Place
publique #9
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Mai 68 : LA TABLE
RONDE
Une exception nantaise ?
LE CONTEXTE >
Organisée
le 21 mars au Centre d’histoire du travail de Nantes, cette
table ronde a réuni des acteurs et des analystes de
Mai-Juin 68. Étaient présents : Sarah Guilbaud,
journaliste au quotidien nantais Presse Océan, et auteur
de Mai
68. Nantes,
éditions Coiffard, 2004 ; Georges Prampart, à l’époque
secrétaire du syndicat des métaux CGT de Loire-Atlantique,
membre de la commission exécutive nationale, membre du
bureau fédéral du Parti communiste (qu’il a quitté en 1981)
; Yannick Guin, universitaire, élu socialiste à la Ville de
Nantes et à la Communauté urbaine, auteur de
La
Commune de Nantes,
Maspero, 1969 ; Didier Guyvarc’h, historien, membre du
comité de rédaction de Place publique.
La transcription respecte le tutoiement spontané entre les
participants qui, tous, à l’exception de Sarah Guilbaud,
ont participé au mouvement de Mai.
En contrepoint de cette table ronde, nous publions deux
entretiens : avec Bernard
Pudal,
professeur de science politique à Paris X-Nanterre,
co-directeur de Mai-Juin
68,
Éditions de l’Atelier ; avec Jean-Pierre
Bazin, qui
présidait le mouvement des jeunes gaullistes dans le
département en mai 68.
THIERRY GUIDET
> Au cours de
cette table ronde nous allons nous interroger sur les
particularités du mouvement de Mai-Juin 68 à Nantes et à
Saint-Nazaire. Existent-elles ? Quelle est la part de la
reconstruction, de l’embellissement après coup ? Pour
lancer le débat, je propose une hypothèse, celle d’une
triple particularité : d’abord, la singularité du
mouvement étudiant, influencé par les situationnistes,
particulièrement débridé et créatif ; ensuite, la tradition
d’unité d’action dans le mouvement ouvrier liée à un
certain équilibre des forces entre les syndicats ; enfin la
participation des paysans : Nantes est la seule ville
de France où des tracteurs se mêlent aux
manifestations.
YANNICK GUIN > La première originalité, c’est la
conjonction de ces trois choses. On avait connu au cours
des années précédentes de grandes actions menées par les
syndicats ouvriers et aussi par les paysans. Le mouvement
étudiant va converger avec ces luttes pour une raison très
simple : émerge alors à l’université de Nantes une
nouvelle génération issue de catégories modestes et qui a
du mal à trouver sa place face aux Nantos-bourgeois qui
sont déjà là. C’est la conjonction des trois phénomènes qui
est extraordinaire à Nantes.
DIDIER GUYVARC’H > Conjonction, mais en même temps
disjonction ! Je suis d’accord avec ce que tu as dit sur
l’origine sociale des étudiants. C’est d’ailleurs un sujet
sur lequel les historiens devraient sérieusement
travailler. Moi, j’avais 20 ans, j’étais à la fac de
lettres et je venais d’un milieu de
rien…
YANNICK GUIN > Et on était un paquet comme ça
!
DIDIER GUYVARC’H > Mais en même temps, bon nombre de ces
étudiants d’origine modeste n’étaient absolument pas
politisés
YANNIK GUIN > Jusqu’en février.
DIDIER GUYVARC’H > Oui, jusqu’en février. La politisation se
fait très rapidement entre février et mai. Mais dans
n’importe quel sens. C’est en cela que le mouvement
étudiant nantais est très différent du mouvement étudiant
parisien.
GEORGES PRAMPART > Des spécialistes comme vous connaissent
mieux que moi la sociologie du corps étudiant. Mais tout ça
me semble assez exact : l’université s’ouvre alors à
des fils de couches sociales très modestes. La politisation
? Peut-on la dater seulement de février ? Il existait
depuis longtemps des relations entre les organisations
ouvrières et l’Unef sur des problèmes politiques comme la
guerre d’Algérie ou la guerre du Vietnam. Ce qu’on appelait
les groupuscules, ou les gauchistes, sans tenir compte de
leur énorme diversité, sont bien nés de cette politisation
du mouvement étudiant.
