Questions urbaines
Nantes. Clefs pour le futur
Jean Joseph Régent a collectionné les responsabilités publiques et continue de le faire : de la présidence de la Chambre de commerce de Nantes à celle du Conseil de développement en passant par celle du port autonome ; de la création de l’Institut Kervégan à celle de l’Association communautaire de l’estuaire de la Loire. Ce fils d’un forgeron du Croisic est ainsi devenu un acteur de premier plan de la scène nantaise tout au long du dernier tiers de siècle. Son itinéraire donne un poids particulier à ce livre sur l’avenir de la métropole.
On ne peut que se féliciter de voir l’auteur placer sa réflexion sous le patronage d’une citation de Fernand Braudel, l’historien de la longue durée : « Le présent n’est-il pas plus qu’à moitié la proie d’un passé obstiné à survivre, et le passé, par ses règles, ses différences et ses ressemblances, la clef indispensable pour toute compréhension sérieuse du temps présent ? » Et, tout naturellement, Jean Joseph Régent ouvre son livre par un regard porté sur le 18e siècle, l’époque où Nantes « fut un grand port, une grande place financière et une grande ville européenne. »
Toutefois, comme souvent dans les milieux économiques nantais, l’auteur me semble minimiser l’importance de la traite négrière dans la prospérité de l’époque, négliger son effet d’entraînement sur la construction navale, le tissage d’indiennes ou le raffinage du sucre. Il sous-estime aussi les effets néfastes de ce commerce très spéculatif sur l’esprit d’entreprise des négociants nantais. Ceux-ci sont entrés à reculons dans le 19e siècle, tentant de profiter le plus longtemps possible de la traite, même après son interdiction. Et ce n’est pas un hasard si les grands noms de la révolution industrielle nantaise sont venus de l’extérieur quand on aurait pu s’attendre à les voir naître sur le terreau du négoce local. On pourrait aussi contester le rôle attribué par l’auteur à la Révolution dans la chute de l’économie nantaise et déplorer qu’il n’utilise pas la meilleure synthèse historique aujourd’hui disponible, le Nantes, d’Olivier Pétré-Grenouilleau, paru en 2003, aux Éditions Palantines.
Mais c’est sur l’histoire plus récente qu’on attend davantage Jean Joseph Régent. Il insiste avec force sur la césure de 1977, avec l’élection du socialiste Alain Chénard à la mairie de Nantes, précédée de quelques mois par la sienne propre à la Chambre de commerce. Après ce que l’auteur appelle « Nantes la grise des années 1960 », voici venu « le temps des ruptures et des initiatives ». Une série de données chiffrées appuie le propos, qu’elles portent sur les trafics portuaire, aéroportuaire, ferroviaire, sur le dynamisme démographique, la création d’emplois, le nombre d’étudiants ou sur l’essor de la part des collectivités territoriales dans la dépense publique.
Venons-en à l’aspect du livre qui prête le plus à débat. Jean Joseph Régent a été l’un des hommes qui ont fait avancer sur le terrain l’idée d’une métropole Nantes / Saint-Nazaire, d’abord née à Paris dans le cerveau de hauts fonctionnaires, théoriciens des « métropoles d’équilibre ». Il estime que ce « concept, qui a été utile et mobilisateur, est aujourd’hui insuffisant ». Certes, « Saint-Nazaire est fille de Nantes et liée fondamentalement » à elle « par le fleuve et son activité portuaire ». Mais Nantes étend aussi sa zone d’attraction au sud, au nord, à l’est. Son « aire urbaine, telle qu’elle est dessinée par les récentes statistiques de l’Insee, prend aujourd’hui une forme de poire rebondie dont l’axe principal est nord-sud et n’inclut pas Saint-Nazaire. »
Bref, « le territoire de la métropole en voie de se développer ne peut être simplement bipolaire, il sera multipolaire », passant par « la consolidation d’une coopération active avec Rennes, Angers et La Roche-sur-Yon, et par ailleurs dans la réaffirmation des liens historiques et économiques avec Brest, Vannes et Lorient, mis à mal par la séparation administrative de Nantes de la région Bretagne. »
Joli pavé dans l’estuaire. Mais on reste sur sa faim quant aux conclusions pratiques à tirer de cette révision déchirante. Sur ce point, Jean Joseph Régent reste évasif. Il ne propose pas de tenir Saint-Nazaire à l’écart mais d’en faire une sorte de membre associé à la « vraie » métropole nantaise qui, elle, s’étendrait du Choletais au sud de Rennes. C’est là « autour du noyau mère que constitue Nantes » qu’il faut privilégier les investissements, notamment les liaisons ferroviaires rapides qui mettraient Rennes, Angers, La Roche-sur-Yon à une demi-heure de Nantes.
Alors ? Souhaitons qu’un véritable débat s’instaure autour de ce livre iconoclaste. Peut-on déduire une stratégie à long terme du simple constat des déplacements de population autour de Nantes ? Ne faut-il pas continuer à prendre en compte l’agglomération nazairienne et le littoral pour que Nantes pèse de tout son poids dans les classements européens, ainsi que le soutenait le géographe Jean Renard dans un récent Cahier de l’Institut Kervégan ? Voilà quelques-uns des arguments qu’on peut opposer à ceux de Jean Joseph Régent dans une controverse qui ne fait que commencer et dont Place publique entend bien être l’un des théâtres.
T. G.
Jean Joseph Régent,
Nantes. Clefs pour le futur. Éditions de l’Aube, 156 p., 17 euros.


