Philosophie
Petit lexique de la bêtise actuelle
Être savant du savoir d’autrui, nous enseigne Montaigne, ne nous rend pas sage. Il en va de même des lieux communs, ces idées fausses tenues pour vraies. Tant que nous serons capable de répéter que « la météo se trompe toujours » ou que « la technique supprime le travail », l’auteur des Essais pourra continuer de nous comparer à des perroquets. En titrant son livre Petit Lexique de la bêtise actuelle, publié par les éditions du Temps, à Nantes, le philosophe Christian Godin se situe dans la prestigieuse généalogie de Flaubert (Dictionnaire des idées reçues), Léon Bloy (Exégèse des lieux communs) et Jacques Ellul (Exégèse des nouveaux lieux communs). Lesquels, animés d’une saine révolte, se présupposaient indemnes du mal. Mais si le philosophe est prompt à réagir contre la bêtise, c’est qu’il la connaît bien : elle est en lui comme en chacun.
La bêtise a la formule facile. Le lieu commun est ce qui vient d’abord à l’esprit. Il naît de la croyance que la voix qui parle en nous dit le vrai : le lieu commun est un fait de langage. Il existe une véritable jouissance de la banalité sans laquelle manquerait à l’idéologie son moteur : la répétition. Voilà pourquoi la lecture de ce Lexique nous laisse un vague sentiment de flagrant délit : Ne nous sommes-nous jamais indignés contre l’acharnement thérapeutique ? Ne croyons-nous pas que le corps ne ment pas ? Ne considérons-nous pas, bercés par la prose altière de Guy Debord, et malgré l’évidence d’un déclin des rites publics au profit d’un espace privé hypertrophié, que nous vivons dans une société du spectacle ? Christian Godin aborde rarement le lieu commun de manière frontale, sabre au clair comme Léon Bloy, pour qui l’idée reçue était d’essence bourgeoise. Certes, il se fait lui aussi une idée précise de son sujet, l’homme qui « stagne durant le cinquième de sa vie éveillée dans la position de téléspectateur ». Mais il ne présuppose pas que l’on puisse, d’un simple bon mot, démasquer la bêtise. Au contraire, il montre combien celle-ci est subtile, et combien il faut l’être aussi pour l’identifier – car il y a une intelligence de la bêtise. Exemple : « L’acharnement thérapeutique ». Bien entendu, nous sommes contre. Pour Christian Godin, cette idée d’acharnement n’est qu’une forme retournée de l’idée d’euthanasie. Le terme d’« acharnement » contient une connotation de férocité qui contient toute notre vision techniciste de la vie : « De même que la naissance est le produit de la volonté, la mort doit l’être aussi ; ni le hasard, ni la nature ne sont admis – quant à Dieu, seuls quelques irréductibles croyants pensent encore qu’il a quelque chose à voir dans ces événements. » En préface, Christian Godin donne au lieu commun une fonction d’autojustification : « On comprend que celui qui dit que nul n’est parfait a une grosse cochonnerie à cacher ». Et pour lui, ces notions nées de l’air du temps, comme la différence, le refus de la morale, le relativisme culturel, servent « à donner une noblesse symbolique à des projets et comportements triviaux ». L’auteur s’attache ainsi à déconstruire ces notions toute faites, ces expressions figées : « la morale judéo-chrétienne », « la parole sans tabous », la « culture d’entreprise »…
En filigrane de ce lexique, le lecteur accablé entrevoit la possibilité d’une pensée neuve « dans un langage qui a déjà tant parlé ». La pensée, nous apprend Nietzsche, se développe à l’écart des superlatifs et de l’émotion stéréotypée, dans le royaume de l’existence inexplorée, où le langage n’est pas encore allé. Royaume au seuil duquel nous laisse Christian Godin, seuls avec notre bêtise.
Daniel Morvan
Christian Godin, Petit lexique de la bêtise actuelle, Éditions du Temps (Nantes). 224 pages, 15 €.
Qu’est-ce qu’un événement ?
S’il lui incombe de penser l’événement, d’en faire même parfois une catégorie cardinale, la philosophie elle-même, ordinairement, ne fait pas événement. C’est qu’elle s’élabore, pour l’essentiel, dans la pénombre des bureaux et des bibliothèques, à la faveur d’une vie recluse et imperceptible, et qu’elle est, en son activité comme en ses produits, peu mesurable à l’aune de l’actualité, peu susceptible de « reportage ».