YANNICK GUIN > Je crois qu’on est d’accord. Didier et
moi parlons de la politisation de masse à partir de
février, mais Georges a raison quand il parle de la
politisation ancienne des militants. Moi, je prends ma
carte de l’Unef en 1962. C’est la fin de la guerre
d’Algérie et on se tape sur la figure à coups de poubelles
avec les gens d’Occident. Mais cela ne concerne que les
milieux politisés. Il y a le Vietnam aussi, et puis
l’Espagne, l’Espagne franquiste dont on parle très, très
peu aujourd’hui, mais qui a joué un rôle important dans
notre réflexion. Notre évolution politique se déroule en
liaison avec le mouvement social : on participe aux
manifestations de la grève des mensuels à
Saint-Nazaire.
GEORGES PRAMPART > 1967.
YANNICK GUIN > Oui, plus on approche de 68, plus la
discussion politique s’intensifie au sein de l’Unef. Il y a
la vieille Unef, avec des éléments parfois très modérés. Il
y a les éléments chrétiens de gauche qui jouent un rôle
assez important. Il y a aussi quelques éléments un peu
anarchisants qui, parfois d’ailleurs, sont aussi d’origine
chrétienne. Et puis la conscientisation, pour reprendre un
mot de l’époque, s’accélère au début de l’année 1968. En
février, on réclame pour nos bourses, pour avoir des
logements et les CRS nous tapent sur la gueule. C’est à ce
moment que la masse étudiante se
politise.
SARAH GUILBAUD > Il faut aussi parler de la manifestation
de décembre 1967 à laquelle se joignent des étudiants. Mais
c’est sûr, le 14 février 1968 déclenche ou amplifie une
prise de conscience généralisée. Et puis il faut quand même
parler du rôle de certains étudiants situationnistes, en
liaison avec ceux de Strasbourg. La première occupation de
Cité universitaire a lieu en décembre 1967. Une autre suit
en janvier. Les situs [situationnistes] poussent un peu à
la roue quand même ! N’est-ce pas une originalité du
mouvement étudiant nantais en plus de ce que vous avez dit
?
THIERRY GUIDET > Oui, il y a quand même un petit groupe
qui prend le pouvoir localement au sein de l’Unef sur des
bases neuves et pour tout dire un peu
exotiques.
DIDIER GUYVARC’H > Mon hypothèse, c’est que les anars – ils
ne se positionnent que postérieurement comme
situationnistes – jouent un rôle de minorité agissante
d’autant plus efficace qu’ils ont affaire à une masse
d’étudiants peu politisés. On est dans l’Ouest de la
France. Le Parti communiste, qui est alors souvent l’école
d’éducation à la politique dans les zones urbaines, occupe
ici une place très faible.
SARAH GUILBAUD > Et puis l’université de Nantes n’existe
que depuis 1962.
DIDIER GUYVARC’H > Eh oui ! Qui est au PC ? Presque
personne. Qui est syndiqué ? Très peu de monde. Les
étudiants nantais arrivent souvent de petites villes où ils
n’ont pas eu l’occasion de se socialiser politiquement. Le
discours des anars pour eux, avec sa dimension
antitotalitaire, est tout de suite audible.
YANNICK GUIN > Et puis il y a la question des relations
sexuelles, des relations entre les garçons et les filles,
et donc de la mixité des Cités universitaires. Cette
question était ancienne. Je me souviens du barouf qu’il a
fallu faire au Crous [œuvres sociales universitaires] pour
obtenir en 1964 ou en 1965 quelques logements pour les
étudiants mariés. C’est évidemment inimaginable pour les
jeunes gens d’aujourd’hui.
DIDIER GUYVARC’H > Méfions-nous d’une histoire
téléologique : on connaît la suite et on découvre des
signes annonciateurs un peu partout, alors qu’en fait,
quand même, Mai 68, c’est d’abord une grande surprise. Cela
dit, je suis complètement d’accord avec toi, Yannick, pour
rappeler qu’on est dans l’Ouest, dans la grande ville de
l’Ouest, extrêmement conservatrice. Les étudiants sont
marqués par des codes sociaux très rigides. Beaucoup
viennent de l’enseignement privé. C’est là une spécificité
sur laquelle on n’a pas assez insisté. Les anars, eux,
viennent peut-être d’un milieu un peu différent. Il y a là
quelque chose à creuser, il faudrait faire une analyse très
fine des origines et des trajectoires
sociales.