Le frisson de l’émeute
Il y a de quoi garnir un bon rayon de bibliothèque avec les ouvrages parus récemment sur les émeutes qui ont secoué les banlieues au cours de l’automne 2005. Rien de plus légitime d’ailleurs, en raison de la gravité des événements et de l’acuité des questions posées sur l’état de nos villes et de notre société. Parmi ces livres, celui de Sebastian Roché mérite une attention particulière.
Nous avons tous, à l’école, suivi des cours sur les causes de la Révolution ou de la Première guerre mondiale. Sebastian Roché reprend cette vieille question de la causalité d’un événement, en l’occurrence, les plus graves émeutes connues par la France au cours de son histoire contemporaine. Il répugne aux explications trop générales, «structurelles», sinon, pourquoi nos voisins européens qui connaissent des situations économiques et sociales comparables n’ont-ils pas vécu de tels embrasements ? À l’inverse, il ne croit pas qu’un déclencheur unique, la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, ait suffi à provoquer l’incendie.
Sebastian Roché énumère un ensemble de facteurs formant un terreau favorable à l’émeute : l’importance de la précarité bien sûr, mais aussi le poids des jeunes dans un quartier, la part des minorités, le niveau de délinquance, la mauvaise qualité des relations avec la police, «la séduction de l’émeute et le goût des sensations fortes», y compris chez certains policiers (d’où le titre de l’ouvrage), et même la douceur du temps au cours de cet automne… Une gestion de crise «chaotique» a ensuite attisé le feu.
L’auteur enseigne, non seulement à Sciences Po, mais aussi à l’École nationale supérieure de la police. Son analyse fine de l’usage qui est fait des forces de l’ordre constitue l’intérêt majeur de son livre. «Et si la mission de la police dans une démocratie était d’empêcher les émeutes, et non pas d’interpeller les auteurs une fois qu’il est trop tard et que la France brûle ? « D’où son plaidoyer pour «une police de proximité digne de ce nom [qui] n’aurait peut-être pas fait fuir les gamins qui sont allés mourir dans ce transformateur.»
T.G.
Sebastian Roché,
Le Frisson de l’émeute. Violences urbaines et banlieues, Seuil. 221 p., 16 euros.


Banlieues créatives en France
Non, les banlieues ne sont pas, ou pas seulement, ce territoire incertain où brûlent des voitures, la nuit. Ce sont aussi des lieux de créativité multiformes. La journaliste Anne Dhoquois, rédactrice en chef du site Place-publique.fr, le prouve en réalisant un guide qui recense et décrit brièvement 150 actions de toute sorte pour mieux vivre ensemble. Ces initiatives sont regroupées en huit séquences, chacune d’entre elles s’ouvrant sur un portrait : apprendre, créer son activité, dialoguer, participer, se distraire, s’exprimer, s’insérer, vivre au quotidien.
On passe ainsi de la création d’une boutique de gestion, à Nice, à l’association EthnoArt, à Aubervilliers, d’une Maison de banlieue et de l’architecture, à Athis-Mons, à Interm’aide, une association intermédiaire de Tourcoing. Deux initiatives nantaises sont mentionnées dans le livre : la zone franche de Bellevue et l’association La Presqu’île qui organise des gardes d’enfants aux Dervallières et à Bellevue.
Une foule d’informations utiles, des fiches techniques (créer un journal, organiser un repas de quartier, organiser un vide-greniers, organiser une rencontre sportive), un lexique, des index (mais il manque un index des noms de lieux) complètent ce guide.
Le préfacier Michel Beuret met en perspective cette foule d’informations. Michel Beuret est ce journaliste suisse qui, pendant les émeutes de 2005, avait élu domicile à Bondy avec quelques-uns de ses confrères de L’Hebdo. Il en est convaincu : « La banlieue est un lieu de culture, non pas la culture figée des musées, mais « celle qui reste lorsqu’on a tout oublié ». Ou jamais appris. Loin de n’être que le « lieu de ban » où les Parisiens ne vont jamais, la banlieue est un avant-poste de la mondialisation, un lieu de brassage qui préfigure peut-être l’avenir de la France et une formidable chance pour elle. »
T.G.
Anne Dhoquois,
Banlieues créatives. 150 actions dans les quartiers. Autrement, 208 p., 15 euros.


