Sociologie
La France invisible
La France invisible, livre conduit sous la direction d’un sociologue de l’université de Nantes, Stéphane Beaud, et de deux journalistes, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, engage un double défi consistant à déplacer des frontières mentales, à la fois communes et savantes. Faire bouger la frontière entre ce qui relève du visible et de l’invisible dans la société française est un objectif qui cherche à modifier les catégories mentales – les représentations – avec lesquelles nous percevons le monde social. On mesurera l’ampleur de la tâche en rappelant qu’il s’agit de rendre explicites, par le travail sociologique, des manières de penser la société française qui, venues de la vie quotidienne et de la pratique politique coutumière, s’imposent à nous avec la force de l’évidence. Le second défi est interne aux sciences sociales. Il est inscrit dans la structure même du livre qui associe des sociologues et des journalistes, souvent présentés comme des frères ennemis.
Ce dialogue est mené dans une première partie intitulée « Récits, enquêtes, portraits » grâce à un jeu de rebonds par lequel un sociologue est invité, dans un court entretien, à réagir au texte du journaliste et à en donner quelques clés de lecture. Par exemple, à la série de portraits donnée par Thomas Deltombe, journaliste indépendant, sous le titre « Femmes à domicile » (p. 166-177), Margaret Maruani apporte un éclairage sociologique en expliquant l’intérêt qu’il y a à distinguer « chômage » et « inactivité » chez les femmes au foyer. Ou encore en écho à la rubrique « Les gars du coin » (p. 178-186) qui montre en quelques scènes frappantes qu’une inscription locale tant à la campagne qu’à la ville n’est plus le gage d’une insertion sociale réussie, Nicola Rénahy explique que le bénéfice qu’on pouvait tirer de l’appartenance à une communauté locale – sorte de capital du pauvre désigné sous la notion de « capital d’autochtonie » – s’est considérablement dévalué du fait de la crise économique. La juxtaposition de ces textes invite à réfléchir sur ce qu’écrire sur le monde social signifie. L’alternance entre récits et tableaux de journalistes et textes de sociologues fait bien ressortir les ressorts par lesquels les premiers donnent une saveur particulière à leurs descriptions (par un style incisif et un sens du détail parlant) mais qui en limitent aussi la portée (par générations hâtives, ou par atomisation de tableaux décontextualisés). On devine comment La France invisible pourrait devenir un précieux outil de formation dans les écoles de journalisme aussi bien que dans les départements de sociologie et par-delà, pour tous ceux et celles qui ne se satisfont pas des apparences – de la fausse visibilité – que les médias donnent quotidiennement du pays.
L’introduction livre quelques principes de construction du livre. On en retiendra deux qui sous-tendent la lecture de l’une et l’autre partie. Les trente-six entrées proposées dans la partie « Récits, enquêtes, portraits » ne cherchent pas à faire un inventaire exhaustif des groupes réels qui souffriraient d’invisibilité, des « drogués » aux « handicapés » en passant par les « sans domicile » pour n’en prendre que quelques-unes. Ces mots sont à prendre comme des symptômes du fonctionnement de la société française qui, le plus souvent en nommant la réalité sociale, occulte les conditions réelles d’existence productrices de souffrances et d’une perte de reconnaissance. Ainsi la rubrique « Sans domicile » nous fait passer du visible trompeur induit par sigle SDF à la réalité invisible d’individus disposant le plus souvent d’un domicile, mais soumis à une violence et une insécurité terrifiantes. C’est à une sociologie des mécanismes de production d’invisibilité sociale que le lecteur est convié, mécanismes qui trouvent leur force dans la complicité de ceux qui les subissent (cf. la rubrique « Dissimulés » consacrée aux homosexuels condamnés au silence) ou, encore, de ceux qui entendent les combattre comme les correspondants des missions locales préparant les jeunes aux réalités du marché du travail (cf. « Discriminés »).
La seconde partie « Connaissances et représentations du monde social » engage un autre principe appliqué cette fois-ci aux sciences sociales et, par extension, aux institutions chargées de « dénoncer » toutes les inégalités pour les combattre : les sciences sociales participent, par leur activité intellectuelle même, à ce processus d’invisibilisation du social. Cette proposition paradoxale est développée par des sociologues et des juristes qui effectuent un retour critique sur leur discipline ainsi que sur l’activité des principales instances de défense et de promotion sociale que sont les syndicats et l’éducation nationale. L’invisibilité sociale peut prendre des formes différentes, de « points aveugles » que la sociologie n’interroge pas (Stéphane Beaud) ou d’actes d’« aveuglement » dont les responsables syndicaux peuvent faire preuve – à l’endroit des précaires par exemple – en raison notamment de leur recrutement majoritaire parmi les « gens du public » (Dominique Labbé). Mais les rapports visible/invisible ne sont pas simples à débusquer. Le travail de mise en visibilité que le droit opère, comme lorsqu’il s’occupe des prostitué(e)s ou des SDF, est nécessairement ambivalent : en même temps qu’il protège, le droit stigmatise et renforce une éventuelle répression contre laquelle l’invisibilité prémunit relativement (Danièle Lochak).
