Politique
Queen Mary 2 par gros temps
Ce petit livre n’est pas facile à classer. De là vient une bonne part de son intérêt. Un homme et sa fille traversent l’Atlantique à bord du Queen Mary 2, le plus grand paquebot du monde, construit à Saint-Nazaire. Elle travaille à Bruxelles dans les institutions européennes. Lui, est universitaire, élu, militant, fils d’ouvrier des chantiers navals. Alors, forcément, ils parlent de l’Europe, du résultat du référendum, de la mondialisation, de l’histoire de la famille tandis qu’un ouragan secoue le navire, métaphore des bourrasques économiques qui balaient la planète.
Le récit de voyage et les considérations politiques se mêlent beaucoup mieux qu’on n’aurait pu le craindre. Sans doute parce que chez l’auteur lui-même, l’intime et le public sont étroitement imbriqués : « Lui, dans la nonchalance cotonneuse du soir, les mains de temps à autre posées sur la rambarde du bastingage, comme s’il avait voulu faire corps avec l’immense machine, songe aux hommes qui n’ont ménagé ni leur esprit d’invention ni leur peine pour le construire. […] Il songe à sa famille, à cette lignée de tâcherons du métal, venus d’obscures campagnes du Morbihan. Ont-ils été jouets de l’Histoire ou bien constructeurs et maîtres de leur destin ? »
On aimerait pourtant que l’auteur s’épanche un peu plus, nous en dise davantage sur les raisons de cette traversée, sur ces moments rares de retrouvailles entre un homme et sa fille à des miles et des miles de toute terre habitée. Mais l’effusion n’est pas son genre. Jamais l’auteur ne dit « je », ne dit « nous », préférant parler de lui à la troisième personne du singulier, d’eux à la troisième personne du pluriel. Dès lors, l’attention du lecteur est bien obligée de se reporter sur les dialogues qui n’ont rien de socratique : pas de maître qui amènerait le disciple à accoucher de la vérité. La perplexité règne. « Je suis bien en peine de te répondre. Nous prendrons un café ? » C’est ainsi que se clôt le dernier échange, esquive d’un social-démocrate, revenu de bien des illusions, plus très sûr que l’Europe puisse offrir le cadre d’un destin collectif maîtrisé.
Le livre s’achève sur un post-scriptum mentionnant l’absorption des Chantiers de l’Atlantique par le groupe Aker Yards, en juin 2006, le mois suivant la croisière. Maintenant qu’Aker Yards vient d’annoncer son désengagement de la construction navale, on sait qu’il faudrait un post-post-scriptum pour illustrer ces lignes, quelques pages plus haut : « Saint-Nazaire ne vit plus au rythme d’une économie nationale étatique. C’est tout juste si l’économie européenne la détermine encore. La ville appartient au monde transatlantique, entraînée par la concurrence planétaire du marché capitaliste. » Gros temps, oui, gros temps sur la planète. Et boussoles affolées.
T.G.
Yannick Guin, Queen Mary 2 par gros temps. Réflexions sur les constructeurs de navires, l’Europe et le marché mondial. Éditions Siloë. 93 p., 14 e.
Les Pays de la Loire
« Ce n’est pas parce qu’on est un élu qu’on n’a pas le droit d’avoir d’idées », affirme plaisamment Jacques Auxiette, le président de la région des Pays de la Loire. Il le montre tout au long d’un livre d’entretiens réalisés avec Guy Lorant, l’ancien directeur de la communication de la Ville de Nantes.
Élu par surprise en 2004, Jacques Auxiette, réclame une nouvelle répartition des rôles entre l’État et les Régions. Il cite le propos de Mitterrand : « La France a eu besoin d’un pouvoir fort et centralisé pour se faire. Elle a aujourd’hui besoin d’un pouvoir décentralisé pour ne pas se défaire. » L’État devrait conserver ses fonctions régaliennes (défense, police, justice) mais le reste, tout le reste, devrait être défini par « des lois cadre ou des lois d’orientation qui détermineraient les droits et devoirs de chacun », notamment des Régions. Évidemment, une telle refonte devrait s’accompagner d’une redistribution des moyens.