Terre urbaine
Nous sommes entrés dans l’ère de l’Homo urbanus. Non seulement la planète tout entière s’urbanise, mais les modes de pensée issus de la ville sont devenus dominants. Il s’agit d’une révolution anthropologique comparable à celle que connut notre espèce quand l’homme, de cueilleur et de chasseur, se fit paysan.
Ce constat, qui n’est pas absolument original, même s’il mérite d’être rappelé à temps et à contretemps, est le point de départ de la méditation de Thierry Paquot. Comment, dans ces conditions nouvelles, « respecter la demeure terrestre » ? Tout dépend de la réponse individuelle et collective que nous saurons apporter à cinq défis : « la possession et la destination du sol ; la qualité des mobilités et leurs économies ; la préoccupation environnementale et l’éthique qu’elle réclame ; la démocratie en des modalités inédites pour des territoires en mutation ; et l’accueil de l’autre comme témoignage de paix entre les humains. » Bien sûr, rien n’est joué même si l’on sent l’auteur plutôt porté à l’espérance puisque, il le rappelle après Heidegger, « habiter est le propre de l’homme ».
Pourtant, « l’inhabitable est plus facile à construire que l’habitable. » C’est que l’habitable requiert l’habileté des architectes, la clairvoyance des urbanistes, la vision des politiques, la vigilance des citoyens et tant d’autres choses… D’où la nécessité d’entrecroiser l’expertise la plus pointue et la réflexion la plus fondamentale dès qu’on s’attaque à ces questions. Thierry Paquot y excelle, lui qui est tout à la fois philosophe, professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris, responsable de la valeureuse revue Urbanisme. À elles seules, les presque quarante pages de « lectures conseillées » sur lesquelles se referme le volume méritent le détour.
Un seul regret : la relecture, visiblement hâtive, qui a laissé subsister de nombreuses et énormes fautes, indignes d’un ouvrage de cet intérêt.
T. G.
Thierry Paquot,
Terre urbaine. Cinq défis pour le devenir urbain de la planète. La Découverte, 222 p., 18 €.


Art et anthropologie
Ça coûte cher, ça ne marche pas, ça ne plaît pas aux habitants. Voici, résumées en termes juste un peu plus directs que ceux de l’article, les conclusions d’une intéressante contribution au dernier numéro de Lieux communs, la revue du Laboratoire Langages, actions urbaines, altérité (LAUA) de l’École d’architecture de Nantes. Dans le cadre d’un dossier Art et anthropologie, cette étude signée par deux anthropologues, Anne-Marie Giffo-Levasseur et Bernard Vrignon, examine comment, à Caen, Strasbourg et Nantes, le tramway a permis, ou non, d’injecter de l’art dans l’espace public.
Les auteurs s’attardent sur trois œuvres financées par l’État à proximité de trois stations de tramway nantaises : « Pied-à-terre lumière », de Rut Bless Luxemburg, place des Lauriers ; « Aurélia », de Patrick Corillon, place Sainte-Élisabeth ; « L’attente occupée par une assise », de Liliana Moro, place Alexandre-Vincent. Ils tirent un constat d’échec : des œuvres fragiles auxquelles sont restés étrangers les usagers des stations et les habitants des quartiers concernés, bref, « une décision discutable et une mise en œuvre douteuse ». À partir de ces trois exemples s’esquisse une réflexion sur la difficile question de l’art dans l’espace public. Elle met en jeu au moins trois acteurs : les artistes, les élus, les usagers. Et il ne va nullement de soi que se rencontrent leurs préoccupations, leurs attentes, leur langage.
Une douzaine d’autres contributions ainsi que des notes de lecture complètent ce numéro.
T. G.
Revue Lieux communs, n° 9, École nationale supérieure d’architecture de Nantes, 297 p., 14 €.