GEORGES PRAMPART > Je voudrais revenir sur l’influence
communiste. Moi, j’étais au PC et, rappelez-vous, on ne
pesait pas 10 % de l’électorat en Loire-Atlantique, même
si, nationalement, on faisait 25 %. Ce qui était dominant
ici, c’est quand même l’Église. L’avant-garde paysanne,
elle vient d’où ? Des rangs de l’Église. Et la JEC
[Jeunesse étudiante chrétienne], son rôle dans l’Unef !
Deuxième point : à l’époque, on a cultivé l’idée
qu’avant le mouvement étudiant, qu’avant le 22 mars, il n’y
avait rien. Moi, je m’inscris en faux contre ça. Les
affrontements du 10 mai au Quartier Latin et ce qui avait
précédé à Nanterre ont bien servi de détonateur. Mais il y
a eu des actions fortes dans le mouvement ouvrier et
un certain nombre de dirigeants étudiants ont eu bien tort
de se prendre pour la conscience révolutionnaire du
mouvement et de considérer les salariés comme les
fantassins. Je me rappelle avoir entendu Sauvageot
[vice-président de l’Unef en 1968] dire à la télé
quelque chose comme : « Le mouvement étudiant est
la conscience révolutionnaire de la classe ouvrière. »
J’avais bondi en disant : « Oui, mon général
! Moi, je suis le fantassin. » On n’avait quand même
pas attendu pour signer, en 1967 je crois, les fameux
accords de Guidel, dans le Morbihan, avec les syndicats
paysans entre autres, sur le mot d’ordre :
« L’Ouest veut vivre ».
SARAH GUILBAUD > Oui, le 6 novembre 1967.
THIERRY GUIDET > Eh bien, prolongeons sur le mouvement
ouvrier et ses particularités locales : l’équilibre
CGT/CFDT, ou cet autre point auquel on n’attache sans doute
pas assez d’importance : la Basse-Loire est, à
l’époque, une des rares régions où il y a des ouvriers à
Force ouvrière, qui est plutôt un syndicat de
fonctionnaires et d’employés.
GEORGES PRAMPART > Le rapport de forces d’abord. Oui, on
peut dire que ça s’équilibre entre CGT et CFDT, un peu
moins avec Force ouvrière. Il y a une pratique malgré tout
unitaire, y compris avec Force ouvrière et elle est plus
facile au plan départemental qu’au plan de Saint-Nazaire,
par exemple. À Saint-Nazaire, Force ouvrière a une démarche
socialiste SFIO, réformiste. À Nantes aussi, dans des
milieux comme les PTT, les communaux, les hospitaliers…
Mais dans le bâtiment, la métallurgie, FO est beaucoup plus
anarcho-syndicaliste que réformiste. Si bien que, parfois,
on passera des accords avec l’Union départementale que
l’Union locale de Saint-Nazaire ne suivra pas. Quand on
regarde les forces de la CGT et celles de la CFDT, on voit
aussi qu’elles ne se trouvent pas forcément dans les mêmes
secteurs. Et puis, il y a eu une date très importante pour
le mouvement ouvrier : les grèves de 55. Dans la
pratique, ç’a été la mise en échec de la scission
syndicale. Surtout qu’en 50, à Saint-Nazaire, on avait
morflé : quarante jours de grève et que dalle à
l’arrivée ! En 55, il y a eu une unité des travailleurs
bien sûr, mais aussi des organisations syndicales. Et puis
ç’a été un succès revendicatif. Des liens de confiance ont
été établis entre les militants FO, CFTC, CGT, des liens
qui auront des suites. À la fin de chaque intersyndicale,
on buvait un coup, bien sûr, mais on continuait des
discussions idéologiques, politiques, philosophiques, avec
les hommes tels qu’ils étaient : Hébert d’un côté,
Prampart, Rousselot de l’autre, et puis Declercq 1. C’est
ce qui fait qu’en 68, l’action a été assez convergente, y
compris avec FO.
