Littérature
Beck, l’impersonnage
D’un roman, d’un article de presse, on peut aimer la fluidité et l’impression de transparence. D’un poème, d’un chant, on aime qu’ils engagent à relire et rechanter. La poésie est retour sur le sens, et toute prose exigeante rêve d’approcher la densité du poème. Mais la poésie suscite aussi résistance, quand elle refuse ce rôle d’enlumineuse de prose pour lier ensemble le babil de l’enfance et l’effort de pensée : c’est ce qui arrive avec Philippe Beck, poète présumé obscur. Car dans l’obscurité autre chose se joue ; non plus le spectacle projeté, mais la nature du système optique – l’identité du poète, matière de la poésie. Beck, l’impersonnage, dialogue avec Gérard Tessier, constitue à la fois son roman de formation et son art poétique.
Cette monographie fort consistante est un objet agréable à feuilleter. Elle est illustrée de photographies personnelles de l’enfance de Philippe Beck et d’aujourd’hui, de manuscrits, couvertures de livres, timbres-postes, portraits, citations. On y trouve également des extraits de l’œuvre poétique (déjà treize livres de poésie publiés de 1996 à aujourd’hui) et de son Journal Impersonnel à paraître au Seuil.
L’ensemble forme un imagier du Beck réel (normalien, agrégé, maître de conférences en philosophie à l’université de Nantes) en contrepoint d’une réflexion dont les thèmes sont classés en courts et denses chapitres, dans une langue très revigorante : Zone d’enfance, Prose, Réalisme, Philosophie, Idylle, Roman, Faits…
Qu’est cette autobiographie qui se donne pour impersonnelle ? « Musique implique des retrouvailles avec l’enfant antique en soi », dit-il. L’ensemble de l’ouvrage est développement d’une poétique comme enfance retrouvée. Non par réminiscence soudaine, mais par une écriture reliée à « l’intensité du plaisir sémantico-mélodique » de l’enfance.
« Le silence du Commençant, c’est le silence de l’attentif : il fait d’abord attention aux musicalisations décisives du bruit, comme le premier poète imaginé », et cette attention est « la cause de tout élan vital ». Il y a donc, dans cette attention première à la rudesse du dire, aux klaxons modernes, au brouhaha, à la confusion, un goût premier pour le Tohu-Bohu qui accroche l’oreille, « organe de la peur ». Le bruit des autres contient le secret de la vie ; être poète, c’est en apprendre la langue. La poésie n’est pas envisagée comme genre (cette forme d’écrit où l’on va à la ligne) mais comme usage du langage où l’on se souvient que « tout mot est un mot technique oublié ». On pense à ce que disait Walter Benjamin de la narration, qu’il opposait à l’information : « Elle conserve ses forces recueillies en elle-même et reste encore longtemps capable de l’expliciter » (Le Narrateur).
Important pour la compréhension de l’œuvre, ce que Beck nous apprend des cours d’exégèse biblique qu’il a suivis à Strasbourg (où il est né en 1963), au titre de « juif périphérique » (par opposition aux orthodoxes en tenue), entre neuf et treize ans. Le Talmud lui apprend à lire entre les lignes. Le texte divin demande toujours à se compléter. Il en va de même du poème, réserve de sens qui s’accomplit dans la relecture. Qui ne relit pas un poème ne le lit pas. Et le sens est ce qui naît de la relecture. Comme chez tout écrivain, on devine, dans les abrupts de l’écriture, ses parois et ses crêtes, la lutte contre les injonctions de la « société négative ». On imagine le jeune Beck boudant aux repas de famille.
L’Impersonnage de Beck disparaît à lui-même comme « dix Albertine ». Il est cousin des hétéronymes portugais de Fernando Pessoa, poète dont on découvrit les manuscrits (signés de noms inventés) après sa mort, dans un coffre de marin en bois de rose. Se découvrir multiple est s’arracher aux fixités d’un Moi rigide et fermé. Même un artiste serait séparé, qui laisserait le texte se révéler hors de lui, simple archive d’un sens fossilisé. Le poète doit plonger dans « la chercherie » du langage, car une forme non-contestée est opaque : « on doit faire quelque chose de neuf pour voir du neuf ».
Et l’apparition du nouveau passe par la voix. Toute poésie est chantée, Beck aime terminer ses lectures avec l’accent alsacien ou confier ses textes à un chœur. La musique est elle aussi un « drame impersonnel », sans aucun point commun avec les vénérations mélomanes, où elle devient « un éther imaginé par les refusés de la vérité ». Aussi trouve-t-on dans le Panthéon de Philippe Beck des compositeurs comme Gérard Pesson ou Boulez, qui rejoignent tant d’autres (Etty Hillesum, Robert Schumann, Lucie Desmoulins, Svjatoslav Richter, Glenn Gould ou Gertrud Kolmar) dans le coffre de bois de rose du poète nommé Personne.
Daniel Morvan

Beck, l’Impersonnage (rencontre avec Gérard Tessier). Éditions Argol. 250 pages, 25 euros.