Construire autrement
Construire autrement, le titre, aux allures de slogan, retentit comme l’affirmation d’un engagement. « Je crois au provisoire, nous dit d’emblée l’auteur, Patrick Bouchain, à la mobilité des choses, à l’échange. Et je travaille à créer, en architecture, une situation dans laquelle la construction pourra se réaliser d’une autre façon et produire de l’inattendu, donc de l’enchantement ». L’éventuelle ambiguïté du sous-titre – comment faire ? – est vite levée. Mise en récit d’une démarche expérimentée au fil de ses projets, le propos de l’auteur n’est pas d’élaborer une théorie dogmatique, mais de démontrer la possibilité de préférer les chemins de traverse aux voies balisées. Nul goût ici pour la distinction et le hors norme en eux-mêmes, mais résistance à ce qui semble aller de soi et souci d’intelligence collective.
C’est à un changement de focale que nous invite l’auteur. Loin de se limiter à la seule réalisation matérielle du bâtiment – selon le dictionnaire, « bâtir selon un plan déterminé » –, il définit l’acte de construire comme une démarche allant de la demande à la réception de l’ouvrage par ses commanditaires et le public destinataire. Dans ce processus, l’architecte n’est pas seul et l’auteur fait de l’ouverture aux autres l’un de ses principes d’action. Ce qui vaut pour l’ouvrage architectural vaut pour l’ouvrage littéraire. Dans ce livre, comme sur ses chantiers, Patrick Bouchain fait appel « à d’autres pour enrichir l’œuvre commune de leurs points de vue et de leurs savoir-faire, parce que écrire seul – comme construire seul – me paraît impossible, et que l’architecture n’est pas qu’affaire de spécialistes ou de techniciens ». Selon ce principe, le livre s’organise en deux parties. La première, reprenant le titre général et écrite à la première personne, montre l’architecte à « l’œuvre et à l’ouvrage ». La seconde, intitulée « Paroles constructives », est constituée de contributions de certains de ceux avec lesquels l’auteur a travaillé : artistes, paysagistes, chercheurs, philosophes, cinéastes, architectes. Cette partition de l’ouvrage pourrait mal restituer la dynamique de ces échanges – co-productions effectives ou convergences et influences – en laissant penser qu’elles viendraient après coup comme un simple témoignage sur la restitution par l’auteur de ses propres démarches. Ce risque disparaît tant la lecture montre vite la réalité de ces parcours croisés au fil des pages et des projets.
Restitués dans une suite non chronologique par les photographies de Cyrille Weiner, les projets ne sont jamais décrits en tant que tels, pas plus qu’ils ne sont tous montrés. Mais ils sont le socle et la trame des leitmotive qui structurent la pensée et l’action de Patrick Bouchain. Ces derniers sont autant de traductions des déplacements permanents qu’opère l’auteur et des paradoxes qu’il se plaît à exacerber. Ainsi, la nécessité d’une inscription du projet d’architecture dans son contexte pourrait être banale voire discutable si celui-ci n’était entendu qu’au sens de l’environnement physique. Or le contexte n’est pas « un cadre », mais « une situation » qui va permettre de fonder un processus d’ouverture du projet à tous ceux qui peuvent contribuer à le définir, le construire, se l’approprier. « Comme un forain, je fais halte pour construire un objet que je considère comme étant le lien du groupe qui va le réaliser et le transmettre à ceux qui vont l’utiliser ». Se référant souvent au metteur en scène pour caractériser sa manière d’être architecte, Patrick Bouchain multiplie les démonstrations de ce qui le conduit à préférer systématiquement « faire avec » plutôt que « faire contre » De même il préconise de « faire le moins possible pour donner le plus possible » ou encore de « ne jamais faire pareil ». Ces leitmotive constituent les têtes de chapitre ; ils sont sous-tendus par le principe de plaisir : plaisir de faire, de rencontrer, de donner, de recevoir.
Publié chez Actes Sud, le livre apporte également une autre forme de plaisir : il inaugure une nouvelle série, « L’Impensé », co-dirigée par Patrick Bouchain et Claire David. Il faut saluer cette initiative par l’ouverture qu’elle introduit dans le domaine de l’édition architecturale. En termes urbains, les lieux « impensés », ce sont ces « friches industrielles ou les territoires délaissés par l’aménagement mais occupés par les hommes et dont l’existence nous permet de reconsidérer notre façon d’habiter, de partager ou de vivre ensemble ». Transposé au domaine éditorial, le mot désigne « une série de récits […] qui s’appuient sur ces espaces de liberté dont nous avons besoin pour produire une architecture chargée de sens et non de normes, et raconte comment on peut expérimenter d’autres façons de construire un jardin, un abri, un lieu de rencontre… Car c’est en s’attachant au « petit », au « micro », à l’individu, que l’on peut comprendre et agir sur l’ensemble, le « macro », la collectivité ». Tout un programme que ce premier livre, d’une série qui en compte trois à ce jour, illustre.
Conseiller la lecture de Construire autrement s’impose donc, comme s’impose également de parcourir les réalisations de Patrick Bouchain, architecte invité du pavillon de la France à la dernière Biennale de Venise (cf. Place publique n° 1). À Nantes, on lui doit le Lieu unique qu’il a conçu et réalisé entre 1998 et 2000 ; à Roubaix, la Condition publique ; à Bègles, la Piscine ; à Saint-Denis, l’Académie contemporaine des arts du cirque ; à Versailles, l’Académie du spectacle équestre pour Bartabas.
Philippe Bataille
Patrick Bouchain,
Construire autrement, comment faire ?, L’Impensé, Actes Sud, 192 p., 30€