YANNICK GUIN > Comment ces éléments de singularité
que vous décrivez tous vont-ils se rencontrer avec ce qui
se passe dans le monde entier ? Qu’est-ce qui fait que la
jeunesse dans des situations nationales particulières va
bouger un peu partout ? Y compris ici, dans l’Ouest. C’est
une grande interrogation pour moi. On est un peu à part
ici, on a peur du lendemain, les paysans sont chahutés, on
dit tous ensemble que l’Ouest veut vivre. On prétend
souvent aujourd’hui qu’il n’y avait pas de chômage et que
les étudiants n’étaient pas inquiets de l’avenir. Je ne
suis pas d’accord. D’autant qu’on ne vient pas de milieux
pour lesquels la route est tracée. Personne ne m’a jamais
dit qu’il fallait préparer l’ENA, je ne savais même pas ce
que c’était. On va chercher à être profs, des choses assez
cadrées. Alors comment ces inquiétudes très matérielles
vont-elles rencontrer les réflexions des étudiants de
Berkeley ou celles de philosophes comme Marcuse dont on
n’avait jamais entendu parler ? Nous autres, ces étudiants
d’origine modeste, on dit qu’on ne veut pas être ouvriers,
mais qu’on ne veut pas trahir non plus. Il y a là un des
grands messages de 68. Nous faisons des études, mais
qu’est-ce qu’on va en faire ?
GEORGES PRAMPART > Oui, mais ces questions, qui se les
posait ? La masse des étudiants ou seulement une minorité
de militants ?
YANNICK GUIN > Dans les débats d’amphi, je peux te dire
que c’était très présent.
GEORGES PRAMPART > Oui, ça se comprend, dans la démarche de
contestation de la société.
YANNICK GUIN > Et c’est ce qui fait le grand malentendu
sans doute. Je connaissais bien les gens de FO de
Saint-Nazaire, mais pas du tout ceux de Sud-Aviation.
Rocton2 et les autres débarquent un soir à la fac de droit.
Grand feu de camp. Et Rocton, il y est allé sur
l’ouvriérisme ! On était là, à écouter, impressionnés, mais
en même temps le cœur porté vers ça. C’était un formidable
malentendu.
SARAH GUILBAUD > De la même manière, les étudiants vont
aux grilles de Sud-Aviation le soir même où il y a
l’occupation.
YANNICK GUIN > Exactement. Mais c’est là qu’il y a
quelque chose qui ne va pas parce que les ouvriers disent
aux étudiants : bon, un peu de distance. Parce que
vous n’êtes pas la conscience de la classe ouvrière. Parce
que, avec vos études à l’université, vous allez nous
exploiter plus tard.
GEORGES PRAMPART > Absolument !
DIDIER GUYVARC’H > Pourquoi, au bout du compte, les
étudiants et les ouvriers ne se rencontrent-ils pas ? Parce
que, d’une part, on a une analyse de la société qui est
très lutte des classes, qui est dominante dans le mouvement
ouvrier, qui est partagée par un certain nombre
d’étudiants. Et puis, d’autre part, il y a un horizon
d’attente, des représentations, qui n’ont plus rien à voir
avec la lutte des classes.
YANNICK GUIN > Et qui portent sur la question du
pouvoir. Et là, Michel Foucault va développer cela plus
tard, mais c’est très présent dès 68, cette contestation du
pouvoir qui est diffus dans tous les rouages de la société.
Il est dans l’entreprise, il est dans la famille, il est
dans les rapports hommes/femmes. L’apport ultérieur de 68
est là.
DIDIER GUYVARC’H > J’ajouterai ceci : c’est la fin de
la Seconde Guerre mondiale. On est encore gouvernés par
quelqu’un qui est un produit de la guerre. Localement c’est
pareil. Le personnel politique sort de la guerre. Les
modèles sont empruntés à ce qui vient de la guerre. Et puis
pour ajouter encore quelque chose à la complexité, c’est le
moment où sortent les bouquins de Bourdieu, La
Reproduction…
YANNICK GUIN > Et puis Les Héritiers.
DIDIER GUYVARC’H > S’ils ne veulent pas devenir des chiens
de garde, les étudiants risquent de l’être de toute façon.
Vous allez faire comme vos parents ou bien vous allez
trahir. Voilà qui offre quelques explications
supplémentaires, ça réinsère les choses dans une histoire
culturelle.