Pourtant, si elle veut toucher un public plus large que celui des spécialistes, il lui faut sortir de sa réserve et aller au-devant du public. Il lui faut se mettre en scène, en créant ce qu’on appelle aujourd’hui un « événement culturel », à l’instar de ces « Rencontres de Sophie » qui ont lieu chaque année à Nantes. Plusieurs milliers d’auditeurs y assistent, faisant l’effort, trois jours durant, d’entrer dans la dramaturgie des concepts pour jouer leur jeu difficile, à la faveur de conférences et autres tables-rondes.
Mais rendre populaire la philosophie, comme le voulait le siècle des Lumières, requiert qu’on puisse d’abord en perpétuer la pratique la plus savante. Guillaume Durand, s’il est, au sein de l’association « Philosophia », l’un des initiateurs des rencontres en question, est aussi un philosophe engagé dans la recherche la plus avancée, comme en atteste l’ouvrage qu’il vient de publier sur Whitehead.
D’abord mathématicien et très lié à Russell, Whitehead (1861-1947) s’appuie sur les outils de la nouvelle logique mathématique comme sur ceux de la nouvelle physique pour forger une métaphysique originale. À la base de celle-ci, on trouve une théorie de l’événement qui a retenu l’intérêt de Gilles Deleuze, lequel lui consacre un chapitre dans un livre sur Leibniz. C’est cette théorie que Guillaume Durand s’emploie à démêler, s’attachant à montrer comment Whitehead élabore une méthode de l’« abstraction extensive » pour penser, à partir de ces éléments ultimes de l’expérience sensible que sont les événements, à la fois les objets fondamentaux de la géométrie et de la physique et ceux de la perception. En découlent une philosophie de la nature et une ontologie où l’être n’est plus défini comme substance, mais comme flux d’événements n’excluant pas toutefois la permanence requise par les objets. Guillaume Durand parcourt avec beaucoup de maîtrise ces territoires complexes, qui sont comme l’antichambre obligée de la métaphysique du philosophe anglais.
Jean-Claude Pinson
Guillaume Durand, Des événements aux objets, La méthode de l’abstraction extensive chez A. N. Whitehead, Ontos Verlag, 452 p., 129 €.
Questions disputées
Peu connu du grand public, Vincent Descombes n’en est pas moins l’auteur d’une œuvre singulière et importante, dont l’influence s’étend au-delà des seuls spécialistes de philosophie. Sa singularité ne tient pourtant pas à sa façon de concevoir ce que peut faire la philosophie. En effet, c’est en lisant les dialogues de Platon et la Métaphysique d’Aristote que Descombes reconnaît avoir modelé son idée de la philosophie : les problèmes philosophiques sont des problèmes conceptuels, c’est-à-dire des problèmes que l’on ne peut espérer résoudre à l’aide d’un complément d’information car ils sont comme des nœuds qui se seraient formés dans notre esprit du fait d’interférences et d’embrouillements entre nos idées. Ce que la philosophie essaie de faire, c’est dénouer ces nœuds, c’est mettre de l’ordre dans nos concepts en vue de clarifier nos pensées.
L’une des originalités de Descombes tient à ce qu’il est l’un des premiers en France à avoir relevé avec succès cette gageure d’aborder les questions philosophiques par la voie « grammaticale » initiée par Wittgenstein. Si les concepts sont les outils dont nous usons pour penser et agir, la clarification conceptuelle doit passer par le patient rappel de leur mode d’emploi dans le langage, de leur « grammaire » au sens philosophique. En effet, puisqu’il n’est pas question de rompre le fil de nos pensées, nous n’avons pas d’autre choix pour dénouer notre esprit que de refaire à l’envers les mouvements compliqués qui l’ont noué. Comme l’écrit Wittgenstein : « La complexité de la philosophie n’est pas celle de sa matière, mais celle des nodosités de notre pensée. »
C’est pour mieux saisir et discuter les mouvements philosophiques de démêlement opérés par Descombes que se sont réunis quelques philosophes à La Baule à la fin de l’été 2005. Le livre Vincent Descombes. Questions disputées rend accessibles certains travaux présentés à cette occasion, ainsi qu’une réponse de Descombes, donnée sous la forme d’un entretien mené par deux philosophes nantais, Bruno Gnassounou et Cyrille Michon. Il s’agit d’une excellente introduction à l’œuvre du philosophe : les contributions touchent aux nombreux domaines que couvre la vaste pensée de Descombes, de la critique littéraire à la philosophie politique, en passant par l’esthétique, l’anthropologie sociale, les philosophies du sujet, de l’esprit, de l’action, des règles et du droit. L’entretien indique notamment certaines implications juridiques et politiques de sa philosophie sociale inspirée de Louis Dumont, l’anthropologue spécialiste de l’Inde. On y trouvera par exemple une appréciation de l’idée de socialisme et une analyse du contrat de travail, très éclairantes dans les ténèbres de cette époque. La lecture de ce livre intéressera donc tout citoyen désireux de participer au débat d’idées et de s’engager dans la vie de la Cité.