Faut-il voir dans cette nouvelle étape de la régionalisation « une démarche anti-État ? » Pas du tout, proteste Jacques Auxiette, « ma démarche s’oppose à un démantèlement de ce dernier par les Régions. Elle vise simplement à plus d’efficacité. » Et dans la foulée, Jacques Auxiette esquisse les nouvelles règles du jeu qui pourraient s’instaurer avec les autres échelons : communes, intercommunalités, métropoles, départements…
Cette idée-force du livre a été un peu éclipsée dans l’accueil qui lui a été réservé par les propos de l’auteur sur l’identité de sa région, et, par conséquent, sur la question de la bretonnité de la Loire-Atlantique. L’argumentation de Jacques Auxiette tient en trois points inégalement convaincants. Premièrement, « les Pays de la Loire résultent d’une décision administrative, comme les autres régions, qui ne sont pas nécessairement plus cohérentes ». Deuxièmement, « le sentiment d’appartenance n’est pas forcément lié au lieu où on est né par hasard ». En fait, « le vrai problème, c’est l’adhésion à un projet commun », en l’occurrence celui que Jacques Auxiette tente de construire pour sa région. Troisièmement, attention au « phénomène identitaire, c’est-à-dire ce qui peut pousser un certain nombre de personnes à rechercher à tout prix un ancrage exclusif de tout le reste. »
Autant on comprend que, par devoir et sans doute par conviction, le président d’une Région défendre l’intégrité de celle-ci, autant on peut contester le lien entre « phénomène identitaire » et « ancrage exclusif. » L’histoire de Nantes ne montre-t-elle pas qu’on peut très bien se réclamer simultanément d’identités diverses : être européen et tourné vers l’Atlantique, être breton et français, et ligérien aussi, et même citoyen du monde…
T.G.
Jacques Auxiette, Les Pays de la Loire. Une région française dans le monde d’aujourd’hui. Coiffard. 141 p., 20 e.
Le populisme aujourd’hui
« Populiste ! » : le mot semble avoir pris ces derniers temps une connotation péjorative et être ainsi devenu, au même titre que le « fasciste ! » ou le « poujadiste ! » d’antan, l’une des catégories les plus injurieuses de notre vocabulaire politique moderne.
C’est l’un des problèmes essentiels du concept même de populisme qui se dévoile ici, à travers les textes publiés de quatre conférences prononcées en 2005, dans le cadre d’un cycle organisé par l’association Philosophia et l’Université populaire du Lieu unique.
Entre catégorie politique et catégorie savante, le populisme est doté de significations très différentes selon qu’on l’utilise à des fins descriptives, à des fins classificatoires ou à des fins stigmatisantes. Définir ce qu’est le populisme pour désigner dans le même temps qui est populiste, c’est évidemment courir le risque de détourner le vocabulaire scientifique à des fins strictement partisanes.
Ce risque révèle une tendance récente de l’analyse politique, qui masque à peine la stigmatisation du « populaire » à travers celle du « populisme ». Car si l’invocation du peuple avait autrefois une connotation valorisante, l’accusation de populisme semble aujourd’hui permettre à certains la stigmatisation de comportements populaires désignés dès lors comme anti-démocratiques. Peut-être d’ailleurs la chose n’est-elle pas si nouvelle que cela, comme tend à le suggérer Jean-Claude Pinson dans sa contribution, qui rappelle l’existence d’un « contre-populisme artiste », profondément lié au statut même de l’artiste – incompris, forcément… – dans une société démocratique. Sous cet angle, l’apparition du « populisme » dans les démocraties contemporaines ne serait rien d’autre que le résultat d’un défaut d’éducation politique ou de « conscience civique » des citoyens ordinaires, et en premier chef des classes populaires, plus enclines que les autres (les classes « cultivées »), à tomber dans les pièges et les séductions du charisme présumé du leader populiste.
Comment au final dénoncer le « populisme », sans tomber dans la dénonciation du « populaire » ?
Très stimulantes du fait des différences de styles et d’approches, les quatre contributions proposées s’attachent, sans toujours y réussir parfaitement à éviter cet écueil. On hésite au final entre deux constats potentiellement contradictoires. Le premier consiste à voir dans le populisme la vérité de la démocratie moderne, un phénomène irrépressible, lié notamment à la reconfiguration des espaces du débat public et du champ politique sous la contrainte des médias et notamment de la télévision, ici mise en accusation de manière peut-être un peu rituelle et automatique (comme le suggère par exemple la convergence des critiques contre la « société du micro-trottoir et de la connaissance spontanée » de Maryse Souchard ou la dénonciation du « régime télévisuel » formulée par Jean-Claude Pinson). Le second consiste à voir dans le populisme non pas tant une tendance irréversible qu’un phénomène limité, un envers possible de la démocratie, une donnée inséparable, propre, mais non exclusive de la démocratie elle-même, que les Grecs envisageaient sous un terme d’ailleurs moins utilisé aujourd’hui – celui de « démagogie ». Contre cette menace, il serait dès lors possible d’agir par la mobilisation de divers moyens (qu’ils relèvent de l’idéologie, de l’éducation ou de la mobilisation sociale).