En réalité, La France invisible ouvre un chantier nouveau. Le projet de mise à nu des mécanismes complexes qui rendent invisibles tant de souffrances sociales apparaît clairement : il invite aussi la sociologie et les autres sciences sociales à revoir leurs catégories d’analyse dont les effets s’émoussent avec les transformations de la société. Souhaitons que cet ouvrage contribue à ce que la longue période de débat politique qui s’annonce ne se transforme pas en une vaste opération de magie collective qui ne servirait qu’à accroître l’invisibilité des mécanismes sociaux générateurs de si fortes inégalités en France.
CHARLES SUAUD
Stéphane Beaud, Joseph Confravreux, Jade Lindgaard, La France invisible, La Découverte, 647 p., 26 euros
Les femmes en mouvement
Après un Cahier consacré aux jeunes, en attendant un ouvrage sur les personnes âgées, l’Institut Kervégan poursuit son auscultation de la société nantaise avec un volume sur les femmes, sous-titré : « Hommes et femmes vers un nouvel équilibre ». Riche de près de trente contributions, le Cahier se partage très classiquement en trois parties : un bilan, un appel à la vigilance, des perspectives d’avenir. Une affirmation du sociologue Alain Touraine, reprise en conclusion du Cahier, en résume bien la tonalité générale : « La génération actuelle ne réfléchit ni mieux, ni davantage que les précédentes, à la « question des femmes », mais elle transforme une pensée de luttes et de libération en une expérience de conscience et de création de soi, ce qui est bien différent. » Une bibliographie et la liste de nombreux sites Internet complètent utilement le texte.
T.G.
Institut Kervégan, Les Femmes en mouvement, 128 p., 20 euros
Les classes moyennes à la dérive
Ce n’est pas, ou pas seulement, parce que Louis Chauvel fit une partie de ses études à Nantes (bac C, mention très bien, en 1985, après une terminale au lycée Jules-Verne) que nous rendons compte de son ouvrage Les Classes moyennes à la dérive, paru dans la toujours stimulante collection La République des Idées. Non, l’intérêt que rencontre son livre dans les médias et les milieux politiques est à lui seul un symptôme. Les éléments des classes moyennes (plus ou moins supérieures) qui constituent largement les cercles politico-médiatiques sont pris de vertige par l’annonce de la fin d’un monde.
Pas facile de définir une classe sociale, encore moins les insaisissables classes moyennes qui, au fond, « n’existent que dans le devenir », que « dans un mouvement dynamique partagé ». On l’a vu au cours des Trente Glorieuses, ce paradis perdu : pas ou presque pas de chômage, un pouvoir d’achat doublé en vingt ans, des logements accessibles même aux salaires modestes. Demain serait meilleur qu’aujourd’hui et les classes moyennes jouaient le rôle exaltant « d’éclaireuses sur la voie de la modernité. »
On sait ce qu’il est advenu de ce rêve depuis le tournant économique du début des années 1980. Au rythme où vont les choses, il faudrait 140 ans pour doubler le pouvoir d’achat d’un salarié alors que les prix des logements, eux, sont multipliés par deux tous les dix ou quinze ans. La précarité est devenue la règle, nous sommes entrés dans « une société d’incertitude ». Les « tensions telluriques » qui résultent de cette nouvelle donne commencent tout juste à se faire sentir, pronostique Louis Chauvel : mobilisation contre le CPE, mouvement des jeunes chercheurs, référendum sur l’Europe…
Bien entendu, au sein des classes moyennes, les jeunes sont les premiers exposés. Et pourtant, ils « ont cessé d’être les acteurs politiques déterminants qu’ils avaient été dans les années 1960. En 1982, l’âge du représentant syndical ou politique moyen était de 45 ans, et il est de 59 ans en 2000. » Insécurisés économiquement, les jeunes des classes moyennes pèsent peu dans la décision politique. Et le risque est grand de voir se transformer en « classe anxieuse », repliée sur elle-même, cette classe moyenne par qui ce qu’on appelait encore le progrès s’était diffusé dans la société tout entière.
« Que faire ? » se demande l’auteur dans ses dernières pages. Ce clin d’œil ironique à Lénine suggère que le pire n’est pas toujours sûr, que la volonté politique conserve un sens. Mais il faudra pour cela que les classes moyennes sachent « rétablir la valeur centrale qui a marqué leur expansion au 20e siècle : le savoir. » Une conclusion inattendue, ouverte, qui suggère que chaque moment historique offre une nouvelle manière de dessiner le vieux triangle entre les trois pôles de l’avoir, du pouvoir et du savoir.
T.G.
Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Seuil, 109 p., 10,5 euros.