Hugo Clémot
Vincent Descombes. Questions disputées. Éditions Cécile Defaut, 2007, 444 p., 22 €.
Penser la crise
Après l’édition récente de conférences sur le « populisme », les éditions M-Éditer proposent sous la forme d’un abécédaire les textes de vingt-quatre interventions prononcées dans le cadre des Rencontres de Sophie en février 2006 autour du thème de la crise. On y verra d’emblée le signe de la vitalité, non seulement de la réflexion philosophique, mais de la volonté de partage de la connaissance, qui est au principe même des Rencontres de Sophie.
Il est délicat de rendre compte de l’intégralité d’un ouvrage qui entend aborder la question de la crise à travers des entrées aussi diverses, certaines attendues (Autorité, Devenir, Humanité, etc) et d’autres plus surprenantes (Patatras, Yin-Yang, Zut). On pourra certes ici regretter l’absence de telle ou telle entrée : progrès, économie, par exemple. Mais c’est le lot même de l’abécédaire que de ne pas être un dictionnaire.
Une exigence commune nous semble toutefois traverser l’ensemble des textes, qu’illustre la fécondité d’une posture revendiquée d’« éducateur politique », pour reprendre une formule de Paul Ricœur. Dans leur grande part, les contributions proposées aboutissent ainsi à la définition de positions raisonnablement républicaines, qui rappellent la condition éminemment politique de nos existences et la nécessité de penser le vivre-ensemble.
Même si la notation peut apparaître paradoxale, l’objet des Rencontres de Sophie étant précisément de rendre visible l’activité philosophique dans une époque de moins en moins portée à l’exigence intellectuelle, on peut éventuellement regretter la trop faible présence d’un dialogue interdisciplinaire, entre le strict champ philosophique et l’ensemble des sciences humaines. Il nous semble sur ce point d’ailleurs qu’en s’ouvrant à d’autres voix lors des dernières rencontres de 2007 consacrées au Mal, les initiateurs de ce moment fort de la vie des idées nantaises ont montré la fécondité de cette ouverture.
Plus curieuse et plus contestable nous paraît la mise en avant du texte d’Alain Finkielkraut, inscrit de toute évidence comme argument de vente sur la couverture de l’ouvrage. On comprend bien les impératifs de l’édition, qui semblent être à l’origine de ce privilège accordé à une figure médiatique dont la notoriété peut servir la diffusion du livre.
Mais on peut s’étonner aussi que l’attention extrême au sens des mots, que traduit la forme même de l’abécédaire, puisse se satisfaire de la mise en exergue d’un texte prononcé par un auteur, dont les propos jamais vraiment regrettés ni démentis sur la composition de l’équipe de France de football, laissaient suggérer une tendance lourde à confondre l’exercice philosophique et le commentaire de bistrot. Il y aurait ainsi beaucoup à dire sur un texte qui transforme allègrement et sans autre forme de vérification empirique l’interprétation d’un fait divers et une montée en généralité hâtive sur la sécession d’élèves « noirs et maghrébins ». Qu’il faille sortir d’une culture de l’excuse et continuer à rappeler chacun à sa responsabilité individuelle ne doit pas par ailleurs faire abandonner la nécessité d’une compréhension sociologique de ces phénomènes. Et il faut le répéter, contre Alain Finkielkraut : la démarche compréhensive à l’œuvre dans la démarche sociologique ne se confond pas avec une quelconque culture de l’excuse. Allons plus loin encore : il est des situations où le seul rappel à la responsabilité individuelle apparaît bien comme le meilleur allié d’une nouvelle forme de darwinisme social – le destin de chacun n’étant plus dépendant que des investissements personnels réellement consentis, comme si était désormais admis sans contestation ce présupposé, dont chaque jour nous révèle pourtant la fausseté, que chacun partirait dans la vie doté des mêmes chances et des mêmes armes.
