Place
publique #15
Dossier
Crise :
Les territoires pris dans la tourmente
Nantes est capable de faire du judo avec l’État
Résumé
> Après l’État tout-puissant, puis l’État
animateur, le sociologue Renaud Epstein, spécialiste de la
politique de la ville, estime que nous sommes entrés dans
une troisième phase : l’État entraîneur qui met les
territoires en concurrence et les gouverne ainsi à
distance. La crise actuelle ne fait que renforcer cette
analyse, même si les territoires, et en particulier les
Villes, ont des capacités variables de répondre à ce retour
paradoxal de l’État-nation.
PLACE PUBLIQUE > La crise actuelle
renforce-t-elle vos analyses sur le retrait de l’État des
territoires et sa volonté de les gouverner à distance ?
RENAUD EPSTEIN
> Il ne faut pas demander à un sociologue de jouer
les prophètes. Il est difficile de dire combien de temps
durera la crise, quel sera son degré de gravité et, par
conséquent quelle sera, à terme, son incidence sur les
rapports entre l’État et les territoires. Mais je trouve
que la situation actuelle apporte plutôt de l’eau à mon
moulin. Le gouvernement à distance, cette nouveauté que
j’avais diagnostiquée à partir de l’étude de la politique
de la ville, s’étend désormais à d’autres sphères. C’est,
par exemple, ce que vit aujourd’hui le monde de la
recherche et contre quoi il s’insurge. Soit dit en passant,
cela rend certains de mes collègues plus réceptifs à mes
analyses.
PLACE PUBLIQUE > Revenons en
arrière. En novembre 2005, dans un dossier de la revue
Esprit intitulé « Des sociétés ingouvernables ? »
vous publiez un article qui a fait date : « Gouverner
à distance. Quand l’État se retire des territoires. »
Quelle est son origine ?
RENAUD EPSTEIN > On pourrait lui
trouver des origines intellectuelles lointaines dans les
travaux de Michel Foucault sur l’art de gouverner. De
manière plus immédiate, cet article était étroitement lié
aux travaux que je conduisais sur la politique de la ville,
et plus précisément aux transformations que j’observais
depuis 2003, avec le passage du renouvellement urbain à la
rénovation urbaine
PLACE PUBLIQUE > La différence
entre ces deux notions ?
RENAUD EPSTEIN > Une tout autre
logique, qui s’étend progressivement à l’ensemble des
relations entre l’État et le local. L’histoire des
quartiers concernés par la politique de rénovation urbaine
permet de comprendre l’évolution des rapports entre le
pouvoir central et les pouvoirs locaux. En un demi-siècle,
nous avons connu trois modèles successifs de gouvernement
des territoires. Des années 1950 à la fin des années 1970,
en gros pendant les Trente Glorieuses, c’est un modèle
d’administration centralisée du local qui s’est imposé. La
politique des grands ensembles en est un exemple. L’État
décide, planifie, met en œuvre par l’intermédiaire de ses
services qui quadrillent le territoire. Il dispose d’un
monopole de l’expertise et tient les collectivités locales
sous tutelle juridique et financière. Certes, les élus
locaux, qui sont aussi souvent des élus nationaux, cumul
des mandats oblige, pouvaient, à la marge, exercer une
influence sur les choix de l’État — ce que Pierre Grémion a
appelé le « jacobinisme apprivoisé »-, mais ils
ne pesaient guère face à Paris.
PLACE PUBLIQUE > Deuxième étape ?
RENAUD EPSTEIN > Elle s’amorce à
la fin des années 1970 et le basculement s’opère
véritablement au début des années 1980 avec l’élection de
Mitterrand. Se met en place un modèle de gouvernement
négocié qui s’appuie sur les projets des territoires et la
passation de contrats entre l’État et les élus locaux. Une
nouvelle génération de maires, souvent élus en 1971 et en
1977, veut reprendre en main la gestion des villes,
d’autant que l’hypercentralisation donne alors des signes
d’essoufflement. La politique de la ville émerge en même
temps que les lois de décentralisation ; elle affirme la
primauté du projet local sur les décisions venues d’en
haut. On passe de l’État tout-puissant à l’État animateur
pour reprendre le titre d’un livre de Jacques Donzelot et
Philippe Estèbe1.
PLACE PUBLIQUE > Cette époque est
révolue ?
RENAUD EPSTEIN > Oui, même si
personne, un beau matin, n’a décidé qu’on tournait la page.