Julien Gracq,
numéro spécial de 303

À la lecture du numéro spécial consacré par 303 à Julien Gracq, on est partagé entre l’admiration et la perplexité. Admiration pour le considérable travail accompli par Jacques Boislève, l’architecte de ce hors-série, pour quelques textes particulièrement pertinents ou émouvants, pour la recherche iconographique qui donne accès à des portraits jamais vus de Gracq. La perplexité porte sur l’objet réel de ce numéro. Un bilan ? Certainement pas, puisque aucun propos critique, aucune réticence ne trouve place dans ce volume. Une exploration d’aspects cachés de la vie de Gracq ? Non plus, à part, on l’a dit, certaines photos inédites. En réalité, ce numéro est destiné, assure Jacques Boislève, à « dire merci, tous ensemble, à celui qui, nous donnant envie de lire, et même pour certains, envie d’écrire, nous a, depuis si longtemps déjà, apporté tant de bonheurs de lecture et, littéralement, enchantés. »
Ce numéro est donc tout à la fois un cadeau d’anniversaire, quelques mois après les 96 ans de Gracq, et un long exercice d’admiration chanté par un chœur imposant d’où émergent quelques voix. Dès lors, mieux vaut ne pas accorder une importance excessive à l’organisation, somme toute assez lâche, du volume et choisir de prêter l’oreille à tel récitatif, à telle aria qui, davantage que d’autres, vous parle au cœur et à l’intelligence.
Il faut accorder une place particulière aux textes de Jacques Boislève lui-même, qui ne s’est pas contenté de recruter des contributeurs, mais qui a rédigé une part notable du numéro. Jacques Boislève vit à La Meilleraie, face à Saint-Florent-le-Vieil, sur la rive « bretonne » de la Loire. Il est depuis longtemps un familier de Gracq, de l’homme comme de l’œuvre. Qu’ils portent sur la Loire, sur Nantes, sur la mer, ou sur des aspects plus particuliers, ses textes manifestent tout à la fois cette réelle intimité avec l’écrivain, une science jamais prise en défaut et la juste distance de qui sait se tenir à sa place. La basse continue qu’il nous joue constitue la véritable ligne mélodique de l’ouvrage.
Et le reste ? L’excellent alterne avec le décevant, c’est la loi du genre. Une remarquable contribution de Pierre Michon, déjà publiée en 1997, dans le dossier réalisé par le libraire nantais Alain Girard (qu’on retrouve dans ce numéro), et un texte d’une platitude confondante quand on sait qu’il est signé Michel Tournier. Très charmante miniature de Robert de Goulaine, beau récit de François Bon, brillante Chimérique entrevue de Michel Chaillou…
Les écrivains de métier ne sont pas les seuls à être convoqués. L’universitaire Michel Murat livre une perspicace analyse des rapports de Gracq et de l’Allemagne. L’ancien ministre Hubert Védrine donne un récit fluide d’une visite rendue en compagnie de Régis Debray, à comparer avec le témoignage plus personnel d’un autre ancien ministre, le communiste Jack Ralite. Cartes à l’appui, le géomorphologue Jean-René Vanney, va bien plus loin que les propos habituels sur l’importance de la géographie dans la vision du monde de Gracq.
Et puis il y a cette interview, un peu corsetée, parfois convenue et parfois surprenante, avec le maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault. On y apprend notamment que Gracq a décliné l’offre qui lui était faite de donner son nom à une médiathèque, que le maire a toujours dans son bureau un exemplaire de La Forme d’une ville pour l’offrir aux visiteurs de marque et qu’il prête une extrême attention aux remarques de son auteur : « Ce sont de tels hommes qu’il nous faudrait prendre comme conseillers ! […] Ils nous alertent sur la complexité des choses. » Et Jean-Marc Ayrault n’oublie pas de signaler qu’il a, lui aussi, et en compagnie de sa femme, effectué le voyage à Saint-Florent.
La visite au grand écrivain est depuis longtemps en France un genre littéraire à part entière dont la-rencontre-avec-Julien-Gracq-3-rue-du-Grenier-à-Sel est en train d’en devenir une catégorie privilégiée. Ce numéro en offre bien des morceaux choisis. Il y a de la religiosité dans cet espoir de toucher la main du maître, de la terreur sacrée chez ces visiteurs qui scrutent le frémissement d’un des rideaux de la demeure des rives de Loire. Par contraste, on goûte la bonhomie respectueuse avec laquelle Hervé Guézengar parle de son ancien voisin. Ah, la joie enfantine du vieil homme quand il déballe son cadeau d’anniversaire, un boomerang ! Et l’ardeur qu’il met à le lancer dans un pré voisin du fleuve ! De surprenantes photos et un texte inédit, de la main de Gracq, en témoignent.
D’où vient alors la dévotion qu’inspire cet homme simple ? De la splendeur de l’œuvre, d’abord. De l’effacement de l’homme ensuite, qui, en ces temps de surexposition médiatique, pourrait passer pour une ruse. Mais il y a autre chose. Pierre Bergounioux, citant l’essayiste allemand Ernst-Robert Curtius, rappelle qu’en France, « la littérature a été élevée au rang d’une religion. » Le surréalisme, dont Gracq a frôlé la trajectoire, n’a pas peu contribué à la réactivation de cette croyance, en se donnant comme « un moyen de libération totale de l’esprit » (André Breton), plus proche d’une voie de salut que d’une école littéraire. Gracq lui-même, qui n’est pourtant pas homme à prendre des vessies pour des lanternes, dans un passage de La Littérature à l’estomac, cité par 303, assure que tout écrivain se demande s’il a été, « ne fût-ce qu’une brève minute, un dieu » pour ses lecteurs. Un dieu…
Allons, qu’on en sourie, qu’on la partage, qu’on s’en agace, il est des idolâtries plus détestables ou plus ridicules que celle-là et de plus affligeantes particularités françaises que cette croyance au prestige de l’écriture. On aimerait même pouvoir parier sur l’avenir de cette foi. Gracq vaut quand même bien la Star Ac’. N’ergotons plus. Loués soient donc nos grands écrivains et bénis ceux qui, pieusement, en entretiennent le culte.
Thierry Guidet
Revue 303, Julien Gracq, numéro spécial dirigé par Jacques Boislève. 253 p. 30 euros.



