Le bassin versant de Grand-Lieu
Le lac de Grand-Lieu est un espace emblématique dans la région nantaise. Il a été et demeure un objet de contentieux entre de nombreux acteurs qui entendent en faire des usages souvent peu compatibles entre eux. Les niveaux d’eau selon les saisons, les activités de chasse et de pêche, l’accès aux prairies par les agriculteurs des rives, les dates de fauche, le classement en réserve naturelle qui interdit certaines pratiques ancestrales et qui impose des normes de construction, tout est objet de litiges.
C’est dire l’intérêt suscité par l’ouvrage coordonné par Maryvonne Bodiguel et consacré aux aléas et avatars de la mise en place d’un schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) du bassin versant du lac de Grand-Lieu. Il est le résultat d’un contrat d’études , financé par le programme Vie et Société du CNRS dans le cadre de la « zone atelier de la Loire ». L’étude a été menée par une équipe de chercheurs en sciences sociales de la maison Ange Guépin. On se doit de souligner la minutie et le sérieux des analyses.
Le livre est organisé en sept chapitres et comporte trois parties. Six auteurs se sont partagé l’écriture. L’ouvrage est illustré de cartes et photographies dans un encart central.
Ce travail savant et documenté (deux pages sont consacrées à l’explication des sigles utilisés dans l’ouvrage !) mérite attention pour plusieurs raisons.
Tout d’abord le périmètre de l’étude s’impose naturellement puisqu’il s’agit du bassin versant dont le lac est le réceptacle. Or ce périmètre recoupe les limites administratives de deux départements et de plusieurs collectivités locales, avec une logique de géographie naturelle et non pas politique. C’est pour les élus et les administrations un premier obstacle.
Ensuite l’eau est un bien rare dont les usages doivent être réglementés entre des acteurs différents qui jusqu’ici l’ont gaspillée et souvent polluée. L’agriculture de plus en plus productiviste et potentiellement polluante (nitrates et phosphores contribuent à l’eutrophisation du lac), mais également l’urbanisation des campagnes et les questions liées à l’assainissement, font que des conflits nouveaux se font jour. Deux chapitres sont consacrés à ces problèmes. Les auteurs montrent l’acuité des questions, les mesures confirmant la mauvaise, voire très mauvaise qualité des eaux, notamment les teneurs en pesticides, fongicides et herbicides, mais aussi la prise de conscience des autorités (Direction départementale de l’Agriculture et Commission locale de l’Eau)) pour réglementer les choses afin d’améliorer la qualité des eaux superficielles. Ce sera une œuvre de longue haleine
Cela étant l’ouvrage pose incidemment la question majeure, pourquoi le SAGE s’arrête-t-il à la limite amont du lac, alors que le lac tout entier et son émissaire jusqu’à la Loire méritaient tout autant d’attention ? Certes, aboutir à mieux gérer les eaux à l’amont, tant en qualité qu’en quantité est un préalable. C’est l’objet de ce SAGE. Mais l’analyse des défis, enjeux et conflits sur le lac, autour et à l’aval est tout aussi importante.
L’ouvrage montre également la lenteur de la mise en place des mécanismes administratifs, et les difficultés juridiques de mise en œuvre des aménagements. Entre les administrations de l’État, les collectivités locales et leurs représentants, les acteurs sur le terrain, comment aboutir à un compromis permettant une saine gestion des eaux, et comment faire véritablement participer les citoyens ? C’est l’objectif d’une bonne « gouvernance ». Il a fallu plus de dix années entre la loi sur l’eau (1992) et l’adoption du SAGE tant les réticences des acteurs étaient nombreuses et pour certaines fondées.
Le chapitre 7, écrit par René. Bourrigaud, consacré à la gestion des eaux sur le lac et sur son émissaire ( l’Acheneau et le canal de Buzay) au 18e siècle démontre que les problèmes ne datent pas d’aujourd’hui. Entre les « intéressés au desséchement » et les bateliers, les conflits étaient vifs, comme ils le sont désormais entre les défenseurs intégristes des milieux naturels que sont les naturalistes et les autres usagers, notamment les agriculteurs.
L’ouvrage porte pour l’essentiel sur la mise en place du SAGE en amont du lac. On dit peu de choses du lac proprement dit et rien sur l’aval. Aussi cet ouvrage, s’il est une pierre supplémentaire à la connaissance, n’est pas la synthèse toujours attendue, depuis les travaux de Léon Maître ( Le lac de Grand-Lieu et ses affluents, histoire, pêche, navigation, dessèchements, Nantes, 1912) sur la question de la gestion des eaux de Grand-Lieu.
Jean Renard
Bodiguel M., (dir), Gouvernance et partage de l’eau. Le bassin versant de Grand-Lieu. PUR, 2007, 204 p., 19 e.
