublier la face cachée du développement urbain qu’est l’accroissement des inégalités au sein des agglomérations.
Une métropole inachevée
Ces études permettent de dégager les spécificités nantaises, de découvrir les atouts et faiblesses de la ville, et d’offrir aux élus et décideurs les pistes d’action pour faire des choix et définir des priorités. En terme d’équipements et de rayonnement à l’international, la Chambre de commerce et l’Agence d’urbanisme ont défini les insuffisances par comparaison avec des villes concurrentes. Personnellement j’ai pu, il y a peu, définir Nantes comme « métropole inachevée »4. Sans y revenir longuement, Nantes tient une place honorable, en termes comparatifs, avec les villes européennes de gabarit voisin quant aux fonctions marchandes et industrielles. Les fonctions métropolitaines les mieux représentées à suivre Philippe Julien5 sont celles relevant de l’informatique, du commerce, des industries, de la banque, des assurances et des télécommunications. En revanche elle demeure en retard pour tout ce qui concerne la recherche et l’enseignement supérieur. En dépit de réels efforts de rattrapage, de la mise en place récente d’un réseau de grandes écoles, on ne peut effacer en une génération l’absence de l’université, dont la renaissance date de 1962. À cet égard, et pour rester dans le cadre français, la comparaison est sans appel avec Grenoble ou Montpellier, mais aussi avec Rennes.
Pour aller plus loin dans les analyses des études comparatives sur la classification des villes et si l’on entend les critiquer et donner à Nantes sa place réelle dans le concert des métropoles européennes il faut revenir sur deux aspects.
Une métropole à trois têtes
D’une part, on se doit de poser la question du périmètre retenu des agglomérations que l’on compare. Les travaux, tant de l’INSEE que des géographes de Montpellier, ont retenu l’agglomération stricto sensu. Or, Nantes présente la particularité d’être une métropole à trois têtes. Elle associe l’agglomération, reconnue par l’INSEE, forte de 24 communes, c’est à dire la communauté urbaine d’aujourd’hui. Mais il faut également y ajouter l’agglomération nazairienne, ainsi que la façade littorale allant de la Vilaine au Marais breton. On ne saurait en effet dissocier ces trois éléments. C’est l’ensemble qui fait système. C’est à cette échelle que l’on doit désormais envisager la métropole. La directive territoriale d’aménagement (DTA), proposée par l’Etat, englobe ces trois sous-systèmes, son périmètre va même au delà, et il ne fait que traduire les réalités géographiques. La métropole est un organisme vivant, spatialement en expansion, et dont les limites sont dynamiques et accompagnent les mobilités quotidiennes des populations.
Or, si l’on considère les choses à cette échelle d’un vaste bassin de vie qui n’est plus seulement fondé sur l’axe estuarien, mais qui déborde sur les départements voisins, la métropole change de dimension, non seulement en terme de taille et de nombre d’habitants, mais aussi des fonctions présentes en son sein. Il suffit de prendre quelques exemples. Certes l’agglomération nantaise manque d’hôtels 4 étoiles, ce qui la dessert dans le classement des villes européennes, mais ceux-ci sont à La Baule, dont Julien Gracq a justement rappelé qu’elle était la banlieue balnéaire de Nantes. Quant aux ingénieurs de haut niveau, autre indicateur du classement, bon nombre de polytechniciens et de centraliens sont employés dans l’agglomération nazairienne. Si l’on considère les différents indicateurs retenus dans les études précitées, et qu’on les rapporte à un périmètre élargi par rapport à l’agglomération définie par l’Insee, on comprend aisément que cela modifie la place de Nantes dans les classements. La question des périmètres d’analyse n’est donc pas neutre. Dans le cas de Nantes elle mérite plus qu’ailleurs d’être posée nous semble-t-il, compte tenu de la forme urbaine de la métropole.
Et la qualité de la vie ?
D’autre part, le choix des indicateurs, et leur pondération entre eux, mérite également attention. Ceux des analyses conduites par les géographes de Montpellier sont de type surtout quantitatif. Certains sont discutables dans la mesure où d’un pays à l’autre ils ne représentent pas la même réalité. Il en va ainsi des chercheurs, ou encore de la notion de cadres, laquelle est typiquement française. Les auteurs des analyses ont reconnu les difficultés des comptages et donc des comparaisons d’un pays à l’autre. Mais surtout des indicateurs de type qualitatif, plus subtils mais tout autant signifiants, n’ont pas été pris en compte. Or ils peuvent jouer dans les images dont on sait le poids qu’elles exercent dans les représentations.