Habiter Le Corbusier Pratiques sociales et théorie architecturale
2005 : célébration du cinquantième anniversaire d’un bâtiment devenu symbole du patrimoine architectural du 20e siècle : la Cité Radieuse de Rezé. 1953-1955 : élaboration et réalisation de cet immeuble conçu par l’architecte Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier. Peu soutenu par les autorités locales dans le domaine du logement, ce projet voit le jour grâce à une mobilisation d’une poignée de notables liés à un réseau de catholiques progressistes animé par des dominicains qui connaissaient Le Corbusier (après les réalisations de Ronchamp et la Tourette), et à l’appui du ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de l’époque, Eugène Claudius-Petit, défenseur de la première Cité Radieuse de Marseille.
Habiter Le Corbusier restitue le chemin parcouru entre ces deux dates. Le point de vue est sociologique. Grâce à une série de travaux réalisés à périodes régulières, dont la fameuse enquête de Paul-Henri Chombart de Lauwe et de son équipe dès 1957, complétés par une observation originale de première main menée en 2002-2004, les quatre auteures sont à même de montrer les évolutions qu’a connues durant ces cinquante années la vie sociale à la Cité Radieuse ; des entretiens approfondis nous font entrer dans le vécu des habitants.
Comme l’indique le sous-titre, le livre poursuit un double objectif. Le premier est de faire comprendre la Cité Radieuse du point de vue du concepteur, de sa théorie architecturale et, plus largement, de sa vision du monde social (chapitres i et v). Chez Le Corbusier, architecture et urbanisme sont inséparables en tant que mises en forme d’un même projet humaniste basé sur la science et la raison (« une maison est une machine à habiter ») : pour lui, l’architecture doit se faire éducatrice d’un nouveau type d’habitant et se poser comme facteur de transformation de la vie sociale. Contre le lotissement dévoreur d’espace, l’avenir est dans l’habitat collectif, vu comme un « village vertical » au sein duquel les rapports entre individu et collectif sont à repenser. La Cité radieuse est une métaphore qu’il faut prendre au sens propre d’un espace lumineux et ouvert, mais également au sens figuré d’un projet architectural à coloration millénariste s’inscrivant dans une planification urbaine générale, devant servir le bonheur des hommes.
Le second objectif est de balayer les cinquante années de la Cité Radieuse sous trois angles différents : d’une évolution objective de l’immeuble dans ses modes internes d’organisation et de gestion ainsi que dans ses relations à la ville (chapitre ii), des relations vécues des habitants à l’espace intérieur de l’immeuble (chapitre iii) et, enfin, des modifications progressives des formes de vie sociale collective (associative) qui s’y sont développées au fur et à mesure des changements de la composition sociale des habitants (chapitres iv et v). Une brève histoire des statuts et des modes d’occupation des lieux est une entrée obligée pour comprendre les évolutions. La loi Chalandon de 1971 qui met fin au statut de locataire-coopérateur opère une division entre propriétaires et locataires d’une société de HLM, Loire-Atlantique Habitation, dont les effets seront déterminants sur le devenir de la vie de la Cité Radieuse.
Les analyses les plus pertinentes sont celles qui nous font entrer dans la vie de l’immeuble et, plus encore au sein des appartements, dans ce qu’Olivier Schwartz appelle « le monde privé » des classes moyennes et populaires (chap. III, Le logis et la famille). La Cité Radieuse apparaît comme un habitat expérimental dont les choix architecturaux – plus présentés comme techniques que comme sociaux – suscitent des réactions diversifiées des habitants en fonction de leur culture de classe. Comment réagissent-ils – et qui réagit ? – à l’ascèse du béton nu, à la surface trop exiguë de la cuisine dans laquelle on ne peut pas manger, aux espaces ouverts entre les pièces qui enlèvent aux yeux de certains toute véritable intimité et qui suscitent de leur part des prouesses d’imagination pour se réapproprier à leur guise un espace a priori peu familier ? En accord avec la vision structurante de l’architecture de Le Corbusier, les auteures font une place justifiée aux lieux « intermédiaires », ni totalement privés ni franchement publics, que sont « les rues » reliant les appartements, l’école sur le toit et le parc. On touche là à la spécificité du projet de vie auquel Le Corbusier conviait les habitants, spécificité que le temps semble avoir quelque peu neutralisée.
De cette sociologie de la Cité radieuse on retient que l’idéal mis par Le Corbusier dans sa « machine à habiter » n’a pas suffi à contenir les effets des changements de population, des transformations dans les modes de vie des familles urbaines (un enfant seul dans le parc n’est plus signe d’une confiance collective mais d’une stigmatisation des parents) et des disparités sociales croissantes qui existent aujourd’hui entre catégories d’habitants et, de manière plus subtile, entre les types de parcours résidentiels.