Mais peut-être faut-il voir aussi dans l’agencement même de l’abécédaire une réponse immédiate à cette critique : l’intervention de Jacques Ricot sur l’Autorité, qui suit immédiatement le texte d’Alain Finkielkraut, rompt en effet avec cette lamentation catastrophiste, qui justifie implicitement les pires projets d’une illusoire restauration d’un ordre disparu – à supposer qu’il ait été –, et ouvre à une refondation plus utile et plus féconde de l’idée même de l’autorité.
Goulven Boudic
Penser la crise, Lexique critique de la crise dans tous ses états, ABCDaire précédé de « Les meilleures intentions » par Alain Finkielkraut, M-éditer, 2007, 20 e.
(Place publique #07)
Le cogito amoureux
Le cogito amoureux : par ce titre, Joël Gaubert, qui enseigne la philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, nous invite à réfléchir à la possibilité « pour le cogito d’être réellement amoureux ». Penser comme on désire, désirer comme on pense, tel est le paradoxe. Cherchant à définir une pensée qui se penserait aussi comme étant ce qui la trouble, et penserait ce trouble comme une pensée (pensée de l’Autre, de la beauté), l’auteur se place dans un contexte de « crise de la pensée et de l’action, en érotique comme en politique ». Cet aimable dialogue socratique se pose comme critique du nihilisme contemporain, qui fait de l’amour une pulsion tyrannique dégagée de toutes les liaisons symboliques, brutale, sans mots.
Si le cogito (« je pense donc je suis ») fait de la raison le « remède contre les passions », il est cependant sans défense devant un Eros qui investit la place et enivre la pensée, entièrement focalisée par le « besoin insensé et douloureux de posséder » (Proust).
Traversant les grands textes philosophiques, l’essai envisage toutes les combinaisons possibles entre Eros et Cogito, le coup de foudre étant une menace pour la raison, avant de devenir sa condition même d’existence. Opposer amour et raison semble aller de soi au regard d’un certain sens commun. En réalité, l’amour est dans la tradition platonicienne le mouvement décisif où l’homme se tourne vers le monde des Idées, commence sa conversion, traversant de nombreux avatars, jalousie, fétichisme de la marchandise, possession malheureuse (Du côté de chez Swann), réduction de l’objet d’amour à sa valeur mondaine. L’existence érotique ne s’établit pas plus contre la pensée que celle-ci ne se fonde comme refoulement des pulsions. Nous sommes, dit Jean-Luc Marion (cité par l’auteur) « toujours déjà pris dans la tonalité d’une disposition érotique – amour ou haine, malheur ou bonheur, jouissance ou souffrance, espoir ou désespoir, solitude ou communion – et […] jamais nous ne pouvons prétendre, sans nous mentir à nous-mêmes, atteindre une neutralité érotique de fond. » Ce que l’on peut rapprocher de la théorie freudienne de la sublimation, qui consiste dans le déplacement de l’énergie sexuelle sur d’autres buts « sans perdre essentiellement en intensité ». L’élan amoureux est lui aussi doué de la faculté de se donner librement son propre sens, et de viser un autre monde que celui des satisfactions immédiates. C’est parfois même cette transcendance que l’on appelle « amour ». Joël Gaubert excelle à faire entendre les correspondances entre philosophie et littérature, rappelant que l’amour a fonction initiatique et révélatrice, dans un espace dilaté où le sens se révèle par un jeu de correspondances et de « longs échos » (Baudelaire, Nerval, Proust). Tous les coups de foudre n’ont pas cette chance d’ouvrir les portes de la transcendance - la belle affaire, dira-t-on ; l’amour n’est d’ailleurs pas une passion, mais contient toutes les passions. Aussi peut-on y voir plutôt comme un résumé de la totalité humaine : comment alors l’Eros pourrait-il se connaître sans une pensée qui lui permette de distinguer dans l’indistinction des objets d’amour la subtile ligne musicale qui est comme sa signature inimitable ? Et que vaudrait une raison qui n’ait tremblé sur ses bases ? Comme en miroir de cette belle leçon de philosophie, l’éditrice Cécile Defaut a choisi de publier De l’amour, pensées trouvées dans un vieux cahier de dessin de Marcel Conche. L’auteur de Analyse de l’amour et autres sujets rouvre son carnet intime de jeune homme, en le proposant au lecteur comme un « stimulant de la réflexion ».
Daniel Morvan
Joël Gaubert : Le cogito amoureux, 124 pages, 12€. Et Marcel Conche : De l’amour, 55 pages, 9€. Editions Cécile Defaut, Nantes.