YANNICK GUIN > Eh oui, c’est toute la question du rôle
de l’idéologie dans la cohésion ou dans les affrontements
de classes. Tout ne se réduit pas à l’affrontement
économique. Et là tu retrouves Marcuse, tu retrouves les
anarchistes, tu retrouves les
situationnistes.
GEORGES PRAMPART > Je partage en grande partie ce que
vous affirmez, mais acceptez que ce que vous dites n’ait
pas été perçu par les salariés.
DIDIER GUYVARC’H > Bien sûr, c’est là le
problème.
GEORGES PRAMPART > Le dimanche matin 12 mai, dans nos unions
locales, on a rassemblé nos militants : Saint-Nazaire,
Nantes, Châteaubriant. La CFDT a fait la même chose. On
dit : bon, on y va, sur nos revendications et sur la
solidarité avec les étudiants après les affrontements du
Quartier Latin… Eh bien dans nos assemblées de nos
militants, à la Bourse de Nantes, on était trois ou quatre
cents, des questions viennent : mais on fait la grève
pour les étudiants ? Les gars, dans les boîtes, ils
demandaient : mais cet encadrement, ces
garde-chiourme, d’où ils viennent ? Il a fallu qu’on
explique qu’on faisait grève pour soutenir les étudiants
contre les brutalités policières et qu’on avait aussi des
intérêts communs, mais… Pour le mouvement étudiant, je
conçois que l’essentiel était la lutte contre l’autorité.
Pour le mouvement ouvrier, l’essentiel, c’étaient les
revendications très matérielles, alimentaires. Et on s’est
affrontés aussi sur cette question. Je vais prendre un
exemple vécu. On nous demande d’aller à la fac de lettres.
On discute à la CGT, une majorité relative pour y aller
finit par se dégager au bureau de l’UD [Union
départementale]. Moi, je suis de ceux qui se battent pour y
aller. Alors, les copains me disent : eh bien, vas-y,
toi. Et j’y suis allé. J’arrive. Je me suis présenté de la
façon suivante, aussi provocateur qu’un anar : ouvrier
chaudronnier dans les chantiers navals. Depuis 1961, membre
de l’appareil, secrétaire des Métaux de la Métallurgie de
Nantes. Hou ! hou ! Il y a eu une vague… J’ai
dit : je ne suis pas venu pour vous faire plaisir, je
suis venu pour qu’on s’explique. Je savais qu’il n’y avait
rien à perdre, fallait foncer, je crois que ça a plu
d’ailleurs. Notre contestation, elle était pour
l’alimentaire. On avait des revendications et des objectifs
très limités. Même si après il y a eu la dimension
politique…
SARAH GUILBAUD > Je profite de ce que tu dis pour rappeler
que, le 10 janvier 1966, un accord est signé entre la CFDT
et la CGT qui porte sur des revendications complètement
alimentaires, style négociations des salaires réels,
défense et extension des droits
syndicaux…
THIERRY GUIDET > Ça, c’est plus que de l’alimentaire, ça
pose aussi la question du pouvoir dans
l’entreprise.
GEORGES PRAMPART > Exactement.
SARAH GUILBAUD > Amélioration du pouvoir d’achat… On
retrouve ça le 13 mai, en dehors des événements à Paris qui
ont fait que…
GEORGES PRAMPART > Alors, évidemment, ç’a été conflictuel.
Quand les gars, avec les drapeaux noirs disaient qu’ils
allaient prendre la tête de la manif. C’est normal, puisque
c’étaient les généraux de la lutte ! Bon, je pense qu’on a
fait une erreur, en considérant que c’était tout le
mouvement étudiant… Et puis, en plus, au quotidien, il y
avait une intersyndicale pour décider des manifs et du
reste. Mais tu n’avais presque jamais les mêmes
interlocuteurs étudiants. Suivant que tu avais à l’AG la
tendance mao, ou bien trotskyste, ou bien situationniste ou
bien ceci ou cela… Par rapport à ça, on a eu une réaction
de défense. Il ne faut pas se raconter des
histoires.
THIERRY GUIDET > Je voudrais qu’on parle maintenant du
mouvement paysan. On ne voit pas de tracteurs sur le
boulevard Saint-Michel, on en voit à Nantes.