Il n’en reste pas moins qu’un « esprit Corbu » semble subsister, réactivé grâce à l’association des habitants, du moins à ce qu’il en reste. Là-dessus, le livre n’est pas unanime. Selon les auteures, on oscille entre le constat de disparités sociales croissantes et une vision plus homogénéisante tendant à une « cohabitation de différentes catégories sociales […] pourtant bien vécue ». Cette perception euphémisée des relations sociales à La Cité Radieuse rejoint la vision qui est donnée des transformations de la vie associative : un abandon des combats militants au profit d’une « reconnaissance patrimoniale de l’immeuble ». Peut-être cette dernière reflète-t-elle moins la vie réelle des habitants, longuement évoquée tout au long des entretiens, que la vision que les résidents de classes moyennes, plus aptes à vivre « leur » immeuble comme une école d’architecture, veulent donner de leur habitat et d’eux-mêmes : manière de convertir une contrainte économique en signe choisi de distinction culturelle ?
Il reste que Habiter Le Corbusier vient utilement alimenter le débat sur le coût social de la politique de l’habitat des années 60. Sans être un total contre-exemple, La Cité Radieuse est un « immeuble collectif » dans lequel les habitants peuvent encore se reconnaître.
C. S.
Sylvette Denefle, Sabrina Breson, Annie Dussuet, Nicole Roux, Habiter Le Corbusier. Pratiques sociales et théorie architecturale. Presses universitaires de Rennes, 310 p., 18 euros.
Les Ghettos du gotha
Près de vingt ans après Dans les beaux quartiers, dont on espère la réédition prochaine, les deux sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot publient un nouveau compte rendu de leur voyage en grande bourgeoisie.
On retrouve dans ce nouvel ouvrage la posture qui sous-tendait déjà leur premier opus, et qui n’était probablement pas pour rien dans son succès. Les deux auteurs partent d’un constat : la sociologie et les sociologues s’intéressent essentiellement au sort des dominés, à la « misère du monde », pour reprendre le titre de Pierre Bourdieu, en oubliant trop souvent de s’interroger sur cette part des mécanismes de reproduction sociale qui concerne l’autre versant de la société, les dominants. Or, il y va peut-être de l’efficacité de la critique sociale que de déplacer parfois le regard, pour mieux cerner les instruments et les formes de reproduction de la domination.
Cette posture aboutit ici encore à l’énoncé d’un paradoxe : alors même que la richesse, l’aisance matérielle pourraient sembler conférer une grande liberté, synonyme éventuellement de mobilité et de choix élargis, sur le plan résidentiel notamment, la grande bourgeoisie se comporte selon une logique particulière de regroupement, de distinction d’espaces urbains spécifiques, qui justifie qu’on lui applique l’idée même de ghetto, habituellement réservée à des situations non-désirées de misère sociale et de relégation.
C’est évidemment la recherche d’un « entre soi » qui est ici marquante, qui suggère que les ghettos ne sont pas seulement là où l’on a pris l’habitude de les désigner. Mais les « ghettos du gotha » ne sont pas seulement liés à une mécanique non-désirée, qui se contenterait de sanctionner par la résidence et les sociabilités en découlant, le niveau de fortune ou de patrimoine ; ils ne sont pas non plus le seul fait de l’addition de comportements individuels.
C’est l’un des mérites essentiels de ce livre que de mettre à jour tout un ensemble de pratiques sociales, qui relèvent tout bonnement d’une forme de militantisme indissociablement patrimonial, social, culturel et politique. Dans ce type d’activités militantes, orientées vers la protection et la sauvegarde d’une certaine conception du territoire et de son partage, nos deux sociologues mettent en évidence les liens qui unissent domination sociale et domination politique, au point de suggérer éventuellement les liens incestueux entre l’univers des affaires et celui des affaires publiques. Au point surtout de souligner la faculté incroyable de certains intérêts très particuliers à se couler dans le moule de l’intérêt général pour mieux atteindre leur objectif immuable : se préserver des autres, des moins favorisés, des pauvres. On lira ainsi avec attention les développements consacrés à la montée en puissance du Conservatoire du littoral, qui, rachetant des terrains en bordure de mer à certaines familles de l’aristocratie détentrice de ces parcelles, dans le but apparemment louable de les mettre à la disposition du public tout en favorisant la protection de l’environnement, n’en autorise pas moins pour ces mêmes familles certains profits tant symboliques que financiers.
Reste que l’ouvrage, dans sa volonté de mettre à jour des phénomènes difficilement entrevus car masqués derrière l’exigence d’une discrétion revendiquée comme seconde nature, suscite précisément une interrogation : et si précisément, on était sorti de ce régime de la discrétion ? À l’heure des yachts présidentiels empruntés à des capitaines de la finance, à l’heure des discours décomplexés sur la légitimité de la réussite financière, bref, à l’heure où s’effondrent les fragiles barrières entre le pouvoir et l’argent (dont les Pinçon-Charlot nous montrent d’ailleurs le caractère souvent illusoire), y a-t-il encore une place pour le discours du dévoilement sociologique ? Autant sinon plus qu’à la sociologie, l’heure n’est-elle pas aussi au retour d’une certaine morale ?
Goulven Boudic
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les Ghettos du gotha, Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Le Seuil, 2007, 19 €.