(Place publique #08)
Être savant du savoir d’autrui, nous enseigne Montaigne, ne nous rend pas sage. Il en va de même des lieux communs, ces idées fausses tenues pour vraies. Tant que nous serons capable de répéter que « la météo se trompe toujours » ou que « la technique supprime le travail », l’auteur des Essais pourra continuer de nous comparer à des perroquets. En titrant son livre Petit Lexique de la bêtise actuelle, publié par les éditions du Temps, à Nantes, le philosophe Christian Godin se situe dans la prestigieuse généalogie de Flaubert (Dictionnaire des idées reçues), Léon Bloy (Exégèse des lieux communs) et Jacques Ellul (Exégèse des nouveaux lieux communs). Lesquels, animés d’une saine révolte, se présupposaient indemnes du mal. Mais si le philosophe est prompt à réagir contre la bêtise, c’est qu’il la connaît bien : elle est en lui comme en chacun.
La bêtise a la formule facile. Le lieu commun est ce qui vient d’abord à l’esprit. Il naît de la croyance que la voix qui parle en nous dit le vrai : le lieu commun est un fait de langage. Il existe une véritable jouissance de la banalité sans laquelle manquerait à l’idéologie son moteur : la répétition. Voilà pourquoi la lecture de ce Lexique nous laisse un vague sentiment de flagrant délit : Ne nous sommes-nous jamais indignés contre l’acharnement thérapeutique ? Ne croyons-nous pas que le corps ne ment pas ? Ne considérons-nous pas, bercés par la prose altière de Guy Debord, et malgré l’évidence d’un déclin des rites publics au profit d’un espace privé hypertrophié, que nous vivons dans une société du spectacle ? Christian Godin aborde rarement le lieu commun de manière frontale, sabre au clair comme Léon Bloy, pour qui l’idée reçue était d’essence bourgeoise. Certes, il se fait lui aussi une idée précise de son sujet, l’homme qui « stagne durant le cinquième de sa vie éveillée dans la position de téléspectateur ». Mais il ne présuppose pas que l’on puisse, d’un simple bon mot, démasquer la bêtise. Au contraire, il montre combien celle-ci est subtile, et combien il faut l’être aussi pour l’identifier – car il y a une intelligence de la bêtise. Exemple : « L’acharnement thérapeutique ». Bien entendu, nous sommes contre. Pour Christian Godin, cette idée d’acharnement n’est qu’une forme retournée de l’idée d’euthanasie. Le terme d’« acharnement » contient une connotation de férocité qui contient toute notre vision techniciste de la vie : « De même que la naissance est le produit de la volonté, la mort doit l’être aussi ; ni le hasard, ni la nature ne sont admis – quant à Dieu, seuls quelques irréductibles croyants pensent encore qu’il a quelque chose à voir dans ces événements. » En préface, Christian Godin donne au lieu commun une fonction d’autojustification : « On comprend que celui qui dit que nul n’est parfait a une grosse cochonnerie à cacher ». Et pour lui, ces notions nées de l’air du temps, comme la différence, le refus de la morale, le relativisme culturel, servent « à donner une noblesse symbolique à des projets et comportements triviaux ». L’auteur s’attache ainsi à déconstruire ces notions toute faites, ces expressions figées : « la morale judéo-chrétienne », « la parole sans tabous », la « culture d’entreprise »…
En filigrane de ce lexique, le lecteur accablé entrevoit la possibilité d’une pensée neuve « dans un langage qui a déjà tant parlé ». La pensée, nous apprend Nietzsche, se développe à l’écart des superlatifs et de l’émotion stéréotypée, dans le royaume de l’existence inexplorée, où le langage n’est pas encore allé. Royaume au seuil duquel nous laisse Christian Godin, seuls avec notre bêtise.
Daniel Morvan
Christian Godin, Petit lexique de la bêtise actuelle, Éditions du Temps (Nantes). 224 pages, 15 €.
Qu’est-ce qu’un événement ?
S’il lui incombe de penser l’événement, d’en faire même parfois une catégorie cardinale, la philosophie elle-même, ordinairement, ne fait pas événement. C’est qu’elle s’élabore, pour l’essentiel, dans la pénombre des bureaux et des bibliothèques, à la faveur d’une vie recluse et imperceptible, et qu’elle est, en son activité comme en ses produits, peu mesurable à l’aune de l’actualité, peu susceptible de « reportage ».