Le populisme est-il l’essence même de la démocratie moderne, constitue-t-il notre destin ? ou bien n’est-il qu’une forme, certes inquiétante, mais réversible, résistible ? Dans ce cas, sa vigueur ne dépendrait que de notre absence de réactions, de notre incapacité notamment à répondre à la dépréciation d’un « populaire » dont la réhabilitation s’impose. Et comment inventer les méthodes, les formes d’intervention, les discours susceptibles de rendre à une raison politique dénigrée une forme de dignité, et au citoyen ordinaire, un peu de visibilité et tout simplement d’existence ?
De ce point de vue, si les auteurs s’accordent pour noter la vigueur des acteurs de la dégradation « populiste » et de leurs alliés, ils se refusent pour autant à la lamentation et au constat résigné, insistant sur la nécessaire fidélité à quelques principes : l’idéal républicain de l’éducation citoyenne et celui de l’éducation populaire, défendus par exemple par Joël Gaubert et Jean-Michel Vienne ; la défense des médiations, savantes, intellectuelles ou politiques, dont Maryse Souchard rappelle l’importance ; la mise en avant des pratiques réelles contre les lectures à la fois rigides et fantasmées du peuple qui entendent le faire parler et agir tout en le tenant en fait dans une distance méprisante.
Cet ouvrage entend donc, par la présence au cœur de la Cité de « l’éducateur politique », traduire en acte les convictions et analyses proposées. Reste néanmoins une ultime interrogation, qui vient contrarier ce souci légitime de réhabilitation des médiations. La dénonciation du complot comme figure centrale de la rhétorique populiste ne risque-t-elle pas d’aboutir à une défense aveugle des élites, en évitant l’examen de leurs propres responsabilités dans l’apparition et le succès des populismes ? Toute interrogation et toute mise en cause des élites n’est pas illégitime, dans une époque marquée par la confusion des genres. En ce sens, assurément, il faut peut-être aujourd’hui assumer d’être populiste. Et ouvrir aussi l’autre part inévitable et pourtant centrale du débat : celui de l’exercice même de l’autorité dans une société démocratique. De quoi nourrir d’autres cycles de conférences et d’autres ouvrages.
Goulven Boudic
Maryse Souchard, Jean-Claude Pinson, Jean-Michel Vienne et Joël Gaubert, Le populisme aujourd’hui, M’Éditer, 2006, 10 e.
La Démocratie de l’abstention
« La sociologie ne permet guère de connaître l’avenir », affirment modestement, en conclusion de leur étude consacrée aux comportements électoraux d’une cité populaire en Seine Saint-Denis, les deux politologues Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen. Certes, mais lorsqu’elle est pratiquée avec autant de talent, la sociologie politique aide au moins à comprendre le présent – notre présent.
Publiant cet ouvrage quelques semaines à peine avant l’élection présidentielle, ses auteurs couraient en effet le risque d’être immédiatement démentis. Dès lors, en dépit de leur protestation, on n’hésitera pas à porter à leur crédit d’avoir su prévoir certains des phénomènes dont l’élucidation gagne ainsi à une lecture rétrospective de leur travail. On lira sur ce point avec bonheur l’analyse qui fait du scrutin présidentiel le dernier « scrutin de haute intensité », en opposition aux élections de second rang, parmi lesquelles figurent désormais les élections législatives, ce qui éclaire le constat, en apparence paradoxal, des deux records successivement battus en 2007 de participation puis d’abstention.
Cet ouvrage est le fruit d’une observation au long cours et d’une immersion dans la cité populaire des Cosmonautes à Saint-Denis. La publication de quelques conclusions provisoires (dans Libération par exemple) laissaient déjà apercevoir l’ampleur et la qualité du travail. Le livre s’organise autour de la thèse d’un nouveau visage de la société démocratique française, marquée essentiellement par la montée de l’abstention et de l’indifférence politique. Comme la société politique étatsunienne, la démocratie française pourrait à terme fonctionner dans le silence de plus d’un électeur sur deux. Déjà, dans la cité des Cosmonautes, « ce sont environ 60 % des habitants dont on sait par avance qu’ils ne participeront au vote, quels que soient le contexte de l’élection et les enjeux politiques du scrutin ».