L’estuaire vu du fleuve
Plutôt qu’un livre, c’est un livret et même un carnet avec quelques pages blanches pour prendre des notes. C’est une invitation aussi à descendre le fleuve comme tant le font en ce moment pour découvrir les richesses naturelles et architecturales de l’estuaire de la Loire. Le parcours est divisé en trois sections (endiguée, intermédiaire, maritime) et dix secteurs (de Chantenay/Trentemoult à Saint-Nazaire/Saint-Brévin en passant par Bouée/Frossay ou Couëron/Le Pellerin). Des cartes, des photos, des aquarelles, des citations, de courts textes, une liste de lieux-ressources sur le patrimoine estuarien… Voilà un document épatant à glisser dans son sac à dos quand on s’en va baguenauder sur les chemins du fleuve.
T.G.
Alain Gallicé (directeur de la rédaction), L’estuaire vu du fleuve de Nantes à Saint-Nazaire. Estuarium, 83 p., 8 e.
La Loire, paysage en mouvement
Un livre d’images, un de plus, consacré à la Loire ? Pas seulement. Le grand fleuve, bien sûr, est une star formidablement photogénique, de ses débuts, au pied du mont Gerbier-de-Jonc, jusqu’à l’estuaire. Encore, pour faire un vrai livre, faut-il savoir poser les mots justes à côté des photos. Marc Nagels y parvient, notamment dans son texte liminaire, qui témoigne d’une profonde intimité avec la Loire et manifeste un vrai bonheur d’écriture : « Avant d’être un chemin d’eau - le chemin qui marche des mariniers -, la Loire est un chemin de neiges fondantes, d’arbres qui s’égouttent, de terres qui s’essorent. » Ou encore : « La Loire est un arbre d’eau captant sous son écorce tous les ruissellements du monde. »
On le voit, on n’est pas en présence d’un texte venant légender des images, mais d’une méditation, d’une songerie sur le fleuve que prolongent les photos de Dominique Drouet, auteur de plusieurs livres et reportages sur la Loire. Ses vues les plus saisissantes sont celles, parfois aériennes, où il nous montre le fleuve dans ses débordements ou bien dans les rares circonstances où la glace le saisit tandis que la neige recouvre les villages alentour.
Dommage que la qualité du livre soit gâtée par une conception graphique pataude : lourds à-plats de couleur et typographie datée.
Dominique Drouet, Marc Nagels, La Loire, paysage en mouvement. Éditions Siloë. 120 p., 30 €
(Place publique #07)
Estuaire. L’art et le fleuve
Estuaire
2007 ? Une biennale d’art contemporain. Mais aussi
une opération de communication. Et une invitation à la
découverte d’un territoire méconnu. Sans oublier une
volonté politique de donner chair au concept de
métropole Nantes/Saint-Nazaire. Ces multiples facettes
de la spectaculaire manifestation de l’été dernier
suffisent à expliquer la composition du livre qui lui
est consacré : Jean Blaise, concepteur d’Estuaire
et directeur du Lieu Unique nous conte cette aventure
de l’intérieur ; le critique d’art Frédéric Bonnet
passe les œuvres en revue ; le journaliste
Dominique Luneau s’attache aux enjeux d’Estuaire en
termes d’aménagement du territoire.
Jean Blaise d’abord, qui explique que son idée relève
de ce qu’il appelle « l’action
culturelle » : «Dans l’esprit du grand
public, la métropole Nantes / Saint-Nazaire demeurait
une abstraction. Comment la faire advenir, sinon en
braquant un projecteur sur l’estuaire, ce lien concret,
physique, entre les deux villes. Je me suis dit que
c’était là qu’il fallait se porter, là qu’il fallait
créer une aventure. Estuaire a été imaginé pour
accompagner un grand projet politique, au sens premier
du mot, avec des artistes contemporains. L’art pouvait
en effet révéler ce dessein et permettre à chacun,
peut-être, d’en percevoir les enjeux. »
Un long travail de persuasion auprès des élus, auprès
des habitants de l’estuaire, auprès des entreprises,
auprès de l’administration, avec ses avancées, ses
reculs, ses abandons définitifs ou momentanés… Jean
Blaise nous raconte par le menu cette « mise en
œuvre à la fois complexe, passionnante et
exténuante » sans reculer devant l’aveu de
quelques erreurs, notamment celle « d’avoir
surestimé les capacités des ingénieurs. » On sait
que La
Maison dans la Loire de
Jean-Luc Courcoult a sombré, victime des courants, et
que Le
Canard de bain de
Florentjin Hofman s’est bien vite dégonflé.