Pourtant, si elle veut toucher un public plus large que celui des spécialistes, il lui faut sortir de sa réserve et aller au-devant du public. Il lui faut se mettre en scène, en créant ce qu’on appelle aujourd’hui un « événement culturel », à l’instar de ces « Rencontres de Sophie » qui ont lieu chaque année à Nantes. Plusieurs milliers d’auditeurs y assistent, faisant l’effort, trois jours durant, d’entrer dans la dramaturgie des concepts pour jouer leur jeu difficile, à la faveur de conférences et autres tables-rondes.
Mais rendre populaire la philosophie, comme le voulait le siècle des Lumières, requiert qu’on puisse d’abord en perpétuer la pratique la plus savante. Guillaume Durand, s’il est, au sein de l’association « Philosophia », l’un des initiateurs des rencontres en question, est aussi un philosophe engagé dans la recherche la plus avancée, comme en atteste l’ouvrage qu’il vient de publier sur Whitehead.
D’abord mathématicien et très lié à Russell, Whitehead (1861-1947) s’appuie sur les outils de la nouvelle logique mathématique comme sur ceux de la nouvelle physique pour forger une métaphysique originale. À la base de celle-ci, on trouve une théorie de l’événement qui a retenu l’intérêt de Gilles Deleuze, lequel lui consacre un chapitre dans un livre sur Leibniz. C’est cette théorie que Guillaume Durand s’emploie à démêler, s’attachant à montrer comment Whitehead élabore une méthode de l’« abstraction extensive » pour penser, à partir de ces éléments ultimes de l’expérience sensible que sont les événements, à la fois les objets fondamentaux de la géométrie et de la physique et ceux de la perception. En découlent une philosophie de la nature et une ontologie où l’être n’est plus défini comme substance, mais comme flux d’événements n’excluant pas toutefois la permanence requise par les objets. Guillaume Durand parcourt avec beaucoup de maîtrise ces territoires complexes, qui sont comme l’antichambre obligée de la métaphysique du philosophe anglais.
Jean-Claude Pinson
Guillaume Durand, Des événements aux objets, La méthode de l’abstraction extensive chez A. N. Whitehead, Ontos Verlag, 452 p., 129 €.
Questions disputées
Peu connu du grand public, Vincent Descombes n’en est pas moins l’auteur d’une œuvre singulière et importante, dont l’influence s’étend au-delà des seuls spécialistes de philosophie. Sa singularité ne tient pourtant pas à sa façon de concevoir ce que peut faire la philosophie. En effet, c’est en lisant les dialogues de Platon et la Métaphysique d’Aristote que Descombes reconnaît avoir modelé son idée de la philosophie : les problèmes philosophiques sont des problèmes conceptuels, c’est-à-dire des problèmes que l’on ne peut espérer résoudre à l’aide d’un complément d’information car ils sont comme des nœuds qui se seraient formés dans notre esprit du fait d’interférences et d’embrouillements entre nos idées. Ce que la philosophie essaie de faire, c’est dénouer ces nœuds, c’est mettre de l’ordre dans nos concepts en vue de clarifier nos pensées.
L’une des originalités de Descombes tient à ce qu’il est l’un des premiers en France à avoir relevé avec succès cette gageure d’aborder les questions philosophiques par la voie « grammaticale » initiée par Wittgenstein. Si les concepts sont les outils dont nous usons pour penser et agir, la clarification conceptuelle doit passer par le patient rappel de leur mode d’emploi dans le langage, de leur « grammaire » au sens philosophique. En effet, puisqu’il n’est pas question de rompre le fil de nos pensées, nous n’avons pas d’autre choix pour dénouer notre esprit que de refaire à l’envers les mouvements compliqués qui l’ont noué. Comme l’écrit Wittgenstein : « La complexité de la philosophie n’est pas celle de sa matière, mais celle des nodosités de notre pensée. »
C’est pour mieux saisir et discuter les mouvements philosophiques de démêlement opérés par Descombes que se sont réunis quelques philosophes à La Baule à la fin de l’été 2005. Le livre Vincent Descombes. Questions disputées rend accessibles certains travaux présentés à cette occasion, ainsi qu’une réponse de Descombes, donnée sous la forme d’un entretien mené par deux philosophes nantais, Bruno Gnassounou et Cyrille Michon. Il s’agit d’une excellente introduction à l’œuvre du philosophe : les contributions touchent aux nombreux domaines que couvre la vaste pensée de Descombes, de la critique littéraire à la philosophie politique, en passant par l’esthétique, l’anthropologie sociale, les philosophies du sujet, de l’esprit, de l’action, des règles et du droit. L’entretien indique notamment certaines implications juridiques et politiques de sa philosophie sociale inspirée de Louis Dumont, l’anthropologue spécialiste de l’Inde. On y trouvera par exemple une appréciation de l’idée de socialisme et une analyse du contrat de travail, très éclairantes dans les ténèbres de cette époque. La lecture de ce livre intéressera donc tout citoyen désireux de participer au débat d’idées et de s’engager dans la vie de la Cité.