(Place publique #07)
La France invisible, livre conduit sous la direction d’un sociologue de l’université de Nantes, Stéphane Beaud, et de deux journalistes, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, engage un double défi consistant à déplacer des frontières mentales, à la fois communes et savantes. Faire bouger la frontière entre ce qui relève du visible et de l’invisible dans la société française est un objectif qui cherche à modifier les catégories mentales – les représentations – avec lesquelles nous percevons le monde social. On mesurera l’ampleur de la tâche en rappelant qu’il s’agit de rendre explicites, par le travail sociologique, des manières de penser la société française qui, venues de la vie quotidienne et de la pratique politique coutumière, s’imposent à nous avec la force de l’évidence. Le second défi est interne aux sciences sociales. Il est inscrit dans la structure même du livre qui associe des sociologues et des journalistes, souvent présentés comme des frères ennemis.
Ce dialogue est mené dans une première partie intitulée « Récits, enquêtes, portraits » grâce à un jeu de rebonds par lequel un sociologue est invité, dans un court entretien, à réagir au texte du journaliste et à en donner quelques clés de lecture. Par exemple, à la série de portraits donnée par Thomas Deltombe, journaliste indépendant, sous le titre « Femmes à domicile » (p. 166-177), Margaret Maruani apporte un éclairage sociologique en expliquant l’intérêt qu’il y a à distinguer « chômage » et « inactivité » chez les femmes au foyer. Ou encore en écho à la rubrique « Les gars du coin » (p. 178-186) qui montre en quelques scènes frappantes qu’une inscription locale tant à la campagne qu’à la ville n’est plus le gage d’une insertion sociale réussie, Nicola Rénahy explique que le bénéfice qu’on pouvait tirer de l’appartenance à une communauté locale – sorte de capital du pauvre désigné sous la notion de « capital d’autochtonie » – s’est considérablement dévalué du fait de la crise économique. La juxtaposition de ces textes invite à réfléchir sur ce qu’écrire sur le monde social signifie. L’alternance entre récits et tableaux de journalistes et textes de sociologues fait bien ressortir les ressorts par lesquels les premiers donnent une saveur particulière à leurs descriptions (par un style incisif et un sens du détail parlant) mais qui en limitent aussi la portée (par générations hâtives, ou par atomisation de tableaux décontextualisés). On devine comment La France invisible pourrait devenir un précieux outil de formation dans les écoles de journalisme aussi bien que dans les départements de sociologie et par-delà, pour tous ceux et celles qui ne se satisfont pas des apparences – de la fausse visibilité – que les médias donnent quotidiennement du pays.
L’introduction livre quelques principes de construction du livre. On en retiendra deux qui sous-tendent la lecture de l’une et l’autre partie. Les trente-six entrées proposées dans la partie « Récits, enquêtes, portraits » ne cherchent pas à faire un inventaire exhaustif des groupes réels qui souffriraient d’invisibilité, des « drogués » aux « handicapés » en passant par les « sans domicile » pour n’en prendre que quelques-unes. Ces mots sont à prendre comme des symptômes du fonctionnement de la société française qui, le plus souvent en nommant la réalité sociale, occulte les conditions réelles d’existence productrices de souffrances et d’une perte de reconnaissance. Ainsi la rubrique « Sans domicile » nous fait passer du visible trompeur induit par sigle SDF à la réalité invisible d’individus disposant le plus souvent d’un domicile, mais soumis à une violence et une insécurité terrifiantes. C’est à une sociologie des mécanismes de production d’invisibilité sociale que le lecteur est convié, mécanismes qui trouvent leur force dans la complicité de ceux qui les subissent (cf. la rubrique « Dissimulés » consacrée aux homosexuels condamnés au silence) ou, encore, de ceux qui entendent les combattre comme les correspondants des missions locales préparant les jeunes aux réalités du marché du travail (cf. « Discriminés »).
La seconde partie « Connaissances et représentations du monde social » engage un autre principe appliqué cette fois-ci aux sciences sociales et, par extension, aux institutions chargées de « dénoncer » toutes les inégalités pour les combattre : les sciences sociales participent, par leur activité intellectuelle même, à ce processus d’invisibilisation du social. Cette proposition paradoxale est développée par des sociologues et des juristes qui effectuent un retour critique sur leur discipline ainsi que sur l’activité des principales instances de défense et de promotion sociale que sont les syndicats et l’éducation nationale. L’invisibilité sociale peut prendre des formes différentes, de « points aveugles » que la sociologie n’interroge pas (Stéphane Beaud) ou d’actes d’« aveuglement » dont les responsables syndicaux peuvent faire preuve – à l’endroit des précaires par exemple – en raison notamment de leur recrutement majoritaire parmi les « gens du public » (Dominique Labbé). Mais les rapports visible/invisible ne sont pas simples à débusquer. Le travail de mise en visibilité que le droit opère, comme lorsqu’il s’occupe des prostitué(e)s ou des SDF, est nécessairement ambivalent : en même temps qu’il protège, le droit stigmatise et renforce une éventuelle répression contre laquelle l’invisibilité prémunit relativement (Danièle Lochak).
