Recherches universitaires
Nous labourons
À l’heure où les labours sont de moins en moins pratiqués - ne dit-on pas que 30 % des terres cultivées dans le monde ne seraient plus retournées – il était utile d’opérer un recensement des méthodes, des formes et des types de labours, « ici et là-bas, hier et aujourd’hui », comme le dit joliment le titre de ce livre.
Ce bel ouvrage de 400 pages, accompagné d’un DVD, constitue les actes du colloque international consacré aux techniques du travail de la terre qui s’est tenu à l’automne 2006, sous la responsabilité de René Bourrigaud et de François Sigaut, à Nantes, mais aussi à Châteaubriant en rapport avec l’exposition « Des charrues et des hommes », et également à Nozay sur le terrain, où des démonstrations de différents labours à l’ancienne ont été offertes aux congressistes, sous la houlette du Centre international de culture paysanne et rurale (CICPR) de Tréffieux, dont on connaît l’implication avec les milieux agricoles du castelbriantais et l’ambition de faire vivre le patrimoine, les techniques et les pratiques culturelles à partir d’une collection d’outils ruraux d’autrefois. Chacun sait le rôle de cette association pour animer le pays de Châteaubriant. Il y a là une démarche mobilisant acteurs et militants qui mérite attention, ne serait-ce que par son implication en faveur des paysans d’Amérique centrale, ce que le Conseil général a bien compris en soutenant ce colloque.
Ce livre est un ouvrage savant, mais il parle à tous. Dans un premier temps est défini ce qu’est le labour, puis sont successivement examinés ce qu’était le travail de la terre dans les temps anciens, la diversité des pratiques dans les différentes régions françaises, les labours ailleurs en Europe, les façons de travailler la terre dans les pays du sud (depuis l’usage de l’araire jusqu’aux pieds des animaux dans les rizières), les innovations à partir des différents types de charrues utilisées, et enfin la diffusion du non-labour comme tendance contemporaine.
Une trentaine de communications, dont bon nombre sous la signature d’ethnologues ou d’historiens étrangers, sont autant d’études de cas, tandis que l’introduction plante le décor et rappelle les notions indispensables et qu’une ample conclusion tente un bilan et ouvre des perspectives de recherche.
On retire de la lecture des contributions l’étonnante diversité des pratiques à travers le monde et l’inventivité des paysanneries pour s’adapter aux conditions des milieux ainsi que les progrès opérés pour améliorer les pratiques et les rendements.
Au delà de l’intérêt scientifique des approches du colloque on souhaite insister sur les étroits rapports entretenus entre chercheurs et praticiens et acteurs du terrain, démontrant que les sciences sociales peuvent se nourrir des réalités vécues et ressenties par les populations. Bel exemple d’université populaire.
Jean Renard

Bourrigaud(R), Sigaut (F) (dir)
Nous labourons, actes du colloque techniques du travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas. éditions du Centre d’histoire du travail, Nantes, 2007, 400 p + DVD, 33 €
(Place publique #07)


Pyrame et Thisbé
Ceci est un ouvrage d’érudition, un livre de recherche universitaire qui pourrait sembler ne pas avoir sa place ici. Et pourtant…
Pyrame est un jeune Babylonien amoureux d’une jeune Babylonienne, Thisbé, en dépit de leurs familles. Un quiproquo les conduira à un double suicide. Le poète latin Ovide, dans ses Métamorphoses, conte l’histoire qui inspirera Shakespeare (Roméo et Juliette ainsi que Le Songe d’une nuit d’été) ou bien, en peinture, Poussin, Van Dyck, jusqu’aux images d’Épinal du 19e siècle. Bref, le mythe de Pyrame et Thisbé est devenu un lieu commun culturel dans l’Europe du 16e au 19e siècle. Il ne pouvait qu’inspirer aussi les musiciens. Au début du 18e siècle Rebel et Francœur composent sur le sujet un opéra dont la fortune sera extraordinaire. Signe de cette popularité : de nombreuses parodies s’inspirent de l’opéra tout au long du siècle. Pyrame devient un Polichinelle ou un Arlequin ; les amants tragiques se changent en marionnettes ; les grands airs tournent aux chansons de corps de garde. Rançon de la gloire…
Ces parodies sont savamment analysées dans l’ouvrage dirigé par Françoise Rubellin. Les savants y trouveront leur miel. L’intérêt, pour un public plus large, est le lien entre ce travail universitaire et la recréation mondiale, l’an dernier à Nantes, de l’opéra Pyrame et Thisbé, sous la direction de Daniel Cuiller, dans une mise en scène de Marianne Clément1. À cette occasion, le Centre d’étude des théâtres de la foire, qui fait partie de l’équipe Textes, Langages, Imaginaires (dirigée par Philippe Forest) de l’université de Nantes, a mené à bien cette étude collective. C’est un exemple, dans un registre qu’on pourrait croire très éloigné des préoccupations communes, des connexions possibles entre la recherche universitaire et la vie de la Cité.
T.G.

Direction Françoise Rubellin, Pyrame et Thisbé.
Un opéra au miroir de ses parodies 1726-1779. Éditions Espace 34, 359 p., 23, 60 e.
1. Place publique avait alors, dans son numéro 3, publié une contribution de Judith Labarthe, « Pourquoi aimons-nous la musique baroque ? »
(Place publique #07)



La recherche dans la revue Lieux communs

Dans son numéro annuel, Lieux communs, la revue du laboratoire Langages actions urbaines altérités de l’École d’architecture de Nantes, s’interroge sur la recherche, la juste distance qu’elle doit trouver entre engagement et distanciation, entre travail de fond et responsabilité sociale.
Parmi de nombreuses contributions, on s’arrêtera sur celle de l’anthropologue Patrick Le Guirriec, qui fut longtemps chercheur libéral, avant de travailler dans un cadre universitaire. Entre autres expériences, il évoque cette étude menée à Saint-Jacques de la Lande, dans la banlieue rennaise, où il avait montré la fragilité de l’équilibre entre populations au sein d’un quartier récent de 3 000 logements. La présentation de son travail, explique Patrick Le Guirriec, « a été interprétée comme un plaidoyer pour un urbanisme de ségrégation. J’ai simplement rappelé la fragilité de la mixité et les décalages qu’il pouvait y avoir entre un projet nourri d’idéologie, fût-il d’inspiration philanthropique, et de rationalité, et la réalité des relations sociales au sein de l’espace urbain. Si les élus ont souhaité que mon rapport ne soit pas largement diffusé, le président du groupe de travail, chargé des formes urbaines de la Métropole a souhaité consacrer une journée de réflexion à ces questions de mixité. C’est certainement en suscitant ce type de réactions que l’anthropologie appliquée joue pleinement son rôle dans la société, dans la mesure où elle suscite auprès des acteurs un désir de réfléchir à ce qu’ils font. »
Le dilemme que Patrick Le Guirriec présente comme étant celui de l’ethnologue concerne évidemment bien d’autres disciplines : « soit tout dire, quitte à contrarier le commanditaire et voir le rapport finir dans un tiroir d’où il ne sera jamais sorti, soit ne dire que ce qui est audible et qui sera alors, peut-être, utilisé. »

T.G.

Revue Lieux communs, numéro 10. Formes et pratiques de l’activité de recherche. 263 p., 12 euros.
(Place publique #07)