Sociologie de Bordeaux
Ah ! qu’on aimerait lire une Sociologie de Nantes comparable à cette Sociologie de Bordeaux ! Sous le pseudonyme d’Émile Victoire, sept universitaires bordelais dressent en une centaine de pages un passionnant portrait de leur ville. « Portrait » : le mot n’est pas employé au hasard puisque, soulignent les auteurs dès la première phrase, « chaque ville est une construction historique et sociale singulière, elle est une sorte de personnage. » En l’occurrence, il s’agit d’un personnage tout en nuances, sans « caractère exceptionnel et tranché », « étrange et paradoxal ».
Pour en rendre la singularité tout en l’inscrivant dans les grands courants de l’époque, les auteurs adoptent cinq approches qui sont autant de chapitres. D’abord, l’histoire et la mémoire de la ville du vin, de la grande cité de négoce devenue avant tout une ville de services. Ensuite, la donne socio-économique : Bordeaux est une ville riche, au-dessus de la moyenne des grandes métropoles françaises, mais peuplée de nombreux pauvres. Le troisième chapitre est consacré aux classes et aux milieux sociaux qui se mêlent et se distinguent de manière assez originale en France : « Bordeaux rappelle les descriptions des grandes villes américaines où le centre met en présence les plus pauvres et les plus riches, sans qu’ils se fréquentent d’ailleurs, tandis que les classes moyennes supérieures vont chercher de l’espace, du confort et de l’homogénéité dans les banlieues les plus lointaines. »
Sans doute le plus stimulant, le quatrième chapitre s’efforce de répondre à la question : qui gouverne ? Les auteurs se livrent à une analyse subtile du système Chaban qui régna sur la ville de 1947 à 1995. Monarque ? Oui, mais pas absolu. Dès les années 1950, un « Yalta » bordelais a été conclu entre la gauche et la droite : « à Chaban la ville-centre, aux notables socialistes les mairies de la périphérie. » Cet accord perdure aujourd’hui. Alain Juppé tient (pour encore combien de temps ?) Bordeaux, tandis que le parti socialiste est aux commandes de la Communauté urbaine.
Enfin, l’ouvrage se conclut par des pages, les plus prospectives, sur les politiques urbaines : comment maîtriser l’étalement urbain ? Par où doit passer un nouveau contournement de la ville ? Comment faire revenir les classes moyennes dans le centre ville ?
Les dernières lignes rendront un son familier à l’oreille des Nantais : « Bordeaux restera-t-elle une ville à potentiel européen ou deviendra-t-elle une ville d’importance européenne ? […] Tout se jouera probablement dans la densité de la coopération et de la complémentarité entre les villes et les métropoles de l’Arc atlantique, Bilbao et Nantes notamment, et entre les villes du Sud, à commencer par Toulouse. Or Bordeaux et Toulouse mènent leur stratégie séparément ; quand elles ne s’ignorent pas, elles se posent en concurrentes. Bordeaux est trop grande pour n’être que la capitale régionale d’une Aquitaine rurale, mais elle est trop petite pour jouer seule dans un monde qui comme chacun le sait et l’accepte avec plus ou moins de plaisir, a changé d’échelle. »
T.G.
Émile Victoire,
Sociologie de Bordeaux, La Découverte, 121 p., 8 e.


Atlas social : les jeunes dans la Communauté urbaine de Nantes
Le conseil de développement de Nantes-métropole a commandé la réalisation d’un atlas social sur les jeunes dans la communauté urbaine de Nantes à deux laboratoires de sciences sociales, l’un de géographie (le CESTAN) et l’autre de sociologie (le CENS) de l’université de Nantes. Il s’agissait de savoir ce que sont les jeunes dans notre agglomération, ce que sont leurs comportements, leurs pratiques, leurs attitudes et leur répartition dans l’espace de la cité.
Quatre fascicules ont été publiés par la Maison des sciences de l’homme Ange Guépin entre janvier 2003 et mars 2006. Ils sont intitulés : École et mobilité des jeunes : scolarisation, formation, origine géographique, mobilité scolaire (janvier 2003) ; Vers la vie active : étudiants, insertion professionnelle, chômage (octobre 2003) ; Vers l’indépendance ? : logement, pauvreté, liens familiaux (décembre 2004) ; Participation et engagement des jeunes dans la cité : pratiques sportives, consommation culturelle, participation citoyenne, vote (mars 2006).
Ces quatre fascicules ont été regroupés en une seule publication de plus de 200 pages, dans un format très maniable. De très nombreuses cartes à grande échelle, plus de trois cents, et des tableaux, croquis et schémas, illustrent ce travail de recherche. C’est dire la richesse de l’iconographie qui permet à chacun d’entre nous, qu’il soit politique, aménageur ou simple citoyen, de tout savoir ou presque sur les répartitions d’un grand nombre d’indicateurs et d’en comprendre les raisons. L’inventaire va de la fréquentation des salles de spectacles par les jeunes, au chômage, du taux d’inscription sur les listes électorales aux pratiques sportives. On sait où logent les jeunes dans l’agglomération, l’origine des étudiants de l’université, la participation électorale des jeunes, la répartition des collégiens étrangers en fonction des établissements, les mobilités scolaires, la répartition des allocataires du RMI, et des allocations logement etc.
Cette classe d’âge des 15-29 ans a été radiographiée dans bon nombre de ses composantes ce qui contribue à mieux connaître les modes de vie et les évolutions des comportements sociaux.
À lire les cartes produites, souvent à la grande échelle des délimitations et découpages de l’INSEE, c’est-à-dire les Îlots Regroupés pour l’Information Statistique (IRIS), il y a bien une ville à plusieurs vitesses, comme l’a rappelé Donzelot dans un numéro récent de la revue Esprit ainsi que dans le premier numéro de Place publique, avec la gentrification du centre, la relégation dans les quartiers dits sensibles et le processus de périurbanisation. Ces dynamiques à l’œuvre, déjà illustrées par les lumineux travaux de Danielle Rapetti il y a quelques années1 se lisent à l’examen attentif d’un certain nombre de cartes qui mettent l’accent sur la géographie sociale de l’agglomération dans laquelle inégalités et disparités demeurent, en dépit d’une politique de la ville qui se veut volontariste dans la communauté urbaine.
On souhaite vivement que ce premier atlas social soit suivi d’autres analyses sur les populations de la communauté urbaine selon l’adage qui dit que « mieux se connaître c’est mieux se porter ». Pourquoi pas demain une examen des seniors dans l’agglomération nantaise sous la forme identique d’un Atlas illustré ?
Jean Renard
1. Rapetti D. Vote et société dans la région nantaise : étude de géographie électorale, Mémoires et documents de géographie, éditions du CNRS, 1985, 210 p.
Rapetti D.
Contre vents et marées : Nantes-Atlantique, Mappemonde, n°74, 2004



