Philosophie
L'esprit de Philadelphie
critique à paraître dans
Place publique #20
La justice sociale face au marché total
Nul besoin d’être spécialiste de droit social pour se passionner à la lecture du dernier livre d’Alain Supiot. Professeur de droit, directeur de l’Institut d’études avancées de Nantes, il réunit dans ce bref ouvrage l’alacrité d’un texte d’intervention et la hauteur de vue d’un ouvrage de philosophie politique.
L’esprit de Philadelphie ? Alain Supiot renvoie à la déclaration de l’Organisation internationale du travail, adoptée aux Etats-Unis en mai 1944, alors que la guerre faisait encore rage sur tous les fronts. Il s’agissait de bâtir un nouvel ordre mondial où l’économie serait subordonnée à l’exigence de justice sociale. Ce texte, souligne l’auteur, est animé du même esprit que le programme du Conseil national de la Résistance, rédigé en France deux mois plus tôt, et que le responsable patronal Denis Kessler appelait, il y a peu, à « défaire méthodiquement ».
C’est qu’entre temps s’est déclenchée la « contre-révolution ultralibérale », venue, dans les années 1980, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne tandis que, peu après, les pays du bloc socialiste se convertissaient à l’économie de marché. « Codifiés par les institutions économiques et financières internationales, les principaux dogmes de ce fondamentalisme économique (l’infaillibilité du Marché, les bienfaits de la concurrence généralisée, la privatisation des services publics, la déréglementation du travail, la libre circulation des capitaux et des marchandises) sont devenus en peu d’années une sorte de religion officielle. »
Ce « grand retournement » n’a pas épargné la plus grande partie de la gauche non plus que le très chancelant modèle social européen.
Oui, mais, objectera-t-on, la crise financière est passée par là et avec elle le retour de l’État ! Balivernes, répond Alain Supiot : « la manière dont, depuis l’effondrement des marchés financiers, on puise sans compter dans l’argent public pour renflouer des banquiers faillis marque un pas de plus dans la privatisation de l’État, et nullement dans la restauration de la figure du Tiers garant de l’intérêt général. »
En d’autres termes, la crise n’est pas seulement financière ou politique, mais anthropologique. Elle atteint nos valeurs en plein cœur. Alain Supiot cite à propos la belle phrase de Simone Weil, la philosophe-ouvrière : « les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses. » L’auteur renvoie dos à dos tous ceux qui, au cours de l’atroce 20e siècle, ont parlé tantôt de « capital humain », tantôt de « matériel humain », et ne se sont pas contentés d’en parler… Aveuglés par « l’idéologie de la gestion scientifique de l’humain [qui] n’a pas été l’apanage des pays totalitaires », ils ont, en bons scientistes, éliminés la question du devoir-être pour la dissoudre dans un éloge du monde comme il va, faisant de l’économie la science ultime qui permet de « pouvoir gouverner les hommes comme on gère les choses. » « There is no alternative », martelaient Margaret Thatcher et ses épigones…

L’économisme est une utopie
Eh bien si, autre chose est possible, plaide Alain Supiot. Et pas seulement au nom d’une révolte morale, mais parce que l’économisme régnant est une utopie qui ne peut que se fracasser contre le réel. Les hommes ne sont pas que des « particules élémentaires » ; ils ont une histoire qui se déploie dans la chaîne des générations, ont besoin de sécurité, tissent des solidarités, jouent avec les symboles.
D’où le plaidoyer pour « l’actualité de la justice sociale » qui occupe la seconde partie du livre, une justice faisant appel à « cinq sens fortement émoussés par trente années de politique d’ajustement de l’homme aux besoins des la finance : le sens des limites, de la mesure, de l’action, de la responsabilité et de la solidarité. »
Ce livre bref et alerte mériterait discussion sur plus d’un point. Le recours aux analyses du psychanalyste et historien du droit Pierre Legendre dont on semble s’être peu avisé, à Nantes, à quel point elles ont influencé la politique scientifique de l’Institut d’études avancées. L’équivalence faite –- d’un certain point de vue –, entre nazisme, communisme et démocratie libérale. L’absence de nuance entre éthique de la conviction et éthique de responsabilité : peut-on gagner une guerre, des élections ou même un match de rugby en traitant l’homme comme une fin et jamais comme un moyen ?
Mais ce qui intrigue le plus dans cette invitation à tracer les nouvelles voies de la justice sociale, c’est l’absence de toute proposition politique. Sinon, une seule, discrète : la dédicace « à la mémoire de Bruno Trentin », cette lumineuse figure du mouvement ouvrier italien, disparue il y a trois ans. Résistant, député communiste, dirigeant de la CGIL, le principal syndicat italien, intellectuel et homme d’action, penseur et tribun, Trentin incarnait en effet bien des qualités qui seraient utiles pour faire revivre l’esprit de Philadelphie.

Thierry Guidet

Alain Supiot, L’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché social, Le Seuil, 179 p., 13 euros.