En réalité, La France invisible ouvre un chantier nouveau. Le projet de mise à nu des mécanismes complexes qui rendent invisibles tant de souffrances sociales apparaît clairement : il invite aussi la sociologie et les autres sciences sociales à revoir leurs catégories d’analyse dont les effets s’émoussent avec les transformations de la société. Souhaitons que cet ouvrage contribue à ce que la longue période de débat politique qui s’annonce ne se transforme pas en une vaste opération de magie collective qui ne servirait qu’à accroître l’invisibilité des mécanismes sociaux générateurs de si fortes inégalités en France.
CHARLES SUAUD
Stéphane Beaud, Joseph Confravreux, Jade Lindgaard, La France invisible, La Découverte, 647 p., 26 euros
Les femmes en mouvement
Après un Cahier consacré aux jeunes, en attendant un ouvrage sur les personnes âgées, l’Institut Kervégan poursuit son auscultation de la société nantaise avec un volume sur les femmes, sous-titré : « Hommes et femmes vers un nouvel équilibre ». Riche de près de trente contributions, le Cahier se partage très classiquement en trois parties : un bilan, un appel à la vigilance, des perspectives d’avenir. Une affirmation du sociologue Alain Touraine, reprise en conclusion du Cahier, en résume bien la tonalité générale : « La génération actuelle ne réfléchit ni mieux, ni davantage que les précédentes, à la « question des femmes », mais elle transforme une pensée de luttes et de libération en une expérience de conscience et de création de soi, ce qui est bien différent. » Une bibliographie et la liste de nombreux sites Internet complètent utilement le texte.
T.G.
Institut Kervégan, Les Femmes en mouvement, 128 p., 20 euros
Les classes moyennes à la dérive
Ce n’est pas, ou pas seulement, parce que Louis Chauvel fit une partie de ses études à Nantes (bac C, mention très bien, en 1985, après une terminale au lycée Jules-Verne) que nous rendons compte de son ouvrage Les Classes moyennes à la dérive, paru dans la toujours stimulante collection La République des Idées. Non, l’intérêt que rencontre son livre dans les médias et les milieux politiques est à lui seul un symptôme. Les éléments des classes moyennes (plus ou moins supérieures) qui constituent largement les cercles politico-médiatiques sont pris de vertige par l’annonce de la fin d’un monde.
Pas facile de définir une classe sociale, encore moins les insaisissables classes moyennes qui, au fond, « n’existent que dans le devenir », que « dans un mouvement dynamique partagé ». On l’a vu au cours des Trente Glorieuses, ce paradis perdu : pas ou presque pas de chômage, un pouvoir d’achat doublé en vingt ans, des logements accessibles même aux salaires modestes. Demain serait meilleur qu’aujourd’hui et les classes moyennes jouaient le rôle exaltant « d’éclaireuses sur la voie de la modernité. »
On sait ce qu’il est advenu de ce rêve depuis le tournant économique du début des années 1980. Au rythme où vont les choses, il faudrait 140 ans pour doubler le pouvoir d’achat d’un salarié alors que les prix des logements, eux, sont multipliés par deux tous les dix ou quinze ans. La précarité est devenue la règle, nous sommes entrés dans « une société d’incertitude ». Les « tensions telluriques » qui résultent de cette nouvelle donne commencent tout juste à se faire sentir, pronostique Louis Chauvel : mobilisation contre le CPE, mouvement des jeunes chercheurs, référendum sur l’Europe…
Bien entendu, au sein des classes moyennes, les jeunes sont les premiers exposés. Et pourtant, ils « ont cessé d’être les acteurs politiques déterminants qu’ils avaient été dans les années 1960. En 1982, l’âge du représentant syndical ou politique moyen était de 45 ans, et il est de 59 ans en 2000. » Insécurisés économiquement, les jeunes des classes moyennes pèsent peu dans la décision politique. Et le risque est grand de voir se transformer en « classe anxieuse », repliée sur elle-même, cette classe moyenne par qui ce qu’on appelait encore le progrès s’était diffusé dans la société tout entière.
« Que faire ? » se demande l’auteur dans ses dernières pages. Ce clin d’œil ironique à Lénine suggère que le pire n’est pas toujours sûr, que la volonté politique conserve un sens. Mais il faudra pour cela que les classes moyennes sachent « rétablir la valeur centrale qui a marqué leur expansion au 20e siècle : le savoir. » Une conclusion inattendue, ouverte, qui suggère que chaque moment historique offre une nouvelle manière de dessiner le vieux triangle entre les trois pôles de l’avoir, du pouvoir et du savoir.
T.G.
Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Seuil, 109 p., 10,5 euros.