Les deux observateurs donnent chair en permanence à des approches statistiques qui souffrent de donner une homogénéité factice à des comportements différenciés ou de fausser tout simplement l’analyse de la réalité. Ils étudient des données trop souvent négligées, comme les procès-verbaux des listes électorales, et mesurent à la fois une fidélité de plus en plus faible au rituel du vote, mais aussi le progrès d’un vote sur enjeux, plus ou moins intermittent en fonction de l’intensité perçue de ces derniers. À cela s’ajoutent des entretiens riches et toujours éclairants, qui permettent de ressaisir le point de vue des habitants de la Cité. Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen dressent en fait un portrait indispensable à qui veut tenter aujourd’hui d’apercevoir l’un des visages de la France, trop souvent confiné dans l’invisibilité ou le discours médiatique rapide.
À l’heure d’une interrogation sur le « vote populaire » ou sur les « quartiers populaires », cette étude vient rappeler quelques enseignements forts. La substitution du vocable populaire à celui d’ouvrier aurait d’ailleurs pu fournir aux auteurs un sujet de réflexion en soi, tant se révèle massive la déstructuration qu’ils décrivent de la classe ouvrière, dans ses modes de socialisation, dans son rapport au travail comme dans ses comportements politiques les plus quotidiens. Sur ce point, ils rejoignent et croisent les analyses trop souvent opposées à tort, y compris par leurs propres auteurs, de Stéphane Beaud et Michel Pialoux d’un côté, et d’Éric Maurin de l’autre. Ils suggèrent au contraire leur conciliation possible : la classe ouvrière n’est plus, en tout cas pas en tant que classe, porteuse de solidarités, de sociabilités et d’identités, fragilisée qu’elle a été ces dernières années par les transformations de la condition salariale et par l’individualisation croissante des rapports de travail1. Place donc au « populaire », terme générique qui dit bien cette mutation, mais ne répond pas pour autant aux mêmes impératifs de mise en forme politique, attestant un manque, un vide, laissé en creux par la disparition, en premier chef, du Parti communiste – particulièrement sensible dans cette Cité de la banlieue rouge.
C’est dans ce vide que s’opère le décrochage dont nos auteurs suggèrent au passage que, révélé et aggravé dans des scrutins plus récents, il remonte probablement aux élections législatives de 1978.
La démocratie de l’abstention se constate dès lors dans la fragilisation progressive de l’acte de vote, qui réduit progressivement le noyau dur des participants réguliers et fidèles. Mais c’est en amont que se constate la distance prise avec le rituel, non seulement dans la non-inscription sur les listes électorales, particulièrement forte dans le quartier étudié comme plus globalement en milieu « populaire », mais aussi dans ce que Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen suggèrent d’appeler la mal-inscription. Plus du quart des électeurs inscrits seraient mal-inscrits aux Cosmonautes : catégorie nouvelle et inexplorée d’électeurs qui s’étant une fois inscrits dans un lieu précis n’accomplissent pas l’effort d’une réinscription en cas de déménagement, sans pour autant être radiés des listes électorales, renonçant ainsi à l’exercice de leur droit citoyen.
Le vote et la participation politique sont analysés comme le résultat non seulement des campagnes et des stimulations « nationales », mais aussi de tout un ensemble de micro-pressions qui s’exercent à travers les réseaux familiaux, amicaux ou professionnels sur les individus. Les deux auteurs concluent avec scepticisme sur les chances d’une remobilisation, dans la mesure même de la déstructuration de ces sociabilités de base, dans la mesure de la dégradation des conditions sociales d’existence. Ni des aménagements techniques visant à réduire les coûts de la participation, dès l’inscription électorale, ni les grands discours et les grands programmes ne semblent à même de résoudre à court terme cette question de la démobilisation, qui renvoie à un traitement plus profond de la question sociale.
Toutefois, certains portraits, certains entretiens laissent aussi affleurer un possible optimisme. Il suppose la mise en train d’un travail de politisation dont les élus locaux peuvent être les initiateurs, à condition d’éviter à la fois l’écueil du clientélisme classique et la condamnation préalable et stigmatisante de formes parfois déroutantes de mobilisation2. Les habitants des cités ont aussi des « intérêts » et ils ne sont pas moins nobles, pas moins « politiques » que ceux des habitants des beaux quartiers. Une leçon, à n’en pas douter, pour les scrutins municipaux à venir…
Goulven Boudic
Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention, Gallimard, Folio-Actuel.
1. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, 10-18, rééd. 2004, Violences urbaines, violence sociale, Pluriel-Hachette, 2003, Éric Maurin, Le Ghetto français, Seuil-La République des idées, 2004. #
2. Voir par exemple les portraits de Sabrina et Samira, « De nouveaux militants ? », pp. 290-303.#
Ce petit livre n’est pas facile à classer. De là vient une bonne part de son intérêt. Un homme et sa fille traversent l’Atlantique à bord du Queen Mary 2, le plus grand paquebot du monde, construit à Saint-Nazaire. Elle travaille à Bruxelles dans les institutions européennes. Lui, est universitaire, élu, militant, fils d’ouvrier des chantiers navals. Alors, forcément, ils parlent de l’Europe, du résultat du référendum, de la mondialisation, de l’histoire de la famille tandis qu’un ouragan secoue le navire, métaphore des bourrasques économiques qui balaient la planète.
Le récit de voyage et les considérations politiques se mêlent beaucoup mieux qu’on n’aurait pu le craindre. Sans doute parce que chez l’auteur lui-même, l’intime et le public sont étroitement imbriqués : « Lui, dans la nonchalance cotonneuse du soir, les mains de temps à autre posées sur la rambarde du bastingage, comme s’il avait voulu faire corps avec l’immense machine, songe aux hommes qui n’ont ménagé ni leur esprit d’invention ni leur peine pour le construire. […] Il songe à sa famille, à cette lignée de tâcherons du métal, venus d’obscures campagnes du Morbihan. Ont-ils été jouets de l’Histoire ou bien constructeurs et maîtres de leur destin ? »
On aimerait pourtant que l’auteur s’épanche un peu plus, nous en dise davantage sur les raisons de cette traversée, sur ces moments rares de retrouvailles entre un homme et sa fille à des miles et des miles de toute terre habitée. Mais l’effusion n’est pas son genre. Jamais l’auteur ne dit « je », ne dit « nous », préférant parler de lui à la troisième personne du singulier, d’eux à la troisième personne du pluriel. Dès lors, l’attention du lecteur est bien obligée de se reporter sur les dialogues qui n’ont rien de socratique : pas de maître qui amènerait le disciple à accoucher de la vérité. La perplexité règne. « Je suis bien en peine de te répondre. Nous prendrons un café ? » C’est ainsi que se clôt le dernier échange, esquive d’un social-démocrate, revenu de bien des illusions, plus très sûr que l’Europe puisse offrir le cadre d’un destin collectif maîtrisé.
Le livre s’achève sur un post-scriptum mentionnant l’absorption des Chantiers de l’Atlantique par le groupe Aker Yards, en juin 2006, le mois suivant la croisière. Maintenant qu’Aker Yards vient d’annoncer son désengagement de la construction navale, on sait qu’il faudrait un post-post-scriptum pour illustrer ces lignes, quelques pages plus haut : « Saint-Nazaire ne vit plus au rythme d’une économie nationale étatique. C’est tout juste si l’économie européenne la détermine encore. La ville appartient au monde transatlantique, entraînée par la concurrence planétaire du marché capitaliste. » Gros temps, oui, gros temps sur la planète. Et boussoles affolées.
T.G.
Yannick Guin, Queen Mary 2 par gros temps. Réflexions sur les constructeurs de navires, l’Europe et le marché mondial. Éditions Siloë. 93 p., 14 e.
Les Pays de la Loire
« Ce n’est pas parce qu’on est un élu qu’on n’a pas le droit d’avoir d’idées », affirme plaisamment Jacques Auxiette, le président de la région des Pays de la Loire. Il le montre tout au long d’un livre d’entretiens réalisés avec Guy Lorant, l’ancien directeur de la communication de la Ville de Nantes.
Élu par surprise en 2004, Jacques Auxiette, réclame une nouvelle répartition des rôles entre l’État et les Régions. Il cite le propos de Mitterrand : « La France a eu besoin d’un pouvoir fort et centralisé pour se faire. Elle a aujourd’hui besoin d’un pouvoir décentralisé pour ne pas se défaire. » L’État devrait conserver ses fonctions régaliennes (défense, police, justice) mais le reste, tout le reste, devrait être défini par « des lois cadre ou des lois d’orientation qui détermineraient les droits et devoirs de chacun », notamment des Régions. Évidemment, une telle refonte devrait s’accompagner d’une redistribution des moyens.