Le concepteur d’Estuaire revient sur « la bataille
de l’art » qui s’est alors déclenchée. Il note que
« le débat le plus passionnant a été organisé par
la revue Place
publique. »
(1) « Tout en saluant le concept d’Estuaire, le
philosophe Yves Michaud a affirmé que du point de vue
artistique, la manifestation, à deux ou trois oeuvres
près, était nulle et non avenue. Que c’était de
l’agitation, de la communication. Il a même décrété
avec humour que c’était de « l’art à l’état
gazeux », par opposition à « l’art
patrimonial », autrement dit, ce qui fait ou va
faire partie de l’histoire de l’art. » Et Jean
Blaise d’objecter : « Je me suis demandé
comment il faisait pour savoir quelles œuvres
contemporaines allaient devenir patrimoniales. »
Ce à quoi on pourrait rétorquer qu’il n’est nul besoin
de détenir les réponses pour poser des questions.
En dépit des difficultés, en dépit des critiques, Jean
Blaise, on s’en doute, tire un bilan positif
d’Estuaire, esquisse le contenu des deux prochaines
éditions en 2009 et 2011, caresse l’espoir que
« l’utopie d’Estuaire, qui est de permettre aux
habitants de se réapproprier le fleuve et à des
artistes d’introduire l’art dans la vie » devienne
« une réalité. »
Le texte de Frédéric Bonnet, collaborateur du
Journal
des arts,
ne pêche pas par un excès d’esprit critique à l’égard
des œuvres présentées. L’éloge tombe dru. Les
afféteries de langage, si communes dans le milieu,
lassent vite. On peut heureusement regarder les photos.
Reste le texte de Dominique Luneau, rédacteur en chef
de Presse
Océan et
sagace observateur de cette ville. Un peu de
géographie, un peu d’histoire pour mieux faire
comprendre la réalité complexe de l’estuaire de la
Loire, un très riche milieu naturel depuis toujours
transformé par l’action de l’homme. Aujourd’hui,
l’estuaire est malade : en cinquante ans,
« il a perdu un millier d’hectares de vasières,
son bien environnemental le plus précieux », et la
remontée des eaux liée au réchauffement du climat
n’arrangera rien. Or l’estuaire est un bien d’une
valeur inestimable pour la métropole
Nantes/Saint-Nazaire, dont la population devrait
dépasser le million ans vingt ans.
C’est une ville atlantique qu’il faut penser. Elle sera
« chaotique si la consommation actuelle des sols
et la création de nuisances dues à l’étalement urbain
ne sont pas maîtrisées, si l’estuaire de la Loire ne
retrouve pas son équilibre hydrologique, si l’échelle
de décision publique reste celle d’une mosaïque de
communautés de communes. » Elle sera
« durable si le développement économique prend
effectivement appui sur la qualité environnementale de
l’estuaire, si la solidarité entre les pièces du puzzle
l’emporte sur les égoïsmes. » « Et si, ajoute
Dominique Luneau, la ville atlantique sait s’emparer de
l’eau », en « retrouver le plaisir et le
goût. »
Ainsi, l’art serait le chemin sinueux menant au fleuve
redécouvert. Disposés à l’emplacement des anciens
chantiers navals, les Anneaux de Buren permettraient de
jeter sur l’estuaire un regard renouvelé. Comme la
Providence, Jean Blaise écrit droit avec des lignes
courbes.
(1) Place
publique,
numéros 4 et 5
Thierry
Guidet
Jean Blaise, Frédéric Bonnet, Dominique Luneau,
Estuaire.
L’art et le fleuve. Gallimard.
189 p., 30 euros.
(Place publique #08)
La
République et ses territoires
On
savait le rôle des vents dans la morphologie et la
sociologie urbaine : au plus fort de la révolution
industrielle, la bourgeoisie soucieuse de sa qualité de
vie s'est octroyée en de nombreuses villes les
quartiers ouest, à l'abri des pollutions et des odeurs
produites par les usines, abandonnant aux couches
populaires les parties est de la ville, « sous le
vent » et exposées aux désagréments.
C'est en quelque sorte une version moderne de cet effet
de spatialisation que propose l'ouvrage de Laurent
Davezies. Ce n'est plus toutefois la répartition à
l'intérieur d'un territoire qui est ici l'enjeu de
l'analyse, mais bien la répartition entre les
territoires. Le constat de départ est celui d'une
dissociation croissante entre territoires de production
et territoires de consommation, dont les effets se
déploient plus largement encore : « les lieux de
la croissance ne sont plus nécessairement ceux du
bien-être ». Un nouveau clivage se révèle ici
tendanciellement, entre des territoires attractifs,
mais faiblement productifs (Nice) ; inversement, des
territoires productifs mais faiblement attractifs
(Paris) – sans même parler des territoires qui se
trouvent doublement affectés à la fois par la
désindustrialisation et une faible attractivité
(Lorraine, Nord-Pas-de-Calais). Au risque que la carte
des territoires apparemment dynamiques ne se confonde
désormais avec une carte des territoires touristiques,
bénéficiant notamment à la fois des bienfaits de
l'ensoleillement, de la douceur du climat et de leur
position littorale.