Commande publique
L’écrivain Renaud Camus, qui vit dans le Gers, a été convié à participer au jury chargé de choisir les artistes dont les œuvres prendront place dans chacune des stations du métro toulousain. De cette expérience, Renaud Camus tire un essai que devraient lire d’urgence les élus, les artistes, les directeurs d’institutions culturelles, les cadres des collectivités territoriales et, tout simplement, les citoyens attachés à l’embellissement de leur ville. Au-delà du commentaire sur tel ou tel artiste (dont le vidéaste nantais Pierrick Sorin, ou bien Ange Leccia exposé à LU dans le cadre d’Estuaire 2007), ce livre vaut par le diagnostic posé sur les relations entre la société et l’art d’aujourd’hui.
Bien entendu, la commande publique n’est pas une nouveauté. Elle est « le point de rencontre […] de l’autorité et de l’art, du pouvoir et de la création, de l’argent public et de l’inspiration privée. » C’est vrai aujourd’hui ; ça l’était déjà quand le pape Jules II passait commande à Michel-Ange, Louis XIV à Molière, la république de Venise au Tintoret.
La nouveauté tient à ce que Camus nomme « la crise du modernisme », « cette rupture entre les artistes et leur époque, entre l’art et la société qui le voit naître (et justement ne la voit pas). » L’art d’aujourd’hui ? Un art plus élitiste, plus aristocratique que jamais qui ne se soucie ni de plaire ni d’être compris, officiellement « pour tous », en réalité « pour quelques-uns, au point qu’en quelques exemples extrêmes il paraît n’être plus que pour l’artiste lui-même. »
Et « cette affaire de spécialistes », « cette activité de chapelle » se déploie dans le cadre d’une société « hyper-démocratique ». L’hyper-démocratie, pour Camus, est le glissement insidieux des valeurs et des pratiques démocratique de la sphère politique à la sphère artistique. Un homme, une voix : chaque citoyen en vaut un autre. Mais l’art, lui, (et Camus y ajoute la culture et l’enseignement) est le domaine de « la discrimination (entre le beau et le laid, le bien et le mal […]», de « la sélection (des meilleurs, des plus doués, des plus travailleurs, des plus appliqués, des plus brillants, des plus prometteurs[…]», de « la hiérarchie (entre les talents, entre les niveaux, entre les mérites, entre les genres, entre les degrés de qualité) », de « l’inégalité (entre le maître et l’élève, celui qui sait et celui que ne sait pas, le créateur et le suiveur, le capital et le secondaire, le profond et le divertissant). »
La commande publique est au nœud de cette contradiction entre un art élitiste et un monde culturel hyper-démocratique. Dès lors quoi d’étonnant à ce que « les élus soient épouvantablement déchirés » ? Camus l’a bien remarqué : « Il est assez visible, neuf fois sur dix, qu’ils n’aiment pas l’art qui leur est soumis, qu’ils ne le comprennent pas, qu’ils ont même des doutes sur son sérieux, sur sa nature d’objet intelligible, intelligible par d’autres que les auteurs et que leur entourage professionnel. D’autre part ils ont de bonnes raisons de penser que cet art, que dans l’ensemble ils apprécient peu, ne sera pas non plus très apprécié, ni bien compris, par leurs électeurs, dont l’opinion, on le conçoit, leur importe fort. »
Jadis, le prince ne doutait pas de son goût. Aujourd’hui, l’élu ne sait pas trop bien ce qu’il est en droit d’aimer. Jadis, le manant se taisait. Aujourd’hui, il prend le métro de Toulouse et a le droit de vote.
Alors, que faire en temps d’extrême incertitude ? Là, Camus nous laisse sur notre faim et ne dissimule pas son propre embarras. Il n’est pas homme à prendre des vessies pour des lanternes, mais on aurait grand tort de faire de lui un contempteur systématique de l’art de ce temps. Il maintient que « l’énorme opération toulousaine » est « méritoire, originale et puissante ». Dans les dernières pages, il se laisse aller à une superbe rêverie sur l’enfouissement de la beauté dans les entrailles de la terre, là où glissent les rames de métro.
Alors ? Renaud Camus répond par une autre question : « Comment s’adresser à des personnes dans un contexte de masse ? » Et voilà comment, par le biais d’une réflexion sur la commande publique, se retrouvent posées les considérables questions de l’accès au beau dans une société démocratique, de l’éducation à l’art, du langage partagé que peut, ou ne peut plus, articuler une communauté humaine.
Thierry Guidet
Renaud Camus,
Commande publique, P.O.L., 249 p., 16 e.
La question de la présence de l’art dans l’espace public a déjà été abordée dans
Place publique : lors du débat public organisé sur Estuaire 2007 (voir le numéro 4) ; par une note de lecture sur un article de la revue de l’École d’architecture de Nantes, Lieux communs, consacré à l’art dans les stations du tramway nantais (voir le numéro 2).