Faut-il voir dans cette nouvelle étape de la régionalisation « une démarche anti-État ? » Pas du tout, proteste Jacques Auxiette, « ma démarche s’oppose à un démantèlement de ce dernier par les Régions. Elle vise simplement à plus d’efficacité. » Et dans la foulée, Jacques Auxiette esquisse les nouvelles règles du jeu qui pourraient s’instaurer avec les autres échelons : communes, intercommunalités, métropoles, départements…
Cette idée-force du livre a été un peu éclipsée dans l’accueil qui lui a été réservé par les propos de l’auteur sur l’identité de sa région, et, par conséquent, sur la question de la bretonnité de la Loire-Atlantique. L’argumentation de Jacques Auxiette tient en trois points inégalement convaincants. Premièrement, « les Pays de la Loire résultent d’une décision administrative, comme les autres régions, qui ne sont pas nécessairement plus cohérentes ». Deuxièmement, « le sentiment d’appartenance n’est pas forcément lié au lieu où on est né par hasard ». En fait, « le vrai problème, c’est l’adhésion à un projet commun », en l’occurrence celui que Jacques Auxiette tente de construire pour sa région. Troisièmement, attention au « phénomène identitaire, c’est-à-dire ce qui peut pousser un certain nombre de personnes à rechercher à tout prix un ancrage exclusif de tout le reste. »
Autant on comprend que, par devoir et sans doute par conviction, le président d’une Région défendre l’intégrité de celle-ci, autant on peut contester le lien entre « phénomène identitaire » et « ancrage exclusif. » L’histoire de Nantes ne montre-t-elle pas qu’on peut très bien se réclamer simultanément d’identités diverses : être européen et tourné vers l’Atlantique, être breton et français, et ligérien aussi, et même citoyen du monde…
T.G.
Jacques Auxiette, Les Pays de la Loire. Une région française dans le monde d’aujourd’hui. Coiffard. 141 p., 20 e.
Le populisme aujourd’hui
« Populiste ! » : le mot semble avoir pris ces derniers temps une connotation péjorative et être ainsi devenu, au même titre que le « fasciste ! » ou le « poujadiste ! » d’antan, l’une des catégories les plus injurieuses de notre vocabulaire politique moderne.
C’est l’un des problèmes essentiels du concept même de populisme qui se dévoile ici, à travers les textes publiés de quatre conférences prononcées en 2005, dans le cadre d’un cycle organisé par l’association Philosophia et l’Université populaire du Lieu unique.
Entre catégorie politique et catégorie savante, le populisme est doté de significations très différentes selon qu’on l’utilise à des fins descriptives, à des fins classificatoires ou à des fins stigmatisantes. Définir ce qu’est le populisme pour désigner dans le même temps qui est populiste, c’est évidemment courir le risque de détourner le vocabulaire scientifique à des fins strictement partisanes.
Ce risque révèle une tendance récente de l’analyse politique, qui masque à peine la stigmatisation du « populaire » à travers celle du « populisme ». Car si l’invocation du peuple avait autrefois une connotation valorisante, l’accusation de populisme semble aujourd’hui permettre à certains la stigmatisation de comportements populaires désignés dès lors comme anti-démocratiques. Peut-être d’ailleurs la chose n’est-elle pas si nouvelle que cela, comme tend à le suggérer Jean-Claude Pinson dans sa contribution, qui rappelle l’existence d’un « contre-populisme artiste », profondément lié au statut même de l’artiste – incompris, forcément… – dans une société démocratique. Sous cet angle, l’apparition du « populisme » dans les démocraties contemporaines ne serait rien d’autre que le résultat d’un défaut d’éducation politique ou de « conscience civique » des citoyens ordinaires, et en premier chef des classes populaires, plus enclines que les autres (les classes « cultivées »), à tomber dans les pièges et les séductions du charisme présumé du leader populiste.
Comment au final dénoncer le « populisme », sans tomber dans la dénonciation du « populaire » ?
Très stimulantes du fait des différences de styles et d’approches, les quatre contributions proposées s’attachent, sans toujours y réussir parfaitement à éviter cet écueil. On hésite au final entre deux constats potentiellement contradictoires. Le premier consiste à voir dans le populisme la vérité de la démocratie moderne, un phénomène irrépressible, lié notamment à la reconfiguration des espaces du débat public et du champ politique sous la contrainte des médias et notamment de la télévision, ici mise en accusation de manière peut-être un peu rituelle et automatique (comme le suggère par exemple la convergence des critiques contre la « société du micro-trottoir et de la connaissance spontanée » de Maryse Souchard ou la dénonciation du « régime télévisuel » formulée par Jean-Claude Pinson). Le second consiste à voir dans le populisme non pas tant une tendance irréversible qu’un phénomène limité, un envers possible de la démocratie, une donnée inséparable, propre, mais non exclusive de la démocratie elle-même, que les Grecs envisageaient sous un terme d’ailleurs moins utilisé aujourd’hui – celui de « démagogie ». Contre cette menace, il serait dès lors possible d’agir par la mobilisation de divers moyens (qu’ils relèvent de l’idéologie, de l’éducation ou de la mobilisation sociale).