La politique de rénovation urbaine a même fait l’objet d’un
affichage habile en 2003 quand a été votée la loi
d’orientation pour la ville et la rénovation urbaine. On a
fait comme si elle s’inscrivait purement et simplement dans
la continuité de la politique de renouvellement urbain
amorcée par le gouvernement Jospin. En réalité, le pouvoir
central s’est alors donné la possibilité d’intervenir
directement dans les « zones urbaines
sensibles », 751 quartiers très précisément délimités,
sans en passer par des négociations avec les pouvoirs
locaux. La création de l’Anru, l’Agence nationale pour la
rénovation urbaine, change elle aussi la donne : elle
centralise l’ensemble des crédits et les affecte comme elle
l’entend à certains projets de démolition et de
reconstruction des quartiers. Hors de ses critères, pas de
salut, pas de financement.
PLACE PUBLIQUE > On comprend assez
bien comment on est passé de la logique centralisée à la
logique de contrat, dans un contexte général de
décrispation de la société et de progression de la gauche.
On comprend moins bien le tournant des années 2000.
RENAUD EPSTEIN > C’est qu’il
résulte tout à la fois de dynamiques nationales et de
tendances plus globales. Ainsi, en 2002, la Cour des
comptes rend un rapport extrêmement critique sur la
politique de la ville : elle dénonce sa complexité, son
opacité, son impact limité. Rares sont ceux qui ont alors
pris la défense de la politique de la ville, ce qui
témoignait sans doute de la faiblesse de son ancrage
politique, administratif et social. C’est dans ce contexte
que Jean-Louis Borloo a été nommé ministre délégué à la
Ville. Son programme national de rénovation urbaine marque
la fin de la cogestion avec les élus locaux. L’État se
retire des territoires, mais retrouve des capacités à les
diriger de Paris, en les mettant en concurrence.
PLACE PUBLIQUE > Un rapport de la
Cour des comptes aurait suffi ?
RENAUD EPSTEIN > Non, on vit alors
un grand tournant en matière de gouvernance avec
l’acte ii de la décentralisation et l’entrée en
application progressive de la Lolf, la loi organique sur
les lois de finance. La Lolf donne au Parlement et à Bercy
un rôle prépondérant dans la définition des programmes de
l’État. C’en est fini du processus de déconcentration qui
accompagnait la décentralisation et qui renforçait les
collectivités locales en faisant de l’État local un
accompagnateur bienveillant de leurs politiques.
PLACE PUBLIQUE > Vous ne manquez
pas de rappeler que la Lolf a deux pères, le député
socialiste Didier Migaud et le sénateur UMP Alain Lambert,
et qu’elle a été votée à l’unanimité. Ce qui suggère que le
tournant recentralisateur que vous décrivez ne peut pas
être imputé à telle ou telle force politique.
RENAUD EPSTEIN > En effet, même si
le style d’exercice du pouvoir sarkozyste qui exalte le
volontarisme politique et la compétition est
particulièrement à l’aise dans ce type de gouvernance. Cela
dit, les élites politico-administratives, dans leur
ensemble, au cours des années 1990, s’étaient
progressivement acculturées à cette manière de voir et de
faire. Des techniques managériales, présentées comme des
« bonnes pratiques » idéologiquement neutres, ont
été diffusées un peu partout dans le monde par de grands
cabinets de consultants, l’OCDE et la Banque mondiale.
C’est tout le courant du New Public Management 2, une
logique de performance qui se donne comme un ensemble de
techniques de simple bon sens.
PLACE PUBLIQUE > Ce qui est le
propre de toute idéologie dominante, comme on disait
naguère…
RENAUD EPSTEIN > Dominante ? Vous
plaisantez ! Hégémonique serait plus juste…
PLACE PUBLIQUE > Donc, le retour
de l’État sur le devant de la scène auquel on assiste
depuis le déclenchement de la crise financière aurait été
préparé par une évolution des esprits et des modes de
gouvernance.
RENAUD EPSTEIN > Oui, mais le
retour de l’État qu’on voit à l’œuvre en ce moment est plus
spectaculaire encore, puisqu’il se présente comme un retour
de l’État par rapport au marché et non seulement par
rapport aux pouvoirs locaux. Je dirais même qu’il est
particulièrement théâtralisé depuis l’élection de Nicolas
Sarkozy.
PLACE PUBLIQUE > N’est-il pas
théâtralisé dans la mesure même où sur le terrain
économique l’État n’est pas si puissant que cela ?
RENAUD EPSTEIN > Les sommes
mobilisées aujourd’hui n’ont en effet rien à voir avec les
investissements publics des Trente Glorieuses. Il y a une
réduction tendancielle des capacités des responsables
politiques à résoudre les problèmes, d’où la nécessité,
pour rassurer, de se montrer en train d’agir, de se donner
à voir.