Nantes dans la littérature
Ce livre ne tient pas les promesses de son titre. On attendrait qu’un ouvrage intitulé Nantes dans la littérature s’interroge sur ce qui, dans cette ville, a attiré tant d’écrivains et sur ce qui fait qu’aujourd’hui elle en abrite un bon nombre, et pas des moindres. Peut-être pour conclure d’ailleurs qu’il n’y a pas d’explication, que Stendhal, Balzac, Hugo sont passés à Nantes comme dans d’autres grandes villes, et que la riche constellation contemporaine est l’effet du hasard ou de l’effet d’attraction d’une grande métropole régionale.
Il ne tient pas non plus les promesses de son genre : l’anthologie. Car tout choix raisonné de textes suppose qu’on s’explique un tant soi peu sur les motifs du choix, qu’on mette en situation les auteurs retenus en fournissant quelques repères bio-bibliographiques. Rien de cela dans ce livre qui n’est qu’une accumulation de morceaux choisis, regroupés en chapitres à la cohérence incertaine : Impression et évocations, quartiers et monuments, entre Erdre et Loire, illustres Nantais et mémorables visiteurs, Nantes joyeuse et dramatique.
Cela dit, il n’y a pas, me semble-t-il, d’impasse gravissime à déplorer dans ce livre. Au chapitre Nantes joyeuse et dramatique, on aurait aimé relire l’évocation du carnaval signée Henri Lopes dans Le Chercheur d’Afriques. Quelques vers de Jean-Claude Pinson (Laïus au bord de l’eau) eussent été les bienvenus dans les pages entre Erdre et Loire. Un peu d’attention à ce qui s’est récemment publié et il aurait fallu citer Noms de Nantes, de Jacques-François Piquet, ou bien Les Vivants, les morts et les marins, de Danielle Robert-Guédon. Mais n’instruisons pas ce procès : il n’y a pas de sélection dont on ne puisse déplorer les lacunes. L’auteur fait bien, en revanche, de nous rappeler le séjour de Paul Fort à Nantes et m’a fait découvrir des lignes où Victor Hugo dit quelques mots de l’Erdre.
On peut s’abstenir de lire l’introduction de Patrice Locmant, à l’orthographe hésitante, riche en lieux communs et en erreurs historiques (c’est le port fluvial et non la Fosse qui fut la porte d’entrée à Nantes de la plupart des écrivains retenus), et capable de qualifier sans sourciller la traite négrière de « passé glorieux ».
Les photos de Christian Leray valent tellement mieux que cette prose ! Elles témoignent d’une réelle intimité avec une ville regardée tendrement, à hauteur d’homme, souvent dans ce qu’elle a de plus humble, de moins spectaculaire. À elles seules elles auraient justifié un livre, un beau livre comme ont coutume de nous en livrer les éditions Coiffard.
Une véritable anthologie de la littérature à Nantes reste donc à écrire. Elle devrait s’appuyer notamment sur les travaux de Jacques Boislève et sur la remarquable tentative, conduite en 1993, par Annie Ollivier et l’équipe de la Bibliothèque municipale pour recenser les œuvres de fiction ayant pour théâtre Nantes et le département. Les faiblesses de ce livre suggèrent qu’un tel chantier gagnerait à être mené par plus d’un ouvrier.
Thierry Guidet
Patrice Locmant, Christian Leray (photos), Nantes dans la littérature. Anthologie. Coiffard. 283 p. 29 euros.


Transmission de pensées
Dans l’œuvre multiforme de Michel Luneau *, les aphorismes tiennent une place à part. Il y consacre un quatrième volume dont il annonce qu’il sera le dernier. Cruel, amer, désespéré, tendre, amusé, ce recueil est tout cela à la fois. On passe de l’humour absurde : « Quand ma pelouse est nette comme une joue bien rasée, j’ai envie de l’embrasser à la Jean-Paul II » à la pure vacherie : « Freud, grand collectionneur de petits objets en bronze et en terre cuite, ça cachait quoi, monsieur le père de la psychanalyse ? » Parfois, le mot d’esprit semble échapper à son auteur pour accéder tout seul à une dimension supérieure, éblouissement, satori : « La terre est une roue à aubes », « La nuit n’écrit qu’en majuscules », « Ma vie s’est posée comme un oiseau sur ton sexe de coquillage. »
T.G.
* Michel Luneau est membre du comité de rédaction de Place publique.
Michel Luneau, Transmission de pensées, Joca Seria, 59 p., 10 euros


La visite du sultan des Indes
Jean-Luc Courcoult, le créateur et le metteur en scène de Royal de Luxe, prend ses désirs pour des réalités. Et il n’a pas tort. Comme tout bon magicien, il a le pouvoir de transformer ses désirs en réalités, de changer les villes en théâtres de ses rêves éveillés. Ses proches savent de lui qu’il est également un excellent photographe. Le public n’ignorera plus qu’il peut aussi, à l’occasion, se transformer en écrivain.
Dans La Visite du Sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps, Courcoult nous entraîne dans une errance autour du monde en même temps que dans les failles du temps. On y retrouve quelques figures du Royal, l’éléphant bien sûr, la petite géante aussi, et quelques paysages chers à l’auteur, le Chili, l’Afrique, Nantes. Pourtant, le rêve ne décolle pas aussi bien que l’éléphant, transporté dans les airs par un bouquet de montgolfières. C’est un livre qu’on aimerait aimer mais qu’on se force à finir et qui, d’ailleurs, se termine en queue-de-poisson. Les belles illustrations à l’ancienne du dessinateur Quentin Faucompré et le soin mis par l’éditeur à réaliser l’objet ne sauvent pas tout à fait l’ouvrage.
T.G.
Jean-Luc Courcoult,
La Visite du Sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps. MeMo. 93 p., 19 euros.


Nantes au cœur
Yves Cosson, qui trottine allègrement vers ses 90 ans, a ressenti le besoin de regrouper en un florilège quelques-uns de ses poèmes, consacrés à Nantes, et disséminés dans des recueils publiés au cours d’un demi-siècle. L’initiative ira droit au cœur des cohortes de lycéens et d’étudiants qu’il a formées au cours de ses années d’enseignement à Jules-Verne, puis à la fac de lettres. Elle séduira aussi tous ceux qui se sont, un jour, pris de tendresse pour cette ville. Ce petit livre pourrait d’ailleurs valoir bien des guides pour ceux qui font leurs premiers pas à Nantes.
C’est que le poète connaît sa ville comme sa poche, ses rues, ses jardins, ses bistrots, son histoire. Cette familiarité le met de plain-pied avec les siècles enfuis, elle lui donne la grâce de contempler d’un seul regard le passé et le présent comme s’ils étaient contemporains. Certes, le Bouffay fut le lieu des exécutions capitales, mais désormais «La terre a bu le sang / Paix sur les tourterelles / Aujourd’hui le voisin vend des jolis toutous / Et le Roi de la Fleur des bouquets de mariées / Nouées de moires et de soies / Arums et lys de communiantes / Glaïeuls comme des piques / Et Chinatown pavoise ses dragons / Aux lampions.»
Tout naturellement, Yves Cosson se place sous le patronage de Léon-Paul Fargue, le miniaturiste du Piéton de Paris, mais aussi de Cendrars et d’Apollinaire. On pourrait ajouter Max Jacob, pour la fantaisie et pour la foi, Verlaine, pour la musique, et même Mac Orlan quand Cosson entame un refrain de marin : «De North House à Trentemoult / Y a plus de marinière / De beauprés, de misaines / Ni de belles barbières / De Jean-François pas fiers.». Tous ces cousins à la mode de poésie préfèrent le mode mineur aux fanfares ou aux grandes orgues. Ce sont des chanteurs de l’averse et de l’embellie, du fruit qu’on mord, du temps qui passe.
Cosson est de ceux-là, sautillant piéton de sa ville. Il est, osons le mot, un fragment de notre patrimoine vivant. Et tant pis si cela chiffonne un peu sa modestie, peu pressé qu’il est de se voir élever une statue.
T.G.
Yves Cosson, Nantes au cœur, éditions Siloé,
96 p. 12 euros.