Seniors. Dis-moi ton âge
La vieillesse n’existe pas ; elle est une invention sociale. C’est ainsi qu’on pourrait résumer en une phrase le copieux cahier que vient de publier l’Institut Kervégan. Bien sûr, le vieillissement est un processus biologique, mais la vieillesse, tout comme l’enfance ou l’adolescence, sont des notions relatives, autant de manières de segmenter l’existence qui varient selon les époques et les sociétés comme nous l’ont appris depuis longtemps les historiens des mentalités. L’universitaire nantais Jean-Pierre Bois, auteur d’une Histoire de la vieillesse, le rappelle : « Les âges ont un âge. »
Mais, évidemment, l’allongement considérable de la durée de la vie oblige à se poser la question de la vieillesse en termes nouveaux, qu’il s’agisse de la relation au travail, des rapports entre générations, du sens de l’existence, trois thèmes qui balisent ce Cahier.
C’est une vision globalement optimiste qui domine ce travail collectif. Comme le souligne l’économiste Henry Noguès : le « problème » de la vieillesse est « d’abord une chance inouïe que les générations qui nous ont précédés n’ont jamais pu envisager. » Dans l’entretien qu’il donne – l’une des contributions les plus intéressantes de ce Cahier –, il appelle à « un contrat social durable entre les générations », combattant au passage l’idée d’une retraite par capitalisation qui, précisément, ruinerait l’idée d’une solidarité intergénérationnelle.
Vieillir est (souvent) une chance ; c’est aussi une angoisse que masque mal l’usage du mot « senior », un de ces doux euphémismes dont raffole notre société. Stéphanie Rabaud, la secrétaire générale de l’Institut Kervégan, le note : « la seniorité évacue la notion de vieillesse comme affaiblissement, décrépitude, pour lui substituer des attributs valorisants, voire narcissiques. » Certains auteurs n’esquivent pas cette dimension tragique, comme Jean-Paul Barbe et Thierry Patrice dans un dialogue qu’aurait pu signer Woody Allen. Ou comme le président de Kervégan, Jean-Joseph Régent, qui porte allègrement ses 83 ans, et appelle, en conclusion, ses pairs « à cultiver en eux-mêmes la sagesse par l’abandon de leurs vanités. »

Institut Kervégan,
Seniors. Dis-moi ton âge. 151 p., 20 €
(Place publique #07)