YANNICK GUIN > Je voudrais d’abord rappeler à Georges
que chaque soir, pendant trois semaines, il y avait des
réunions dans les quartiers avec des militants ouvriers,
des militants étudiants, des militants paysans parfois,
surtout dans la période d’approvisionnement. On discutait
dur dans les quartiers. On n’était plus sur le lieu de
travail, on n’était plus dans les facs, on était dans les
quartiers. Pour moi, c’est un grand
souvenir.
GEORGES PRAMPART > Oui, il y a eu un tas d’initiatives
comme ça, surtout dans les quartiers de
HLM.
YANNICK GUIN > Il y avait des empoignades… On nous
demandait : les étudiants, qu’est-ce que vous voulez ?
On était un peu le bec dans l’eau. On répondait : on
va d’abord faire table rase et après on verra bien…
Évidemment, ce n’était pas du goût de tout le monde. On
nous disait : vous êtes bien gentils, mais quand même
faut croûter !
DIDIER GUYVARC’H > Le seul bloc qui ne bougeait pas c’était
le bloc PC-CGT, c’étaient les stals. Avec les autres, tout
était possible, c’était la mer, c’était fluctuant. À chaque
AG, les gens picoraient, je parle des étudiants de base,
ils prenaient une idée ici, une autre là. Un patchwork
complet ! Ça explique la suite, vingt ou trente ans plus
tard, une confusion complète et aussi l’écroulement du PC.
Mais le seul môle à l’époque, c’était bien le PC et la
CGT.
GEORGES PRAMPART > Sur le mouvement paysan, l’opinion que
j’ai, mais pas seulement en 68, c’est qu’il y avait une
avant-garde que Bernard Lambert3 entraînait. C’était leur
affaire, mais dans l’unité d’action, on discutait de tout
et on leur disait parfois : bon, tu ne crois pas que
tu es à quinze pas devant la masse, là, par rapport au
petit pois de la région de Pontchâteau ? Ce sont des
paysans qui ont rebaptisé la place Royale place du Peuple
et ils ont joué un certain rôle, et même un rôle certain.
Mais ça n’a pas entraîné une masse considérable quand même.
THIERRY GUIDET > J’aimerais qu’on en arrive à ce qui a pu
être la vraie singularité, la fine pointe du mouvement
nantais. En 1969, Yannick Guin signe un livre, publié chez
Maspero, intitulé La Commune de Nantes…
YANNICK GUIN > Ce titre, c’est François Maspero qui en
est l’auteur. Je le rencontre à Paris, j’étais très
content, et très inexpérimenté. Et le titre qu’il imagine
va, incontestablement, plus loin que la réalité du
contre-pouvoir qu’on a connu alors à Nantes. Encore que, en
1893, on a quand même une sacrée particularité ici, avec un
comité central de grève, à l’occasion d’une grève quasi
générale. C’est assez singulier de retrouver cela à presque
un siècle d’intervalle. Au-delà de ça, ce qui est frappant
dans le langage de Mai, c’est le mélange de références à
des choses anciennes, datées, comme la Commune de Paris, et
à des phénomènes comme la société spectaculaire et
marchande, l’aliénation par les biens de consommation. On a
un pied dans le vieux monde et en même temps on est très
sensibles au monde qui vient. Dans les mêmes bouches et
dans les mêmes têtes, on peut avoir ce double langage. 68 a
été une fracture de civilisation, mais on avait des
références qui étaient tout de même
obsolètes.
SARAH GUILBAUD > Ce comité central de grève, il a duré une
dizaine de jours. Ce n’est pas énorme et il s’agissait
d’abord de ravitaillement. Mais il aurait duré un mois,
deux mois ? Peut-être qu’on aurait alors pu parler vraiment
de Commune de Nantes ?
YANNIK GUIN > Sarah a raison de parler ainsi. J’ai vécu
trois jours de ma vie, et qui resteront inscrits jusqu’à la
fin : après le 24 mai, cette sensation de l’absence de
pouvoir dans les rues de Nantes. C’est une sensation qui
est très, très difficile à communiquer. Il n’y a plus de
pouvoir.
SARAH GUILBAUD > Pourtant le maire est toujours dans la
ville. Et le préfet aussi.