Jusqu’ici les comparaisons entre villes européennes reposent sur les trafics des aéroports, la fréquentation des foires et salons, le nombre de guichets de banques étrangères, la part des ingénieurs dans la population active, etc. Les indicateurs qui sont mis en avant sont liés à l’idée de faire toujours plus. On compare donc d’une ville à l’autre, des tonnages, des flux de passagers, des chiffres du nombre de chercheurs ou des hôtels de luxe. En revanche, faute d’un dispositif concret d’observations localisées que nous appelons de nos vœux depuis longtemps, on ne prend pas en compte des facteurs qualitatifs qui sont pourtant autant de facteurs d’attractivité des territoires.
À cet égard les villes des régions de la façade atlantique dans un modèle centre/périphérie, souffrent, au plan des comparaisons d’ordre économique, d’un certain nombre de critères négatifs, ne serait ce que l’éloignement des marchés et les temps de parcours. Or elles possèdent des externalités positives qui ne sont guère comptabilisées. Elles possèdent des aménités naturelles, un environnement de qualité, des patrimoines historiques préservés. Elles sont, sauf exceptions (on peut penser à l’agriculture productiviste bretonne), à l’abri des pollutions, elles bénéficient de la présence du littoral. D’autres aménités et avantages comparatifs seraient sans doute à mettre en avant qu’il faudrait recenser et comptabiliser. Toute classification hiérarchique des villes prend en compte la présence de fonctions économiques et d’équipements structurants. À cet égard Nantes, depuis l’arrivée du TGV en 1989, l’achèvement du périphérique en 1994, l’installation de bureaux de grandes firmes internationales, la multiplication des laboratoires universitaires reconnus, a obtenu beaucoup et a amélioré comparativement son classement vis-à-vis d’autres villes européennes. Les projets de l’aéroport de Notre-Dame des Landes et du centre d’études avancées devraient encore hisser le niveau nantais.
Il faudrait y ajouter, pour être complet, la dimension culturelle. On sait combien le musée Guggenheim a fait pour la renommée internationale de Bilbao. Certes, à Nantes la Cité des congrès est un équipement retenu par les classements européens. Mais La Folle Journée, Royal de Luxe, le Lieu unique, les aménagements culturels sur l’île de Nantes, l’ouverture du musée du château des ducs et le projet Estuaire 2007 de Jean Blaise, sont, parmi d’autres, autant de symboles porteurs d’images et d’éléments de rayonnement à l’international. Or ces aspects du domaine des représentations sont mal reconnus dans les classifications parce que délicats à mesurer objectivement. Il n’empêche, ils donnent de la ville en terme d’image une notoriété à prendre en compte.
Désormais l’objectif de développement durable et la mise en place d’un pacte écologique sont des nécessités reconnues. On entend concilier efficacité économique, bien-être social, maintien de la biodiversité. Des indicateurs jusqu’ici pris en compte de façon positive peuvent devenir autant d’indices négatifs. Il suffit de penser aux effets de saturation et des coûts de plus en plus élevés associés à la concentration des activités. Encombrement des axes routiers, perte de temps et d’énergie, frictions sociales et ethniques, pollutions de l’air et des eaux, tous ces facteurs mis bout à bout montrent les effets de seuils des fortes densités. Ces externalités négatives, on va les retrouver dans le centre de l’Europe, dans la fameuse « banane bleue », là où l’addition des densités, des activités, des pollutions engendrées par les flux de circulation, est telle qu’il y a un retournement des images, des représentations mais aussi des réalités vécues par les habitants.
Vivre dans des mégalopoles où les tensions sociales sont trop vives et l’environnement paysager et les milieux naturels trop agressés, peut être considéré comme un fait négatif. En revanche la périphérie atlantique ne souffre pas de ces maux, du moins pas encore.
Compléter les classifications des villes européennes en introduisant de nouveaux indicateurs plus qualitatifs enrichirait et nuancerait les comparaisons et modifierait les classements. On peut penser à mesurer la biodiversité, l’environnement, la qualité de vie, les facilités de déplacement, la présence d’aménités naturelles et patrimoniales, les formes urbaines à dimension humaine, Des travaux récents ont évoqué ces indicateurs. D’une part Bernadette Merenne-Schoumaker, dans son ouvrage Analyser les territoires : savoirs et outils (PUR, 2002). D’autre part le point de vue exprimé dans le journal Ouest-France du 26 août 2003, par le prospectiviste Michel Godet, intitulé « À la conquête de l’Ouest ». Il cite les indicateurs du développement durable à retenir et qui sont en faveur des territoires de l’Ouest de l’Europe. À savoir, le littoral fréquenté par les touristes « à la recherche de la fraîcheur, de la verdure et des côtes préservées du béton et des incendies », mais aussi la qualité des services (transports, éducation, santé), les conditions de vie. Nous y ajouterons volontiers le maintien de la mixité sociale dans nos villes mieux assuré qu’ailleurs et plus généralement la nature des relations sociales. Nous sommes, comme a pu dire un ancien président de la République, dans « la France tranquille ». Ce n’est pas rien.