Hugo Clémot
Vincent Descombes. Questions disputées. Éditions Cécile Defaut, 2007, 444 p., 22 €.
Penser la crise
Après l’édition récente de conférences sur le « populisme », les éditions M-Éditer proposent sous la forme d’un abécédaire les textes de vingt-quatre interventions prononcées dans le cadre des Rencontres de Sophie en février 2006 autour du thème de la crise. On y verra d’emblée le signe de la vitalité, non seulement de la réflexion philosophique, mais de la volonté de partage de la connaissance, qui est au principe même des Rencontres de Sophie.
Il est délicat de rendre compte de l’intégralité d’un ouvrage qui entend aborder la question de la crise à travers des entrées aussi diverses, certaines attendues (Autorité, Devenir, Humanité, etc) et d’autres plus surprenantes (Patatras, Yin-Yang, Zut). On pourra certes ici regretter l’absence de telle ou telle entrée : progrès, économie, par exemple. Mais c’est le lot même de l’abécédaire que de ne pas être un dictionnaire.
Une exigence commune nous semble toutefois traverser l’ensemble des textes, qu’illustre la fécondité d’une posture revendiquée d’« éducateur politique », pour reprendre une formule de Paul Ricœur. Dans leur grande part, les contributions proposées aboutissent ainsi à la définition de positions raisonnablement républicaines, qui rappellent la condition éminemment politique de nos existences et la nécessité de penser le vivre-ensemble.
Même si la notation peut apparaître paradoxale, l’objet des Rencontres de Sophie étant précisément de rendre visible l’activité philosophique dans une époque de moins en moins portée à l’exigence intellectuelle, on peut éventuellement regretter la trop faible présence d’un dialogue interdisciplinaire, entre le strict champ philosophique et l’ensemble des sciences humaines. Il nous semble sur ce point d’ailleurs qu’en s’ouvrant à d’autres voix lors des dernières rencontres de 2007 consacrées au Mal, les initiateurs de ce moment fort de la vie des idées nantaises ont montré la fécondité de cette ouverture.
Plus curieuse et plus contestable nous paraît la mise en avant du texte d’Alain Finkielkraut, inscrit de toute évidence comme argument de vente sur la couverture de l’ouvrage. On comprend bien les impératifs de l’édition, qui semblent être à l’origine de ce privilège accordé à une figure médiatique dont la notoriété peut servir la diffusion du livre.
Mais on peut s’étonner aussi que l’attention extrême au sens des mots, que traduit la forme même de l’abécédaire, puisse se satisfaire de la mise en exergue d’un texte prononcé par un auteur, dont les propos jamais vraiment regrettés ni démentis sur la composition de l’équipe de France de football, laissaient suggérer une tendance lourde à confondre l’exercice philosophique et le commentaire de bistrot. Il y aurait ainsi beaucoup à dire sur un texte qui transforme allègrement et sans autre forme de vérification empirique l’interprétation d’un fait divers et une montée en généralité hâtive sur la sécession d’élèves « noirs et maghrébins ». Qu’il faille sortir d’une culture de l’excuse et continuer à rappeler chacun à sa responsabilité individuelle ne doit pas par ailleurs faire abandonner la nécessité d’une compréhension sociologique de ces phénomènes. Et il faut le répéter, contre Alain Finkielkraut : la démarche compréhensive à l’œuvre dans la démarche sociologique ne se confond pas avec une quelconque culture de l’excuse. Allons plus loin encore : il est des situations où le seul rappel à la responsabilité individuelle apparaît bien comme le meilleur allié d’une nouvelle forme de darwinisme social – le destin de chacun n’étant plus dépendant que des investissements personnels réellement consentis, comme si était désormais admis sans contestation ce présupposé, dont chaque jour nous révèle pourtant la fausseté, que chacun partirait dans la vie doté des mêmes chances et des mêmes armes.