YANNICK GUIN > Oui, mais le pouvoir n’existe pas. Tu as
des gens qui vont et viennent dans la ville. Ça discute,
surtout le soir, y compris entre des adversaires de classe
qui discutent, s’engueulent, et quelque chose s’est
évaporé… Cette évaporation du pouvoir, je crois qu’ils ont
dû la connaître également quelques jours pendant la Commune
de Paris. Peut-être que je fantasme, mais c’est une
sensation étrange : tu n’as plus de flics. Plus
d’autorité, et ça discute.
GEORGES PRAMPART > Je reviens au comité de grève. Ce n’était
pas un véritable comité central de grève. La direction
politique du mouvement, au sens le plus large du terme,
c’était l’intersyndicale. C’est elle qui prenait les
décisions. Le comité central de grève gérait le
quotidien : l’arrivée des bateaux avec les
marchandises, leur déchargement par les dockers,
l’approvisionnement en électricité des hôpitaux, la
distribution du carburant…
SARAH GUILBAUD > Le Comité siégeait tout de même à la
mairie…
GEORGES PRAMPART > Ah mais oui, c’était très officiel. Cela
dit, dans la tradition du mouvement ouvrier, un comité de
grève est composé de représentants syndicaux, mais aussi de
délégués élus dans les entreprises et les professions en
grève. Ce n’est pas ce qui s’est passé à Nantes en 68.
THIERRY GUIDET > D’accord, mais je suis sensible à ce que
disait Sarah Guilbaud : si les choses avaient duré, le
comité central de grève n’aurait-il pas changé de nature ?
DIDIER GUYVARC’H > Oui, mais ça n’a pas
duré.
GEORGES PRAMPART > On aurait substitué d’autres
structures à celles de l’État… Mais cela ne dépendait pas
seulement du mouvement syndical, c’était une question
politique. La sensation de vide dont parlait Yannick à
l’instant, on la ressentait en effet, mais l’armée était
là, les CRS étaient là, l’État était omniprésent par
l’intermédiaire de la préfecture. Quant aux partis
politiques, nationalement, et ici aussi, ils étaient dans
la foulée de la masse. Alors, pourquoi n’y a-t-il pas eu de
débouché politique ? Le PC représentait une force politique
incontestable et il avait effectivement des relais
importants dans les organisations syndicales, notamment la
CGT. Mais à gauche, en face, c’était la décrépitude de la
SFIO. Il restait la FGDS avec Mitterrand. Il y avait le PSU
de Rocard, bon, et puis des personnalités comme Mendès
France qui ont essayé de jouer un certain rôle à un moment
donné. Au fond, les syndicats n’ont pas voulu sacrifier le
social au politique. C’est peut-être un raccourci, mais,
syndicalement, heureusement qu’on a eu Grenelle ! Même si
les retombées de Mai ne peuvent pas se mesurer en
pourcentage de Smig.
DIDIER GUYVARC’H > Tu viens de le dire : il y avait un
tel écart entre le mouvement de révolte culturelle,
civilisationnelle, pas seulement sociale, et ce que
représentaient les partis politiques, y compris le PC,
englué à l’Est, qu’il ne pouvait pas y avoir de débouché
institutionnel satisfaisant.
GEORGES PRAMPART > Absolument.
DIDIER GUYVARC’H > C’est pour ça qu’on ne peut pas dire si
Mai a échoué ou pas. Sur la longue durée, c’est un succès
extraordinaire. Si Mai avait trouvé un débouché politique
immédiat, on n’en parlerait plus.
GEORGES PRAMPART > Vu de l’intérieur du PC, je voudrais
ajouter ceci : Mai 68 va nous conduire à rédiger le
Manifeste de Champigny, un manifeste de rassemblement à
gauche. Ça va conduire aussi la SFIO à se transformer en
Parti socialiste.
YANNIK GUIN > Bien sûr, Georges, mais entre temps, il y
a quand même août 68, les chars soviétiques à Prague. Tout
ce qu’on disait contre les stals dans le mouvement de 68
s’est trouvé conforté de manière
incroyable.
GEORGES PRAMPART > Je rappelle quand même la position
du PC français sur Prague…
YANNICK GUIN > Oui, mais c’est une position extérieure,
un discours.
GEORGES PRAMPART > Non, moi je ne prends pas ça pour un
simple discours. J’étais avec un membre du Comité central,
Paul Fabri, en Normandie, le jour où les chars sont entrés
à Prague. Il faisait beau, on était sur la pelouse, on met
la radio. En même temps tous les deux : « Oh, les
cons ! » Non, on a réellement pris nos distances, à
l’époque.