Le populisme est-il l’essence même de la démocratie moderne, constitue-t-il notre destin ? ou bien n’est-il qu’une forme, certes inquiétante, mais réversible, résistible ? Dans ce cas, sa vigueur ne dépendrait que de notre absence de réactions, de notre incapacité notamment à répondre à la dépréciation d’un « populaire » dont la réhabilitation s’impose. Et comment inventer les méthodes, les formes d’intervention, les discours susceptibles de rendre à une raison politique dénigrée une forme de dignité, et au citoyen ordinaire, un peu de visibilité et tout simplement d’existence ?
De ce point de vue, si les auteurs s’accordent pour noter la vigueur des acteurs de la dégradation « populiste » et de leurs alliés, ils se refusent pour autant à la lamentation et au constat résigné, insistant sur la nécessaire fidélité à quelques principes : l’idéal républicain de l’éducation citoyenne et celui de l’éducation populaire, défendus par exemple par Joël Gaubert et Jean-Michel Vienne ; la défense des médiations, savantes, intellectuelles ou politiques, dont Maryse Souchard rappelle l’importance ; la mise en avant des pratiques réelles contre les lectures à la fois rigides et fantasmées du peuple qui entendent le faire parler et agir tout en le tenant en fait dans une distance méprisante.
Cet ouvrage entend donc, par la présence au cœur de la Cité de « l’éducateur politique », traduire en acte les convictions et analyses proposées. Reste néanmoins une ultime interrogation, qui vient contrarier ce souci légitime de réhabilitation des médiations. La dénonciation du complot comme figure centrale de la rhétorique populiste ne risque-t-elle pas d’aboutir à une défense aveugle des élites, en évitant l’examen de leurs propres responsabilités dans l’apparition et le succès des populismes ? Toute interrogation et toute mise en cause des élites n’est pas illégitime, dans une époque marquée par la confusion des genres. En ce sens, assurément, il faut peut-être aujourd’hui assumer d’être populiste. Et ouvrir aussi l’autre part inévitable et pourtant centrale du débat : celui de l’exercice même de l’autorité dans une société démocratique. De quoi nourrir d’autres cycles de conférences et d’autres ouvrages.
Goulven Boudic
Maryse Souchard, Jean-Claude Pinson, Jean-Michel Vienne et Joël Gaubert, Le populisme aujourd’hui, M’Éditer, 2006, 10 e.
La Démocratie de l’abstention
« La sociologie ne permet guère de connaître l’avenir », affirment modestement, en conclusion de leur étude consacrée aux comportements électoraux d’une cité populaire en Seine Saint-Denis, les deux politologues Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen. Certes, mais lorsqu’elle est pratiquée avec autant de talent, la sociologie politique aide au moins à comprendre le présent – notre présent.
Publiant cet ouvrage quelques semaines à peine avant l’élection présidentielle, ses auteurs couraient en effet le risque d’être immédiatement démentis. Dès lors, en dépit de leur protestation, on n’hésitera pas à porter à leur crédit d’avoir su prévoir certains des phénomènes dont l’élucidation gagne ainsi à une lecture rétrospective de leur travail. On lira sur ce point avec bonheur l’analyse qui fait du scrutin présidentiel le dernier « scrutin de haute intensité », en opposition aux élections de second rang, parmi lesquelles figurent désormais les élections législatives, ce qui éclaire le constat, en apparence paradoxal, des deux records successivement battus en 2007 de participation puis d’abstention.
Cet ouvrage est le fruit d’une observation au long cours et d’une immersion dans la cité populaire des Cosmonautes à Saint-Denis. La publication de quelques conclusions provisoires (dans Libération par exemple) laissaient déjà apercevoir l’ampleur et la qualité du travail. Le livre s’organise autour de la thèse d’un nouveau visage de la société démocratique française, marquée essentiellement par la montée de l’abstention et de l’indifférence politique. Comme la société politique étatsunienne, la démocratie française pourrait à terme fonctionner dans le silence de plus d’un électeur sur deux. Déjà, dans la cité des Cosmonautes, « ce sont environ 60 % des habitants dont on sait par avance qu’ils ne participeront au vote, quels que soient le contexte de l’élection et les enjeux politiques du scrutin ».