L’empereur d’Occident
On connaît la légende de Pierre Michon, Vies minuscules (1984), l’opération magique et rédemptrice que ce livre accomplit. On connaît également Corps du roi (2002), texte libre qui renoue en sa fin avec l’autobiographie. Entre les deux, on a eu entre les mains d’autres livraisons du même auteur, rares, marquantes. Désormais, on sait aussi la partie nantaise de l’histoire de l’homme, celle qui le voit débarquer un jour sur les bords de la Loire, puis bientôt devenir « géniteur et résident nantais ». Jean-Claude Pinson l’a contée, cette histoire, dans une publication coordonnée par le libraire de la place du Bon-Pasteur (Alain Girard-Daudon de Vent d’Ouest, pour ne pas le nommer, chez qui l’on pourra se procurer gratuitement ladite publication : Pierre Michon, une autolégende).
L’empereur d’Occident, réédité récemment par Verdier dans sa collection de poche, paraît pour la première fois chez Fata Morgana en 1989 (accompagné alors de dessins de Pierre Alechinsky). Michon juge sévèrement ce petit livre, écrit très rapidement après le « coup » des Vies minuscules. Il parle aujourd’hui d’une tentative engluée dans la rhétorique, d’un exercice de style trop poli pour être honnête, trop beau pour être beau, trop fabriqué… Pourquoi dès lors lire ce texte ?
La scène se passe sur une île méditerranéenne, parfumée et végétale, avec vue sur le Stromboli, ses éruptions. Des nuits de veille. Deux hommes parlent, se racontent. Le premier est un empereur fantoche au destin curieux, Priscus Attalus, celui qu’Alaric le Goth installa après la conquête de Rome, qu’il destitua ensuite, puis réinvestit à plusieurs reprises, en fit tour à tour, selon ses besoins, un musicien ou une marionnette couronnée. Le second, Aetius, qui à sa façon subit lui aussi le joug du Goth, est un généralissime des légions romaines. Bien après le règne de cet empereur d’opérette dont il devint le confident, Aetius raconte. Son récit dit les combats et la mort, la violence, les intrigues et les stratégies du pouvoir, l’instable et le fragile… Il dit le goût de l’or, de la poésie. Il met en scène les rapports des faibles et des puissants, le désir des vaincus et des vainqueurs. Il pose la question essentielle, récurrente chez Michon, de la filiation. Ce n’est pas pour cela qu’il faut lire L’empereur d’Occident.
On trouve distillées dans le texte les phrases qui réjouissent habituellement les littérateurs et les critiques, pour lesquelles nous avons parfois un faible, nous aussi, ces phrases qui disent le désir d’une « phrase infinie qui toujours vous échappe, va ailleurs avec les nuages, ne rejoint que le cadavre ; c’était ce qui lui faisait défaut, et c’était peut-être le monde ». Ce n’est pas pour elles, non plus, qu’il faut lire L’empereur d’Occident.
Lisons plutôt ce livre pour les morceaux de sensibilité qui affleurent au détour d’une page, ces moments qui ne sont pas restituables autrement que naïvement et qui obligent, nous nous en réjouissons, à renvoyer simplement à la lecture du texte. Il y a ces lignes qui disent l’émotion d’une jeune fille apercevant Apollon, croyant le voir ou/et jouant à le croire, s’embarquant dans son sillage… Il y a ces quelques phrases encore, un peu plus loin, qui disent ce que l’on peut comprendre et sentir à partir d’un geste de main, celui qui repousse dans le noir des paroles qui resteront tues… Il faut lire ce livre pour les voix et les sensations qui le traversent. Ne pas lire trop vite, ne pas trop se laisser entraîner par la phrase. Prendre le temps d’entendre, par exemple, cette voix cassée et geignarde, très vieille, chanter tout bas « Ulysse dialoguant avec les grands cadavres bavards, quand il a pour leur vieil appétit égorgé des brebis et qu’alléchés ils viennent, friands comme des vieux, laper le sang noir et raconter leur vie »…
YOANN BARBEREAU
Pierre Michon,
L’Empereur d’Occident, Verdier « Poche », 79 pages, 4,50 euros.