Dubaï prototype de la « non-ville » postmoderne
Serions-nous tous, sans le savoir, des habitants de Las Vegas ? Oui, répondait il y a quelques années le philosophe Bruce Bégout. À quelque distance que nous soyons de la mégapole du Nevada, c’est bien Las Vegas, écrivait-il dans Zéropolis, qui constitue notre horizon urbain à tous. Car ce qui se révèle avec cette « non-ville » est rien de moins que « l’orientation récente » d’une civilisation marchande où « la surpuissance de l’entertainment dicte le cours de la vie ».
Pourtant, comme expression urbanistique du stade actuel, post-moderne, du capitalisme, on peut trouver encore mieux. Ce « mieux » – au sens spécial du Livre des Records – s’appelle Dubaï. « Parce qu’elle préfère les vrais diamants au strass, Dubaï, écrit Mike Davis, a déjà surpassé Las Vegas, cette autre vitrine désertique du désir capitaliste, dans la débauche spectaculaire et la surconsommation d’eau et d’électricité. » En moins de vingt ans, le village de pêcheurs des bords de la Mer Rouge est en effet devenu une métropole mondiale d’un type nouveau, où triomphent de conserve la finance, le blanchiment d’argent, le tourisme haut de gamme, la consommation de luxe, les machines à sous, le divertissement généralisé et l’urbanisme spectaculaire. Autrement dit un cocktail et un concentré de Wall Street et de Disney World, emballé dans une « architecture gonflée aux stéroïdes », l’Emir-PDG, Cheikh Mohammed El Maktoum se piquant d’architecture « extrême » et d’urbanisme monumental.
Dubaï ? – Bâtis sur le sable, ex nihilo, dans le non-lieu du désert, une forêt de gratte ciels (bientôt la plus haute tour du monde, huit cents mètres), des marinas et résidences de luxe construites par milliers sur des îles artificielles en forme de palmier, des parcs d’attraction, pas moins de vingt-cinq centres commerciaux géants (en guise de fête nationale un « Festival annuel du Shopping »), bientôt une piste de ski indoor, des parcours de golf, des communautés résidentielles fermées de style californien (gated communities), des galeries d’art moderne, des prostituées russes, des gangs et des mafias… et des centaines de milliers de travailleurs (ouvriers du bâtiment, domestiques) venus d’Asie du sud et soumis à une forme moderne d’esclavage. Dubaï, note Mike Davis, est l’incarnation du rêve des Chicago boys : « une oasis de libre-entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d’opposition (ni élections d’ailleurs) ».
Qu’est-ce qui permet, demandera-t-on, de parler, à propos de Dubaï et de son urbanisme mégalo autant que kitsch, d’un stade nouveau du capitalisme ? Mike Davis, très atypique anthropologue américain (il a commencé par être cuisinier et conducteur de camion), ne donne la réponse qu’en filigrane : si Dubaï est une mégapole représentative du nouveau capitalisme, c’est parce que, parfait prototype de la ville du 19e siècle, elle concentre en ses prothèses urbaines, à l’état chimiquement pur, tous les ingrédients d’un hypercapitalisme fondé avant tout sur l’économie immatérielle, la consommation, le divertissement et le tourisme.
Mais c’est sans doute dans la remarquable postface de François Cusset qu’on trouve la réponse la plus éclairante à la question que suscite le titre du livre. Si le capitalisme, c’est la grande ville et la progressive « abstraction faite » des lieux, l’hypercapitalisme, c’est, non seulement la mégapole, mais le stade ultime de la « déterritorialisation ». Or à Dubaï, non seulement la nature n’existe pas, mais l’espace urbain lui-même y est nié, entièrement commandé qu’il est par la seule logique du simulacre. Tout y est illusion, spectacle, jusqu’aux palmiers bourrés de silicone. Tout y rutile, tout y est soumis au surlignage, selon les canons de la plus clinquante architecture postmoderne (citation, recyclage de tous les styles, ostentation…). Mais il n’y a pas que l’architecture qui soit de l’ordre du simulacre. Si Dubaï est une « non-ville », c’est aussi parce que le rapport au monde qui s’y déploie ressortit à cette forme contemporaine de la non-habitation de la terre qui s’appelle tourisme. À Dubaï, note François Cusset, s’exacerbe « un rapport fondamentalement touristique au monde », un monde en carton-pâte, « divertissant et déréalisé, un monde sans poids ni substrat, sans existence autre que touristique ». Et comme il faut bien qu’il y ait aussi, dans ce gigantesque Club Méditerranée, des boys et des esclaves, c’est d’une tonalité coloniale que se teinte ce rapport touristique au monde : « le colonialisme n’y est plus une forme spécifique de la domination, datable et localisable, mais le style général des rapports sociaux. »
Jean-Claude Pinson

Mike Davis,
Le stade Dubaï du capitalisme, suivi de Questions pour un retour de Dubaï par Francois Cusset, Les prairies ordinaires, 88 pages, 8 euros.
(Place publique #07)


Téhéran-Paris
Comment peut-on être persan ? demandait Montesquieu au 18e siècle. Comment peut-on être français ? demande aujourd’hui Hibat Tabib, jetant sur la banlieue, son regard de Persan venu de Téhéran.
Sept ans de prison sous le Shah, la torture, la clandestinité, puis l’exil quelques années après la prise de pouvoir de Khomeiny et une intégration exemplaire en France, le pays dont Hibat Tabib est devenu citoyen, en même temps que sa femme et leur fils. Voilà le parcours décrit dans ce livre plein d’humanité co-signé par la journaliste Nathalie Dollé, qui travailla notamment pour la défunte émission de France 3, Saga Cités.
Aujourd’hui Hibat Tabib est devenu un spécialiste reconnu de la politique de la ville, de la prévention de la violence, de la médiation dans les quartiers qu’on dit difficiles. Son efficacité et sa lucidité tiennent pour une part au regard oblique que son itinéraire singulier lui permet de jeter sur notre société.
Ainsi, devant le saccage du centre social qu’il a créé en Seine Saint-Denis, Hibat Tabib médite : « La comparaison avec l’Iran ou des pays du tiers-monde s’impose : dans ces endroits à la pauvreté bien plus importante qu’en France et à la démocratie moindre, voie inexistante, ce type de violence gratuite n’existe pas. En Iran, personne ne pourrait cambrioler une maison si le voisin est présent, il interviendrait naturellement. En Iran, il serait impossible d’agresser le chauffeur d’un bus qui transporte des passagers. La solidarité du groupe, la cohésion d’une société protègent. Dans les pays occidentaux, j’entends souvent dire : « Moi, je paie mes impôts, c’est à la police d’intervenir. » Pourquoi dans le quartier des poètes [le quartier où avait été implanté ce centre social] avons-nous réuni les inconvénients des deux systèmes ? Pas de solidarité de société et un État de droit qui n’existe plus. […]  Toute la philosophie du projet repensé pour le quartier ira donc dans ce sens : retrouver la solidarité des pays du tiers-monde et le droit des démocraties. »
Vaste programme.

T.G.

Hibat Tabib, Nathalie Dollé,
Téhéran-Paris. Résistant en Iran, innovateur social en France.
Éditions de l’Atelier. 230 p., 18 €.
(Place publique #07)