Les deux observateurs donnent chair en permanence à des approches statistiques qui souffrent de donner une homogénéité factice à des comportements différenciés ou de fausser tout simplement l’analyse de la réalité. Ils étudient des données trop souvent négligées, comme les procès-verbaux des listes électorales, et mesurent à la fois une fidélité de plus en plus faible au rituel du vote, mais aussi le progrès d’un vote sur enjeux, plus ou moins intermittent en fonction de l’intensité perçue de ces derniers. À cela s’ajoutent des entretiens riches et toujours éclairants, qui permettent de ressaisir le point de vue des habitants de la Cité. Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen dressent en fait un portrait indispensable à qui veut tenter aujourd’hui d’apercevoir l’un des visages de la France, trop souvent confiné dans l’invisibilité ou le discours médiatique rapide.
À l’heure d’une interrogation sur le « vote populaire » ou sur les « quartiers populaires », cette étude vient rappeler quelques enseignements forts. La substitution du vocable populaire à celui d’ouvrier aurait d’ailleurs pu fournir aux auteurs un sujet de réflexion en soi, tant se révèle massive la déstructuration qu’ils décrivent de la classe ouvrière, dans ses modes de socialisation, dans son rapport au travail comme dans ses comportements politiques les plus quotidiens. Sur ce point, ils rejoignent et croisent les analyses trop souvent opposées à tort, y compris par leurs propres auteurs, de Stéphane Beaud et Michel Pialoux d’un côté, et d’Éric Maurin de l’autre. Ils suggèrent au contraire leur conciliation possible : la classe ouvrière n’est plus, en tout cas pas en tant que classe, porteuse de solidarités, de sociabilités et d’identités, fragilisée qu’elle a été ces dernières années par les transformations de la condition salariale et par l’individualisation croissante des rapports de travail1. Place donc au « populaire », terme générique qui dit bien cette mutation, mais ne répond pas pour autant aux mêmes impératifs de mise en forme politique, attestant un manque, un vide, laissé en creux par la disparition, en premier chef, du Parti communiste – particulièrement sensible dans cette Cité de la banlieue rouge.
C’est dans ce vide que s’opère le décrochage dont nos auteurs suggèrent au passage que, révélé et aggravé dans des scrutins plus récents, il remonte probablement aux élections législatives de 1978.
La démocratie de l’abstention se constate dès lors dans la fragilisation progressive de l’acte de vote, qui réduit progressivement le noyau dur des participants réguliers et fidèles. Mais c’est en amont que se constate la distance prise avec le rituel, non seulement dans la non-inscription sur les listes électorales, particulièrement forte dans le quartier étudié comme plus globalement en milieu « populaire », mais aussi dans ce que Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen suggèrent d’appeler la mal-inscription. Plus du quart des électeurs inscrits seraient mal-inscrits aux Cosmonautes : catégorie nouvelle et inexplorée d’électeurs qui s’étant une fois inscrits dans un lieu précis n’accomplissent pas l’effort d’une réinscription en cas de déménagement, sans pour autant être radiés des listes électorales, renonçant ainsi à l’exercice de leur droit citoyen.
Le vote et la participation politique sont analysés comme le résultat non seulement des campagnes et des stimulations « nationales », mais aussi de tout un ensemble de micro-pressions qui s’exercent à travers les réseaux familiaux, amicaux ou professionnels sur les individus. Les deux auteurs concluent avec scepticisme sur les chances d’une remobilisation, dans la mesure même de la déstructuration de ces sociabilités de base, dans la mesure de la dégradation des conditions sociales d’existence. Ni des aménagements techniques visant à réduire les coûts de la participation, dès l’inscription électorale, ni les grands discours et les grands programmes ne semblent à même de résoudre à court terme cette question de la démobilisation, qui renvoie à un traitement plus profond de la question sociale.
Toutefois, certains portraits, certains entretiens laissent aussi affleurer un possible optimisme. Il suppose la mise en train d’un travail de politisation dont les élus locaux peuvent être les initiateurs, à condition d’éviter à la fois l’écueil du clientélisme classique et la condamnation préalable et stigmatisante de formes parfois déroutantes de mobilisation2. Les habitants des cités ont aussi des « intérêts » et ils ne sont pas moins nobles, pas moins « politiques » que ceux des habitants des beaux quartiers. Une leçon, à n’en pas douter, pour les scrutins municipaux à venir…
Goulven Boudic
Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention, Gallimard, Folio-Actuel.
1. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, 10-18, rééd. 2004, Violences urbaines, violence sociale, Pluriel-Hachette, 2003, Éric Maurin, Le Ghetto français, Seuil-La République des idées, 2004. #
2. Voir par exemple les portraits de Sabrina et Samira, « De nouveaux militants ? », pp. 290-303.#