Tryphon Tournesol et Isidore Isou
Né en 1971 à Nantes, Emmanuel Rabu travaille le son et le mot. Il crée notamment la revue et les actions Plastiq, en 1999, avec pour horizon la poésie sonore, pour viatique une phrase de William Burroughs : « the lines separating music and poetry are purely arbitrary » (citation que l’on trouve en exergue de la revue). Collaborant avec des musiciens, lui-même composant, il a publié dans de nombreux collectifs, fanzines, sur cassettes, sur disques. On connaît de lui deux plaquettes : moderne faculté des Maîtres, chez Poésie Express (2000), ev-zone, chez Derrière la salle de bain (2002). Paraît aujourd’hui au Seuil, dans la collection Fiction & Cie, Tryphon Tournesol et Isidore Isou.
Si l’on se fie à la quatrième de couverture, ce livre est un essai. Un essai « joyeusement fantaisiste et solidement érudit ». On y évoque en effet le célèbre professeur Tournesol, héros des aventures de Tintin, et Isidore Isou, héros fondateur du lettrisme dans l’après-guerre. D’un côté un personnage de fiction, de l’autre une figure bien réelle de l’histoire des avant-gardes. Un brin irrévérencieux, reconnaissant quand même les mérites de celui qui invente « la systématisation de la poésie phonétique », Rabu déboulonne la statue du héros avant-gardiste (auquel il consacre finalement peu d’espace) pour installer, à la place, le héros de bande dessinée. Tournesol se voit non seulement attribuer le rôle de moteur de la fiction, « ressort narratif » et « agent de perturbation », « principe d’instabilité » qui produit le meilleur de l’œuvre de Hergé, lui donne toute sa force, mais il est aussi envisagé pour ses créations propres. À la fois « révélateur et modificateur de la perception du réel », le génial professeur dépasse à travers ses inventions les œuvres lettristes. « Tournesol réussit là où l’avant-garde a échoué ». Plutôt drôle, analysant avec précision les albums, les cartographiant, les retranscrivant de manière originale pour en faire ressortir l’essence, ce petit essai mérite lecture. Il rend justice à Tryphon Tournesol. Il nous a donné envie d’aller relire les albums de Tintin…
Cependant, si l’on se fie à Emmanuel Rabu lui-même, ce livre n’est pas un essai mais un objet hybride, un OLNI, un Objet Littéraire Non Identifié. Nous sommes face à l’un des avatars de la « post-poésie » (comme dit Laure Limongi sur le blog qui recense ses notes de lecture : http://rougelarsenrose.blogspot.com). Rabu n’écrit plus de poésie. Il compose « un livre proprement inouï qui marque une étape majeure dans le domaine du brouillage générique. Ni essai, ni poésie, ni roman… ce livre ne brise pas les frontières de genre mais les annihile, semblant partir du principe qu’elles n’existent pas – dans la logique de l’ambition lettriste » (Laure Limongi). Nous pensions avoir lu un essai (fantaisiste)… Erreur ! Il s’agit en fait d’un objet « agénérique », ambitieux. Le livre n’est pas très volumineux. Lisons à nouveau.
Si l’on se fie à la deuxième lecture, l’objet post-poétique agénérique vieillit mal. Il paraît beaucoup moins drôle que lors de la première rencontre. Peut-être est-ce notre lecture qui se trouve maintenant brouillée par les prétentions de l’objet ? Il est vrai qu’entre temps nous avons relu L’Affaire Tournesol, qui lui, est un album irrésistible. Nous nous sommes aussi souvenus que les livres qui brouillent les genres (se situant entre poésie, roman, essai, critique d’art, théâtre…) ne sont pas tout à fait nouveaux dans le paysage littéraire. Il en existe déjà un certain nombre qui sont de vraies réussites. Quant à l’étape « majeure », post-poétique, les adieux à la poésie, tout cela a déjà été joué et rejoué un certain nombre de fois depuis au moins cinquante ans…
Revenons au vrai sujet : quelle langue ? Quelle invention dans la langue ? Quelle mise sous tension du langage ? Et pour dire quoi ? Sentir et faire sentir quoi ? La logique « post-humaine » empêcherait-elle de se frotter au sujet ? Il ne suffit pas, comme Isidore Isou le faisait, de dessiner de parfaits petits schémas théoriques qui, traçant le chemin de l’invention poétique, passant par Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, tous célèbrent le dessinateur du schéma (dans un schéma de Isou, tous les chemins mènent à Isou…). Les déclarations d’intention ne suffisent pas. L’imitation des postures anciennes non plus…
NB : Au moment où nous écrivons ces lignes, un autre livre de Rabu s’apprête à sortir, intitulé Cargo Cult (éditions du Dernier Télégramme). En novembre, on attend la publication de Vie et mort d’un poète (de merde) aux éditions Al Dante, un « opéra crotte-rock » post-poétique de Sylvain Courtoux & friends (parmi lesquels Emmanuel Rabu), où les participants jouent les « anti-stars post maudites ». On a pu voir cet opéra crotte-rock à Paris au Palais de Tokyo, on peut en voir et en écouter des extraits sur le web (http://www.myspace.com/sylvaincourtoux). On pourra enfin entendre Emmanuel Rabu au Lieu Unique, le 7 juin, à 20 h 00.
Y.B.
Emmanuel Rabu,
Tryphon Tournesol et Isidore Isou, Seuil, 97 pages, 15 euros



Cela n’arrivera jamais
Le cinquième roman de l’écrivain nantais Éric Pessan est une passionnante et labyrinthique traversée. Tissant avec la vieille idée des univers parallèles, méditant la question des chemins multiples que peut emprunter une vie, le livre est construit en trois chapitres qui sont autant de mondes possibles. Chacun d’eux est habité par un personnage qui porte le même prénom, Roman, livré à chaque fois au grand vide de l’été. Chaque fois le personnage est comme happé, contre son gré, par une catastrophe nucléaire surgie au loin, à l’Est, hors des frontières. Tous trois sont hantés par des fantômes, plus ou moins insistants, qui se trouvent quelque part dans une maison du sud de la France. Ce qui sépare fondamentalement les trois Roman, le grand embranchement qui les projette chacun irrémédiablement sur une route singulière : leur rapport à Claire et à un événement tragique survenu dix ans auparavant. Le premier Roman, rongé par le remords, se sent responsable face au drame, même s’il l’a essentiellement subi ; le second l’a évité, ce qui ne l’empêche pas d’être habité, à l’occasion, par une forme de regret ; le troisième, enfin, est non seulement responsable mais aussi coupable.
Ça commence par une sonnerie de réveil : « C’est une pulsation agaçante, quelque chose d’entêtant et d’obstiné, qui durera tant qu’un doigt ne l’arrêtera pas, un bip électronique suraigu qui vrille les oreilles, infiltre avec brutalité le sommeil, arrache le dormeur à ses rêves, à l’abandon où il a sombré depuis la veille. » Le temps de planter le décor, de poser le personnage en petites touches précises, subtiles, et c’est parti… Pessan embarque le lecteur avec lui pour un voyage à travers les mondes. En voiture ! « Feu vert, embrayage, première, la voiture avance, souple, seconde, clignotant, droite, troisième sitôt sorti du virage. » Ce premier chapitre, qui démarre sur les chapeaux de roue, se poursuit tout en intériorité. Comme Pierre Effilot, le personnage d’un précédent roman (Chambre avec gisant), Roman perçoit l’extérieur comme une menace. Il a besoin de se retirer en lui pour affronter (ou fuir) ses fantômes. La voiture est sa carapace. On roule avec lui, on suit sa pulsation intérieure, on est assailli comme lui par des images, des signes. On tourne avec lui autour de cette maison pleine de fantômes, on ne parvient pas à y entrer… La radio vient soudain donner un sens, un éclairage à ce trajet, à travers la théorie des univers parallèles de Hugh Everett. Chaque virage enfante un nouveau monde…
Le Roman du chapitre suivant n’est pas seul. Il n’a pas de temps à perdre avec les apparitions. Son attention est tout entière accaparée par les enfants, les responsabilités du chef de famille qui mène sa tribu en vacances. Les souvenirs et les fantômes surgissent malgré tout, comme les doutes et le fantasme d’une autre vie, d’une bifurcation qui l’aurait emmené ailleurs. Mais bien vite, les cris des enfants ou la peau de Claire permettent de recoller au réel. « La peau estompe le rêve ». Là aussi, c’est la radio qui va mettre Roman sur le chemin de la méditation et lui donner un guide en la personne du philosophe Leibniz… Dans le dernier chapitre du livre, enfin, Roman est seul, rongé par la culpabilité. Il écrit. L’histoire s’éclaire et se complique. Le compagnon de route cette fois-ci est Borges et sa nouvelle, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent…
Cela n’arrivera jamais n’est pas seulement la déclinaison de trois mondes possibles, trois vies possibles, trois romans/Roman possibles. Comme son héros, l’écrivain aime « bâtir de belles hypothèses ». En effet, à l’intérieur de ces trois univers parallèles, Pessan, en élève virtuose de Borges, se plaît à mêler et démêler les fils, à semer le doute en un jeu à la fois brillant et profond. Non qu’il veuille égarer le lecteur. Au contraire, il lui ouvre des portes et l’accueille au sein de la fiction. Plutôt que d’imposer un programme, Pessan propose des pistes que le lecteur peut choisir d’emprunter ou non, et cela jusque dans les dernières lignes du livre, qui ouvrent sur un nouveau possible. Au lecteur de conclure (ou de ne pas conclure). A-t-il eu à faire trois fois au même homme ? À trois habitants de trois mondes divergents ? À trois spéculations d’un même esprit hanté par ses fantômes ? À trois moments de l’écriture d’un livre ? Celui de Roman ? Celui de Claire ? A qui profite le doute ? Et si l’on vous demandait de désigner le pire : « la peur que le monde soit une illusion ou la certitude qu’il est ce qu’il paraît être » ?
Jan Jetina
Eric Pessan,
Cela n’arrivera jamais, Seuil, 296 pages, 19 €.