PLACE PUBLIQUE > Oui, mais à côté
du discours volontariste — « j’irai chercher la
croissance avec les dents », assurait, il y a quelques
mois, Nicolas Sarkozy — il y a des discours modestes ou
désabusés : « L’État ne peut pas tout »,
constatait Lionel Jospin ; « les caisses sont
vides », déplore François Fillon…
RENAUD EPSTEIN > On nous dit deux
choses en même temps, mais ce ne sont pas les mêmes qui les
disent, ou pas les mêmes au même moment. Et force est de
reconnaître que le volontarisme paie davantage
électoralement que la modestie, du moins pour l’instant. Il
se pourrait que Nicolas Sarkozy expérimente les risques de
ce mode de gouvernement qui met toujours le leader en
avant.
PLACE PUBLIQUE > On dit souvent —
on disait… – que les prérogatives de l’État étaient
grignotées à la fois par le bas et par le haut : par la
montée en puissance des collectivités locales dont vous
pensez qu’elle est enrayée, par l’Europe dont vous n’avez
encore rien dit.
RENAUD EPSTEIN > La montée en
puissance de l’Union a permis aux Villes et aux Régions
d’avoir un accès direct aux expériences et aux financements
européens en court-circuitant l’État. Mais, là aussi,
l’État reprend les choses en main. Il s’est assuré le
contrôle de la gestion des fonds structurels européens qui
permettaient à Bruxelles de soutenir les projets des
collectivités territoriales. De ce point de vue, la
victoire du non au référendum européen de 2005 marque non
seulement un coup d’arrêt à la dynamique d’intégration
politique de l’Union, mais aussi à l’émancipation
progressive des territoires vis-à-vis d’un État tutélaire.
PLACE PUBLIQUE > Ce qui vous
permet de dire que « le retour des villes », pour
reprendre le titre du livre de Patrick Le Galès 3, est
éphémère et ne résistera pas à la recomposition de
l’État-nation. N’empêche que les collectivités
territoriales sont fondées à rappeler qu’elles réalisent
75 % des investissements publics.
RENAUD EPSTEIN > Oui, elles
signent les chèques. Mais il n’y a pas d’autonomie
financière des collectivités. L’État, via ses dotations et
ses mécanismes de compensation d’exonérations fiscales, est
le premier contribuable local. Et la suppression de la taxe
professionnelle ne va pas arranger les choses. Si la crise
est longue, les tendances à l’œuvre pourraient bien
s’accélérer : l’endettement public explosera et, tôt ou
tard, des ajustements drastiques seront opérés qui risquent
d’affecter durement les marges de manœuvre des
collectivités.
PLACE PUBLIQUE > Peut-on
s’attendre à des modifications importantes de l’édifice
politico-administratif des collectivités territoriales ?
Qu’est-ce qui peut sortir des travaux de la commission
Balladur ?
RENAUD EPSTEIN > La commission
Attali, la commission Copé… On voit que le Président fait
un usage variable des commissions. Je ne suis pas sûr qu’il
ait intérêt à allumer un nouvel incendie. Personne n’est
satisfait de l’équilibre actuel et j’observe que nous
sommes dans un mouvement de réforme permanent des
institutions territoriales depuis le début des années 1990.
Il sortira forcément quelque chose des travaux de la
commission Balladur, mais quoi ? Sans doute des réformes
techniques qu’on justifiera par la recherche de
l’efficience : limitation du nombre de collectivités
pouvant cofinancer un projet ? désignation d’un chef de
file pour chaque politique publique ? changement des bases
de la fiscalité locale ? Il faut s’y résoudre : il n’existe
plus aujourd’hui de grande ambition décentralisatrice comme
celle qu’avaient portée un Pierre Mauroy ou un Gaston
Defferre.
PLACE PUBLIQUE > Résumons-nous.
Nous sommes passés de l’État souverain à l’État animateur,
puis aujourd’hui à l’État entraîneur, un État, vous
l’écrivez, « qui incite les villes à former des
équipes combatives, puis sélectionne celles qui manifestent
leur claire volonté de participer à un jeu dont le but et
les règles ont été fixés à Paris. » C’est le cas pour
les opérations de rénovation urbaine, pour les pôles de
compétitivité, pour les universités… Les Villes sont-elles
également démunies face à ce retour en force de l’État ?
RENAUD EPSTEIN > Non. Continuons à
filer la métaphore sportive : une ville comme Nantes peut
faire du judo avec l’État, elle a les capacités d’utiliser
sa force et de la retourner. Mais elle est un des rares
territoires à le pouvoir parce qu’elle dispose d’élites
locales porteuses d’un projet, dotées d’une vision de la
place de leur ville dans le monde, et qui ont su la faire
partager. À Nantes, il existe une forme d’opinion publique
d’agglomération ; une revue comme la vôtre contribue
d’ailleurs à sa formation. Et le Conseil de développement
n’est pas là simplement parce que la loi l’exige. L’État
reprend d’autant plus facilement la main que les acteurs
locaux sont faibles et désunis. Mais si la Dotation globale
de fonctionnement chute de 25 %, même à Nantes, vous
n’y pourrez pas grand-chose.