Mais peut-être faut-il voir aussi dans l’agencement même de l’abécédaire une réponse immédiate à cette critique : l’intervention de Jacques Ricot sur l’Autorité, qui suit immédiatement le texte d’Alain Finkielkraut, rompt en effet avec cette lamentation catastrophiste, qui justifie implicitement les pires projets d’une illusoire restauration d’un ordre disparu – à supposer qu’il ait été –, et ouvre à une refondation plus utile et plus féconde de l’idée même de l’autorité.
Goulven Boudic
Penser la crise, Lexique critique de la crise dans tous ses états, ABCDaire précédé de « Les meilleures intentions » par Alain Finkielkraut, M-éditer, 2007, 20 e.
(Place publique #07)
Le cogito amoureux
Le cogito amoureux : par ce titre, Joël Gaubert, qui enseigne la philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, nous invite à réfléchir à la possibilité « pour le cogito d’être réellement amoureux ». Penser comme on désire, désirer comme on pense, tel est le paradoxe. Cherchant à définir une pensée qui se penserait aussi comme étant ce qui la trouble, et penserait ce trouble comme une pensée (pensée de l’Autre, de la beauté), l’auteur se place dans un contexte de « crise de la pensée et de l’action, en érotique comme en politique ». Cet aimable dialogue socratique se pose comme critique du nihilisme contemporain, qui fait de l’amour une pulsion tyrannique dégagée de toutes les liaisons symboliques, brutale, sans mots.
Si le cogito (« je pense donc je suis ») fait de la raison le « remède contre les passions », il est cependant sans défense devant un Eros qui investit la place et enivre la pensée, entièrement focalisée par le « besoin insensé et douloureux de posséder » (Proust).
Traversant les grands textes philosophiques, l’essai envisage toutes les combinaisons possibles entre Eros et Cogito, le coup de foudre étant une menace pour la raison, avant de devenir sa condition même d’existence. Opposer amour et raison semble aller de soi au regard d’un certain sens commun. En réalité, l’amour est dans la tradition platonicienne le mouvement décisif où l’homme se tourne vers le monde des Idées, commence sa conversion, traversant de nombreux avatars, jalousie, fétichisme de la marchandise, possession malheureuse (Du côté de chez Swann), réduction de l’objet d’amour à sa valeur mondaine. L’existence érotique ne s’établit pas plus contre la pensée que celle-ci ne se fonde comme refoulement des pulsions. Nous sommes, dit Jean-Luc Marion (cité par l’auteur) « toujours déjà pris dans la tonalité d’une disposition érotique – amour ou haine, malheur ou bonheur, jouissance ou souffrance, espoir ou désespoir, solitude ou communion – et […] jamais nous ne pouvons prétendre, sans nous mentir à nous-mêmes, atteindre une neutralité érotique de fond. » Ce que l’on peut rapprocher de la théorie freudienne de la sublimation, qui consiste dans le déplacement de l’énergie sexuelle sur d’autres buts « sans perdre essentiellement en intensité ». L’élan amoureux est lui aussi doué de la faculté de se donner librement son propre sens, et de viser un autre monde que celui des satisfactions immédiates. C’est parfois même cette transcendance que l’on appelle « amour ». Joël Gaubert excelle à faire entendre les correspondances entre philosophie et littérature, rappelant que l’amour a fonction initiatique et révélatrice, dans un espace dilaté où le sens se révèle par un jeu de correspondances et de « longs échos » (Baudelaire, Nerval, Proust). Tous les coups de foudre n’ont pas cette chance d’ouvrir les portes de la transcendance - la belle affaire, dira-t-on ; l’amour n’est d’ailleurs pas une passion, mais contient toutes les passions. Aussi peut-on y voir plutôt comme un résumé de la totalité humaine : comment alors l’Eros pourrait-il se connaître sans une pensée qui lui permette de distinguer dans l’indistinction des objets d’amour la subtile ligne musicale qui est comme sa signature inimitable ? Et que vaudrait une raison qui n’ait tremblé sur ses bases ? Comme en miroir de cette belle leçon de philosophie, l’éditrice Cécile Defaut a choisi de publier De l’amour, pensées trouvées dans un vieux cahier de dessin de Marcel Conche. L’auteur de Analyse de l’amour et autres sujets rouvre son carnet intime de jeune homme, en le proposant au lecteur comme un « stimulant de la réflexion ».
Daniel Morvan
Joël Gaubert : Le cogito amoureux, 124 pages, 12€. Et Marcel Conche : De l’amour, 55 pages, 9€. Editions Cécile Defaut, Nantes.
(Place publique #08)