Éponyme
Le quatrième numéro d’Éponyme, cette belle revue d’art et de littérature publiée à Nantes, vient de paraître. Coup de cœur pour les photos de Laura Brunellière, les dessins de Kelig Hayel, les Listes de Raymond Federman.
L’éditorial aux allures de fiction du rédacteur en chef, Éric Pessan, dit bien les difficultés de réaliser une telle revue. Il fait référence une nouvelle de jeunesse de Ray Bradbury, le célèbre écrivain de science fiction, écrite en 1951 : un écrivain marche dans une ville, la nuit. La police le capture : pourquoi ne regarde-t-il pas la télévision chez lui ? Et le transfère vers un centre de traitement des tendances régressives. Évidemment, sourit Pessan, les choses ne se passent pas ainsi en 2007 : on est libre de ne pas regarder la télé, de marcher le soir dans la rue, la police des pensées ne porte pas de bottes, elle n’existe même pas. Seulement voilà, ce piéton du soir qui ressemble tant à Pessan, « s’il n’a pas à craindre d’être arrêté par un véhicule robot, a la liberté de repenser aux paroles alarmantes des libraires sur la chute de leur chiffre d’affaire. Frissonnant, il découvre qu’il regrette ses élans adolescents, l’ennemi était si facile à combattre, la censure était un complot et pas une simple règle économique. »
T.G.
Éponyme, éditions joca seria, 201 p., 20 euros.


Des filles qui dansent
Il existe une anthologie des premières phrases de roman. Eh bien, à côté de : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », ou bien de : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar », je ferais bien figurer celle-ci : « Je suis né maigre et je n’ai pas pleuré. » Elle ouvre formidablement ce roman d’apprentissage, elle résume en peu de mots la trajectoire de Jérôme, ce jeune Briéron qui veut échapper à une famille médiocre et se forge une vie comme il se sculpte un corps, à force de volonté.
Que le roman ne tienne pas tout à fait les promesses de sa première phrase, c’est chose banale ; rien de plus difficile pour un écrivain que de maintenir de bout en bout la tension des débuts. Mais cette chronique des années 80, entre Nantes, Saint-Nazaire et La Baule, se lit avec plaisir grâce à l’écriture à la fois désinvolte et maîtrisée de Stéphane Hoffmann, bien dans la lignée des hussards des années 50 – son deuxième roman, Château Bougon, n’avait-il pas obtenu le prix Roger-Nimier ? « Le crawl est une nage lente, méthodique, régulière, un peu mélancolique » : en plus de celle d’ouverture, une telle phrase suffit à justifier un roman.
Ah ! un détail. L’auteur attribue à saint Louis-Marie Grignion de Montfort, l’austère missionnaire de nos contrées, la réplique bien connue de saint Louis de Gonzague qui, tout jeune, répondit qu’il continuerait à jouer la balle si on lui annonçait son trépas imminent. Curieuse bévue pour un pourfendeur de l’Église post-conciliaire ainsi que l’est Stéphane Hoffmann, qui a signé, il y a quelques années, le pamphlet Gaillot l’imposteur. À moins qu’il ne s’agisse d’une ruse, comme si l’auteur voulait vérifier qu’il compte encore parmi ses lecteurs deux ou trois familiers des Vies de saints.
T.G.
Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent, Albin Michel, 229 p., 16 euros.


Le Troisième Officier
Nous sommes au début du mois de mai 1789 et le jeune Yann Kerguennec, fils de Job et de Katell, chassé par la misère, quitte son Morbihan natal pour chercher un embarquement à Nantes. Ce sera à bord du Sainte-Anne, un trois-mâts négrier en partance pour le Golfe de Guinée. Est-ce lors de ses séjours à la Maison des écrivains et traducteurs de Saint-Nazaire que l’Italien Giuseppe Conte a trouvé la matière de ce livre prenant qui se dévore comme un roman d’aventures ?
Amour, mutinerie, combats et grand vent dans les voiles : tout y est. Mais ce livre dont l’action se déroule pendant qu’en France le vieux monde s’effondre est aussi une histoire d’affranchissements, de liberté, d’égalité, de fraternité en somme. On laissera aux spécialistes le soin de discerner s’il n’y a pas quelques anachronismes dans les sentiments et les croyances que Conte prête à ses héros. Peu importe au fond. Moby Dick n’est pas un reportage sur la pêche à la baleine ; Le Troisième Officier n’est pas une somme sur la traite négrière.
Le but ultime de l’écrivain est ailleurs, sans doute dans cette phrase du narrateur : « Rappelez-vous que lorsque nous racontons une histoire, nous naviguons toujours autour du Mystère. L’appellerons-nous Dieu ? Et Roman cette éternelle circumnavigation ? » Melville, Conrad, Stevenson auraient pu contresigner.
T.G.
Giuseppe Conte,
Le Troisième Officier, traduit de l’italien par Monique Baccelli, Éditions Laurence Teper, 377 p., 20 euros.