Habiter Le Corbusier Pratiques sociales et théorie architecturale
2005 : célébration du cinquantième anniversaire d’un bâtiment devenu symbole du patrimoine architectural du 20e siècle : la Cité Radieuse de Rezé. 1953-1955 : élaboration et réalisation de cet immeuble conçu par l’architecte Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier. Peu soutenu par les autorités locales dans le domaine du logement, ce projet voit le jour grâce à une mobilisation d’une poignée de notables liés à un réseau de catholiques progressistes animé par des dominicains qui connaissaient Le Corbusier (après les réalisations de Ronchamp et la Tourette), et à l’appui du ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de l’époque, Eugène Claudius-Petit, défenseur de la première Cité Radieuse de Marseille.
Habiter Le Corbusier restitue le chemin parcouru entre ces deux dates. Le point de vue est sociologique. Grâce à une série de travaux réalisés à périodes régulières, dont la fameuse enquête de Paul-Henri Chombart de Lauwe et de son équipe dès 1957, complétés par une observation originale de première main menée en 2002-2004, les quatre auteures sont à même de montrer les évolutions qu’a connues durant ces cinquante années la vie sociale à la Cité Radieuse ; des entretiens approfondis nous font entrer dans le vécu des habitants.
Comme l’indique le sous-titre, le livre poursuit un double objectif. Le premier est de faire comprendre la Cité Radieuse du point de vue du concepteur, de sa théorie architecturale et, plus largement, de sa vision du monde social (chapitres i et v). Chez Le Corbusier, architecture et urbanisme sont inséparables en tant que mises en forme d’un même projet humaniste basé sur la science et la raison (« une maison est une machine à habiter ») : pour lui, l’architecture doit se faire éducatrice d’un nouveau type d’habitant et se poser comme facteur de transformation de la vie sociale. Contre le lotissement dévoreur d’espace, l’avenir est dans l’habitat collectif, vu comme un « village vertical » au sein duquel les rapports entre individu et collectif sont à repenser. La Cité radieuse est une métaphore qu’il faut prendre au sens propre d’un espace lumineux et ouvert, mais également au sens figuré d’un projet architectural à coloration millénariste s’inscrivant dans une planification urbaine générale, devant servir le bonheur des hommes.
Le second objectif est de balayer les cinquante années de la Cité Radieuse sous trois angles différents : d’une évolution objective de l’immeuble dans ses modes internes d’organisation et de gestion ainsi que dans ses relations à la ville (chapitre ii), des relations vécues des habitants à l’espace intérieur de l’immeuble (chapitre iii) et, enfin, des modifications progressives des formes de vie sociale collective (associative) qui s’y sont développées au fur et à mesure des changements de la composition sociale des habitants (chapitres iv et v). Une brève histoire des statuts et des modes d’occupation des lieux est une entrée obligée pour comprendre les évolutions. La loi Chalandon de 1971 qui met fin au statut de locataire-coopérateur opère une division entre propriétaires et locataires d’une société de HLM, Loire-Atlantique Habitation, dont les effets seront déterminants sur le devenir de la vie de la Cité Radieuse.
Les analyses les plus pertinentes sont celles qui nous font entrer dans la vie de l’immeuble et, plus encore au sein des appartements, dans ce qu’Olivier Schwartz appelle « le monde privé » des classes moyennes et populaires (chap. III, Le logis et la famille). La Cité Radieuse apparaît comme un habitat expérimental dont les choix architecturaux – plus présentés comme techniques que comme sociaux – suscitent des réactions diversifiées des habitants en fonction de leur culture de classe. Comment réagissent-ils – et qui réagit ? – à l’ascèse du béton nu, à la surface trop exiguë de la cuisine dans laquelle on ne peut pas manger, aux espaces ouverts entre les pièces qui enlèvent aux yeux de certains toute véritable intimité et qui suscitent de leur part des prouesses d’imagination pour se réapproprier à leur guise un espace a priori peu familier ? En accord avec la vision structurante de l’architecture de Le Corbusier, les auteures font une place justifiée aux lieux « intermédiaires », ni totalement privés ni franchement publics, que sont « les rues » reliant les appartements, l’école sur le toit et le parc. On touche là à la spécificité du projet de vie auquel Le Corbusier conviait les habitants, spécificité que le temps semble avoir quelque peu neutralisée.
De cette sociologie de la Cité radieuse on retient que l’idéal mis par Le Corbusier dans sa « machine à habiter » n’a pas suffi à contenir les effets des changements de population, des transformations dans les modes de vie des familles urbaines (un enfant seul dans le parc n’est plus signe d’une confiance collective mais d’une stigmatisation des parents) et des disparités sociales croissantes qui existent aujourd’hui entre catégories d’habitants et, de manière plus subtile, entre les types de parcours résidentiels.