Que les régions de l’Ouest, et en particulier Nantes, bénéficient d’un préjugé favorable, il suffit de mesurer les migrations de population et notamment les choix des Franciliens. Certes, la bonne santé économique de nos régions par comparaison avec d’autres est l’élément premier, mais bien-être social et qualité de vie dans un environnement moins abîmé qu’ailleurs, sont également des facteurs d’attractivité.
Il faut comptabiliser dans les classifications à venir ce que nos régions ont et que d’autres n’ont pas, et faire de ces spécificités et particularités des atouts et non plus des contraintes. Nous invitons à une réflexion collective sur les indicateurs territoriaux à prendre en compte.
Dans l’Ouest, Nantes se détache
Les classifications des villes rappelées ci-dessus, avec leurs qualités et leurs insuffisances au plan des indicateurs retenus, ont un triple mérite. Elles dressent un état des lieux comparatif, mesurent les dynamiques entre 1989 et 2003, visualisent la hiérarchie urbaine. Pour l’Ouest elles sont sans appel, seule Nantes se détache comme agglomération « à potentiel européen ». C’est la seule retenue en classe 5 par ces études. N’est pas métropole qui veut, est métropole qui peut, même si beaucoup de villes accolent le terme à leur nom !
Il reste à envisager les conséquences des classifications reconnues sur l’architecture des territoires, les villes étant au service des populations et des espaces sur lesquels elles rayonnent et qu’elles organisent. La région du grand Ouest offre, contrairement au Sud-Ouest dans lequel deux métropoles se dégagent nettement (Bordeaux et Toulouse), une hiérarchie urbaine régulière de type christallérien6. Nantes n’écrase pas ses voisines. Il n’empêche. Il serait regrettable de lui couper les ailes en faisant jouer les concurrences avec les autres villes. Une telle attitude desservirait tous les partenaires et ferait ou fait le jeu de Paris. Pour certains observateurs l’Ouest n’est-il pas sous la dépendance de la capitale ? En revanche, accorder à Nantes des fonctions dignes de son rang afin de mieux assurer son rôle, aurait des retombées positives sur le réseau des villes de l’Ouest.
D’autant que, et il s’agit là d’un fait majeur, Nantes a changé de nature depuis l’après guerre. Jadis port industriel et commercial, coupée de ses campagnes méfiantes ou hostiles, et sans influence sur elles, ainsi que l’a remarquablement analysé Julien Gracq, elle est devenue, suite au choix de métropole d’équilibre fait par l’État, et grâce aux fonctions qui lui ont été accordées et dont elle s’est dotée (université, académie, capitale régionale) une véritable ville-métropole. Elle joue, du fait de sa position et de ses fonctions, un rôle de pivot au service des trois régions administratives qui l’entourent : Bretagne, Pays de la Loire et Poitou-Charentes. Les grandes entreprises internationales lui ont reconnu ce rôle en installant à Nantes leurs sièges régionaux à l’échelle du Grand Ouest. Elle a manqué de peu d’obtenir le siège de l’Agence européenne de la Sécurité maritime.
D’où la configuration proposée qui ne ferait que reconnaître les faits, lui accorder un statut particulier, au même titre que les villes de Brême et Hambourg, avec lesquelles elle présente beaucoup de points communs. Soit sous la forme d’une région à part entière, une sorte de land à l’allemande, étendue au département, soit sous la forme d’une ville-État. Un tel cas de figure n’est pas unique ; on peut penser que Marseille a des attributs identiques vis-à-vis des régions qui l’entourent.
Dans ce type d’architecture territoriale, Nantes n’est pas capitale régionale, elle est LA métropole de tout l’Ouest. Les villes d’Angers, Rennes et Poitiers étant les relais naturels et capitales régionales. Une telle proposition suggère la réalité de recoupements et recouvrements des frontières, celles-ci identifiées comme des marges ou des marches, des « espaces flous », et non plus des limites linéaires qui n’ont plus guère de sens à l’ère des mobilités et des dynamiques généralisées, tant des hommes que des territoires. Une telle perspective de recomposition des territoires n’empêche pas de reconnaître les enracinements ancrés dans l’histoire, les anciennes provinces (Anjou, Bretagne, Normandie, Maine, Poitou) la culture et le patrimoine. Elle privilégie les multi-appartenances.