Philippe Forest :
la littérature à l’épreuve de l’impossible

« J’ai réalisé qu’hier, il y a dix ans, notre fille était morte. » Ainsi commence Tous les enfants sauf un, l’essai où Philippe Forest reprend et poursuit, après trois romans, son entreprise de dire au plus près l’épreuve de l’impossible que fut et que demeure la mort d’une enfant de quatre ans, sa fille.
La rare intensité, la térébrante justesse des livres de Philippe Forest tient d’abord à la façon dont sa parole s’arrime à l’expérience de l’événement, pour en dire sans transiger le tragique sans remède. Elle découle d’une option sévère qui pose que la littérature n’est possible qu’après avoir été remise à sa place, qui n’est pas la première, quoi qu’en pensent ceux qui la sacralisent (« Pour ma part, écrit Philippe Forest, entre l’enfant et le livre, si le choix m’avait été laissé, j’aurais voulu pouvoir garder l’enfant »). Pas question donc de jouer à l’écrivain : « j’écris toujours, note au contraire l’auteur, afin de pouvoir cesser de le faire ».
Être fidèle à l’événement, à sa vérité médusante, exigera bien plutôt qu’on débarrasse l’écriture de toute fioriture, pour aller droit, autant que faire se peut, à sa noirceur sans remède, une noirceur où l’on a vu l’abîme du non-sens s’ouvrir sous ses pieds pour ne plus se refermer. Et c’est pourquoi Tous les enfants sauf un débute par un récit d’une saisissante, poignante, nudité : de la découverte de la maladie à la mort de la petite fille, il donne des faits une relation pour ainsi dire clinique, faisant l’économie des atours et détours de la fiction. Dix ans après, Philippe Forest a ainsi ressenti la nécessité de quitter l’habit du romancier pour dire plus directement les choses, comme un simple témoin. D’où le titre de ce premier chapitre : « Ce qui reste d’un roman ». Autrement dit : une fois ôtés les artifices de la fiction, reste une non-fiction, un témoignage. Et ce n’est évidemment pas un hasard si ce titre fait écho à un livre de Giorgio Agamben (Ce qui reste d’Auschwitz), où le philosophe italien médite, à partir de Primo Levi, l’expérience du témoignage (Forest commente d’ailleurs ce livre dans un des essais regroupés dans le volume Le roman, le réel).
L’expérience de l’événement tragique n’est pas seulement ce qui sidère. Elle est aussi, pour Philippe Forest, ce qui exige d’être pensé jusqu’au bout par celui qui en a été le bien involontaire témoin. C’est pourquoi l’auteur, à rebours de toutes les idéalisations par lesquelles la société, notre actuelle « société de consolation », tente de colmater le trou béant que fait dans une existence la mort d’un enfant, explore, sans relâche et sans faux-fuyants, les tenants et aboutissants, l’onde de choc, de son expérience, au plan le plus personnel comme dans l’ordre de la vie sociale.
Parce qu’il parle depuis les antichambres de la mort, l’essayiste qui témoigne du réel le plus tragique est sans doute mieux qu’un autre en mesure de porter la lumière la plus crue sur notre société, d’en produire une radiographie sans concessions. L’hôpital, de ce point de vue, est un lieu révélateur, car mieux qu’ailleurs s’y éprouve « la contradiction irrésolue entre l’idéologie de la satisfaction garantie qui nous gouverne si visiblement et le démenti clandestin que lui oppose obstinément le réel. ». On trouve ainsi dans Tous les enfants sauf un des pages très pénétrantes sur ce que Forest appelle la mélancolie foncière des hôpitaux – une mélancolie que tente de masquer « une sorte de politique volontariste de la bonne humeur » qui n’est bien sûr nullement l’apanage de l’hôpital, même s’il est le lieu où s’éprouve le plus crûment le contraste de cette idéologie avec la vérité mortelle de notre condition.
D’autres chapitres s’attachent à déconstruire quelques-uns des mythes les mieux enracinés de la doxa d’aujourd’hui, de la falsification idéologique qui lui est inhérente. Ainsi du mythe du cancer, transformé au bout du compte, pour mieux en occulter le radical non-sens, en une forme de maladie psycho-somatique née d’une soi-disant défaillance du désir de vivre. Ainsi encore du mythe de l’enfant, où la « grande religion procréative », promouvant pour chacun une sorte de droit à l’enfant, fait de celui-ci ni plus ni moins, in fine, qu’un « produit manufacturable, échangeable et enfin consommable ».
Sur ces sujets et sur quelques autres (les « travaux forcés » du deuil, notamment), Philippe Forest développe une réflexion forte autant que personnelle, ne craignant pas d’opposer une pensée tout à fait dissidente à la toute-puissance, presque totalitaire, de l’idéologie régnante, celle d’une « société de consolation » qui s’emploie activement à masquer la « grande vérité inopportune », « sans usage », de la vie basculant dans la mort, demandant par exemple aux endeuillés de passer bien vite à autre chose, de rentrer dans le rang de la production et de la procréation, de la consommation et du divertissement. Non, nous dit Philippe Forest, de la mort on ne guérit pas, et pas davantage on ne se console de la perte d’un être cher.
Mais cette dissidence, l’auteur l’assume tout autant à l’encontre de cette sorte de religion de substitution qu’est devenue la littérature avec la modernité. Non, dit-il, contre le non-sens radical de l’existence que la mort met à nu, la littérature ne peut rien : contre cette mort que Barthes nommait « indialectique », elle n’est pas davantage une planche de salut que ces autres tentatives de dépassement et de réconciliation que sont la religion, toujours, et la philosophie, souvent. La littérature ne saurait être, en somme, une théodicée de substitution à l’heure (bien après l’heure) de la mort de Dieu.
Mais s’il y a ainsi une aporie de l’écriture, liée à son impuissance, elle enferme aussi un paradoxe : car en même temps que les mots lui manquent et qu’elle est dans l’impossibilité de rejoindre l’impossible de la mort, elle se doit pourtant de faire entendre une parole qui dise le tragique et le scandale de l’événement. Et c’est pourquoi, s’il remarque qu’il écrit « afin de pouvoir cesser de le faire », Philippe Forest ajoute cependant : « je n’y parviens pas. »
C’est cette réflexion sur l’impossible possibilité de l’acte d’écrire que développent les essais regroupés dans Le Roman, le réel. Une vraie pensée de la littérature s’y déploie, toujours à partir de l’expérience de l’auteur, mais nourrie d’une vision à la fois historique et panoramique de la littérature d’aujourd’hui. Et l’on sait d’autant plus gré à Forest de penser, sans concessions, en s’engageant, le présent de la littérature, que la pratique, toujours risquée, n’en est pas aujourd’hui si répandue.
Surtout, cette réflexion conduit aux questions les plus importantes, dont la plus décisive, sans doute, se trouvait incluse dans le titre du dernier roman de l’auteur, Sarinagara, mot qui en japonais signifie « et cependant ». Certes, la littérature n’a pas à justifier le monde et encore moins le scandale de la mort. Au contraire, elle a un devoir d’inquiétude et de protestation. Elle doit, comme le voulait Kafka, prendre en charge, « faire » le « négatif ». Cependant, si elle demeure irréconciliée, elle s’emploie à ne pas laisser à la mort le dernier mot. Telle est sans doute sa minime raison d’être : faire entendre, malgré tout, une parole de compassion, comme le voulait le dernier Barthes, dont Forest à juste titre se réclame. De la sorte peut-elle parvenir à produire quelque chose comme une « contre-effectuation » du tragique de l’existence.
Il faudrait ajouter encore, me semble-t-il, qu’il lui faut aussi « faire le positif », si l’on ne veut pas qu’il soit abandonné tout entier à une industrie du divertissement friande de mélodrame et de happy end. Car – disons-le très naïvement – l’expérience de l’existence n’est pas seulement celle du « désastre de vivre ». Elle possède, intermittent et aléatoire, un verso qui est un adret. Certes, il n’est synonyme d’aucun salut, il ne compense rien, n’annule pas l’irrémédiable de la mort. Mais du moins aide-t-il à revenir à la vie, et comme tel il mérite, lui aussi, d’être porté à la parole et de trouver forme dans un livre. Et Forest, me semble-t-il, en convient, quand il évoque, à la fin de Tous les enfants sauf un, ce « nouvel amour » qu’il a vécu et « le sentiment splendide qu’il [lui] a donné de revenir à la vie ». C’est pourquoi l’on attend avec beaucoup d’intérêt le roman qu’il publie à la rentrée et dont le titre, précisément, est : Le nouvel amour.
Jean-Claude Pinson
Philippe Forest,
Tous les enfants sauf un, Gallimard, 177 p., 11,90 €.
Le Roman, le réel,
Allaphbed 3, éditions Cécile Defaut, 305 p., 20 €.