Il n’en reste pas moins qu’un « esprit Corbu » semble subsister, réactivé grâce à l’association des habitants, du moins à ce qu’il en reste. Là-dessus, le livre n’est pas unanime. Selon les auteures, on oscille entre le constat de disparités sociales croissantes et une vision plus homogénéisante tendant à une « cohabitation de différentes catégories sociales […] pourtant bien vécue ». Cette perception euphémisée des relations sociales à La Cité Radieuse rejoint la vision qui est donnée des transformations de la vie associative : un abandon des combats militants au profit d’une « reconnaissance patrimoniale de l’immeuble ». Peut-être cette dernière reflète-t-elle moins la vie réelle des habitants, longuement évoquée tout au long des entretiens, que la vision que les résidents de classes moyennes, plus aptes à vivre « leur » immeuble comme une école d’architecture, veulent donner de leur habitat et d’eux-mêmes : manière de convertir une contrainte économique en signe choisi de distinction culturelle ?
Il reste que Habiter Le Corbusier vient utilement alimenter le débat sur le coût social de la politique de l’habitat des années 60. Sans être un total contre-exemple, La Cité Radieuse est un « immeuble collectif » dans lequel les habitants peuvent encore se reconnaître.
C. S.
Sylvette Denefle, Sabrina Breson, Annie Dussuet, Nicole Roux, Habiter Le Corbusier. Pratiques sociales et théorie architecturale. Presses universitaires de Rennes, 310 p., 18 euros.
Les Ghettos du gotha
Près de vingt ans après Dans les beaux quartiers, dont on espère la réédition prochaine, les deux sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot publient un nouveau compte rendu de leur voyage en grande bourgeoisie.
On retrouve dans ce nouvel ouvrage la posture qui sous-tendait déjà leur premier opus, et qui n’était probablement pas pour rien dans son succès. Les deux auteurs partent d’un constat : la sociologie et les sociologues s’intéressent essentiellement au sort des dominés, à la « misère du monde », pour reprendre le titre de Pierre Bourdieu, en oubliant trop souvent de s’interroger sur cette part des mécanismes de reproduction sociale qui concerne l’autre versant de la société, les dominants. Or, il y va peut-être de l’efficacité de la critique sociale que de déplacer parfois le regard, pour mieux cerner les instruments et les formes de reproduction de la domination.
Cette posture aboutit ici encore à l’énoncé d’un paradoxe : alors même que la richesse, l’aisance matérielle pourraient sembler conférer une grande liberté, synonyme éventuellement de mobilité et de choix élargis, sur le plan résidentiel notamment, la grande bourgeoisie se comporte selon une logique particulière de regroupement, de distinction d’espaces urbains spécifiques, qui justifie qu’on lui applique l’idée même de ghetto, habituellement réservée à des situations non-désirées de misère sociale et de relégation.
C’est évidemment la recherche d’un « entre soi » qui est ici marquante, qui suggère que les ghettos ne sont pas seulement là où l’on a pris l’habitude de les désigner. Mais les « ghettos du gotha » ne sont pas seulement liés à une mécanique non-désirée, qui se contenterait de sanctionner par la résidence et les sociabilités en découlant, le niveau de fortune ou de patrimoine ; ils ne sont pas non plus le seul fait de l’addition de comportements individuels.
C’est l’un des mérites essentiels de ce livre que de mettre à jour tout un ensemble de pratiques sociales, qui relèvent tout bonnement d’une forme de militantisme indissociablement patrimonial, social, culturel et politique. Dans ce type d’activités militantes, orientées vers la protection et la sauvegarde d’une certaine conception du territoire et de son partage, nos deux sociologues mettent en évidence les liens qui unissent domination sociale et domination politique, au point de suggérer éventuellement les liens incestueux entre l’univers des affaires et celui des affaires publiques. Au point surtout de souligner la faculté incroyable de certains intérêts très particuliers à se couler dans le moule de l’intérêt général pour mieux atteindre leur objectif immuable : se préserver des autres, des moins favorisés, des pauvres. On lira ainsi avec attention les développements consacrés à la montée en puissance du Conservatoire du littoral, qui, rachetant des terrains en bordure de mer à certaines familles de l’aristocratie détentrice de ces parcelles, dans le but apparemment louable de les mettre à la disposition du public tout en favorisant la protection de l’environnement, n’en autorise pas moins pour ces mêmes familles certains profits tant symboliques que financiers.
Reste que l’ouvrage, dans sa volonté de mettre à jour des phénomènes difficilement entrevus car masqués derrière l’exigence d’une discrétion revendiquée comme seconde nature, suscite précisément une interrogation : et si précisément, on était sorti de ce régime de la discrétion ? À l’heure des yachts présidentiels empruntés à des capitaines de la finance, à l’heure des discours décomplexés sur la légitimité de la réussite financière, bref, à l’heure où s’effondrent les fragiles barrières entre le pouvoir et l’argent (dont les Pinçon-Charlot nous montrent d’ailleurs le caractère souvent illusoire), y a-t-il encore une place pour le discours du dévoilement sociologique ? Autant sinon plus qu’à la sociologie, l’heure n’est-elle pas aussi au retour d’une certaine morale ?
Goulven Boudic
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les Ghettos du gotha, Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Le Seuil, 2007, 19 €.
(Place publique #07)