Comprendre cette dissociation implique de renouveler
les instruments dont use habituellement l'analyse du
développement local et de rompre avec une approche où
l'estimation du PIB (Produit intérieur brut) constitue
encore le sésame de l'explication. Seule l'approche par
la base économique (qui passe par la prise en compte
des revenus et de leurs origines) que prône Laurent
Davezies met en évidence la part décisive de revenus
généralement confinés à l'invisibilité en raison de
cette obsession du PIB : revenus des activités
publiques bien sûr (dont Patrick Le Galès avait déjà
souligné l'importance dans l'élaboration d'un modèle de
la ville européenne), mais aussi et peut-être surtout
revenus de transferts sociaux , notamment ceux des
retraités.
L'important dès lors n'est plus seulement de développer
et d'encourager le développement économique local, mais
bien d'attirer et de fixer des populations dont les
revenus, trop souvent délaissés par les approches
économiques classiques, permettent aussi la création
d'emplois qui ont l'avantage de ne pas être
délocalisables, car liés aux personnes (on aura
toujours besoin d'un boulanger ou d'un coiffeur). Or,
dans cette concurrence pour l'attractivité, tous les
territoires ne sont pas égaux.
Telle est d'ailleurs l'une des leçons que l'on pourrait
tirer d'une lecture rapide et utilitaire de ce livre :
plutôt que de tenter d'encourager la création d'emplois
par divers dispositifs de soutien aux entreprises, il
vaut peut-être mieux aujourd'hui pour un élu local
encourager la construction de cités sécurisées à
destination de retraités aisés.
D'une certaine façon, cette réflexion stimulante permet
de poursuivre le débat posé par Place
publique,
dans son numéro 7, sur la relation entre savoir et
pouvoir. Christian Baudelot y soulignait les effets
pervers éventuels de travaux universitaires, dont les
siens propres. Les idées ont aussi leur destin, qui
échappe parfois à ceux qui les formulent. Laurent
Davezies ne l'ignore visiblement pas, qui mentionne à
plusieurs reprises le risque d'une réappropriation
malencontreuse des résultats de ses recherches.
Aussi, plutôt que d'envisager d'interdire la lecture de
l'ouvrage à nos élus, dont certains connaissent
d'ailleurs très bien les travaux de Laurent Davezies
(1), peut-être faut-il insister plus avant sur
l'objectif de cet ouvrage, qui vise ni plus ni moins à
reformuler une nouvelle doctrine de ce que l'on
appelait autrefois l'aménagement du territoire. Non que
Laurent Davezies soit d'ailleurs le moins du monde
nostalgique de cette époque, dont le changement de nom
de la DATAR a signé la fin. Car l'heure n'est plus
selon lui à la dénonciation du clivage entre Paris et
la Province, mais bien à la prévention d'une victoire
envisageable des égoïsmes territoriaux, qui semble se
dessiner de plus en plus nettement au profit des
territoires attractifs et au détriment des territoires
productifs.
On suggérera ici l'urgence de cette nouvelle critique
territoriale, à l'heure où les gouvernements de droite
surestiment sans aucun doute les capacités du
« gouvernement à distance des territoires», à
l'heure où les postulants de gauche ne semblent pas
voir la contradiction entre l'intégration de l'idée
d'une concurrence entre les territoires, la fidélité
proclamée à l'objectif de solidarité entre ces
territoires, et l'éloge appuyé d'une autonomie des
gouvernements locaux, qu'il s'agirait même de
renforcer. Le succès actuel du mot même de territoire,
en passe de devenir l'un des lieux communs de l'action
politique locale, la consécration du local, le repli
sur les collectivités territoriales ne sauraient
masquer l'urgence d'un point de vue national sur cette
question - un point de vue national qui ne saurait se
contenter de célébrer des réussites locales :
elles ne sont que les arbres sains qui cachent la
réalité de la déforestation.
(1)
La Samoa (Société d’aménagement de l’Ouest atlantique)
a confié une mission à Laurent Davezies sur les moteurs
du développement de la métropole Nantes/Saint-Nazaire.
On peut se procurer cette étude auprès d’elle
(stanislas.mahe@samoa-nantes.fr)
et lire le résumé qu’en avaient donné Laurent Théry et
Stanislas Mahé dans le n°3 de Place
publique :
« L’estuaire, matrice de la métropole ».
Goulven
Boudic
Laurent Davezies, La
République et ses territoires, La circulation invisible
des richesses, Le
Seuil-La République des idées.
(Place publique #08)