DIDIER GUYVARC’H > N’empêche que le bilan de l’URSS restera
globalement positif, comme dira Georges Marchais. 68, c’est
aussi le début du déclin du PC.
YANNICK GUIN > D’autant que 68 a été un accélérateur
aussi pour la jeunesse des pays de l’Est.
GEORGES PRAMPART > Bien sûr.
THIERRY GUIDET > Nous approchons du terme de cette table
ronde. J’aimerais que chacun d’entre vous résume ce que fut
à ses yeux la place de Nantes dans le mouvement de Mai
68.
SARAH GUILBAUD > J’ai le sentiment que Nantes a joué un
rôle majeur. Le 13 mai, les étudiants foutent le bazar à la
préfecture, ils y vont fort et obtiennent satisfaction. On
a su par la suite, par Yvon Chotard4, que c’était délibéré,
que le but était de faire bouger les ouvriers. De fait, ça
marche, le lendemain, Sud-Aviation est occupée. C’est la
première usine occupée de France. Et le 20 mai, la France
se retrouve bloquée. Est-ce que Nantes n’a pas joué un rôle
majeur au plan national en déclenchant, grâce à l’action
étudiante, la première occupation d’usine
?
YANNICK GUIN > Sarah parle d’un moment clé dans lequel
Nantes joue un rôle déclencheur. Je crois que c’est assez
vrai. Mais il faut garder cette idée de la
conjonction : dans l’Ouest, à ce moment-là, dans un
cadre de révolte mondiale de la jeunesse, se trouve une
conjonction entre le mouvement ouvrier, les paysans, les
étudiants. Le tout sur fond de révolte anti-autoritaire qui
rencontre un réel écho dans la population. Oui, il y a un
moment où Nantes joue un rôle dans le cadre de l’Ouest
inquiet.
GEORGES PRAMPART > Moi, je ne me sens pas le nombril du
monde, même pas de la France. Je ne crois pas beaucoup à la
particularité de Nantes. On a tenu notre place. Je ne fais
pas le même rapport que Sarah entre la manif, le soir du 13
mai, à la préfecture et Sud-Aviation, le lendemain. La
proposition d’occupation de la boîte, elle avait déjà été
faite par la section FO plus de huit jours avant. Mais ce
qui est sûr, c’est que la première boîte occupée en France
a été Sud-Aviation.
YANNIK GUIN > Oui, mais enfin Europe 1 fait alors un
énorme truc sur ce qui se passe à Nantes qui a un
retentissement national.
SARAH GUILBAUD > Et c’est le début d’un
enchaînement : Renault Cléon, puis Renault
Billancourt…
DIDIER GUYVARC’H > Pour moi, la singularité nantaise
s’inscrit dans un espace plus restreint : l’Ouest de
la France, et non pas la France. Et dans un temps plus
long. 68 est un révélateur des pesanteurs particulières de
l’Ouest de la France : un faible niveau de
politisation de la jeunesse, qui s’effectue dans un cadre
fortement marqué par le religieux. S’il y a des paysans
dans les manifs, c’est aussi parce que nous sommes une
région largement plus rurale que bien d’autres régions
françaises. Et puis, 68 est un événement fondateur pour
l’Ouest. Jamais, cette région n’a autant changé qu’au début
des années 1970. Bécassine est un personnage dominé
jusque-là. Au début des années 1970, l’affichiste Le
Quernec la représente ouvrant la gueule et voulant vivre au
pays. Il faut réinsérer 68 dans un espace : l’Ouest,
qui est encore assez à part à cette époque, et dans une
longue durée : la mutation de cette
région.
GEORGES PRAMPART > Ah, ça, c’est une analyse qui me
plaît.
YANNICK GUIN > Il n’y a pas dans nos propos je ne sais
quel chauvinisme qui dirait que tout s’est joué à Nantes.
Simplement, les Nantais ont joué, à un moment, un rôle
déclencheur.
DIDIER GUYVARC’H > Et ça prend de l’importance en raison des
conditions régionales spécifiques.
GEORGES PRAMPART
> Et tout cela
a contribué à ce que la Bretagne et les Pays de Loire
deviennent roses. Roses et pas rouges.