Une Femme à Berlin
Une Femme à Berlin a bouleversé le public allemand à sa réédition en 2001. Point n’est besoin d’être allemand pour se sentir empoigné par ce récit : aurait-il traversé le temps si le témoignage n’était porté par une véritable écriture, âpre, sombre, objective, mais aussi vibrante, éclairée, consciente des abîmes d’oubli qu’elle allait devoir affronter ? C’est par sa force littéraire que ce livre est devenu document d’Histoire. Nous l’ouvrons ici pour ce que son auteure (anonyme) nous dit d’une ville européenne sous les bombes, et de la prise de Berlin par l’Armée rouge en 1945. Pour ce que nous entendons depuis Nantes et Saint-Nazaire de la peur d’une population qui va apprendre à se déprendre de sa ville, de ses circulations habituelles, de son quotidien, bref, à habiter une défigurée. Nous le lirons aussi avec dans l’esprit ce fait que, sur Berlin, a longtemps pesé un grand tabou historique (une notion que le passé négrier nous a appris à identifier), le viol de cent mille Berlinoises par les soldats russes. Nous l’ouvrons donc pour ce qu’il dit de la forme d’une ville quand elle n’a plus de forme.
En outre, que fit cette anonyme, dès qu’elle put sortir de son immeuble et marcher dans les ruines ? Elle fonda une revue.
« Le mutisme, écrivait le romancier W. G. Sebald, le repliement sur soi et l’impassibilité expliquent pourquoi nous savons si peu sur ce que les Allemands ont vu et pensé dans la demi-décennie entre 1942 et 1947. Les ruines dans lesquelles ils vivaient sont restées la terra incognita de la guerre ».
D’une manière héroïque, en prenant des risques immenses pour échapper au contrôle de l’armée russe, une femme a témoigné de la prise de Berlin, du 20 avril au 22 juin 1945. L’ouvrage fit scandale en Allemagne, en 1958, pour son « immoralisme éhonté ». Comme il en va souvent des grands textes, ce livre est aussi récit de l’aventure du livre : on voit cette anonyme rédiger son journal dans des cahiers d’écolier, usant de signes sténographiés, de codes (comme la sinistre abréviation VG pour Vergewaltigung, viol), écrire aussi pour restaurer l’intime. Cette efficacité thérapeutique de l’écrit est maintes fois soulignée par elle : Tous les malheurs peuvent être supportés si on les transforme en histoire, pourrait-on dire à propos d’Une femme à Berlin, en paraphrasant Hannah Arendt.
« Aux yeux du monde, nous sommes les Trümmerweiber, les filles des ruines, et de la crasse. » Le livre décrit les stratégies de survie des Berlinoises, debout dans les ruines d’une ville et d’un régime qu’elles n’ont fait que subir : dans une capitale devenue champ de bataille, les femmes sont aux avant-postes de la survie. La narratrice est particulièrement exposée. Journaliste, elle pratique le russe et devient naturellement le porte-parole de son immeuble auprès des troupes soviétiques. Après avoir été abusée de diverses façons par plusieurs soldats, elle décide de choisir les officiers qui éloigneront la meute : « ce qu’il nous faut ici, c’est un loup qui tienne les loups à l’écart ». Non seulement l’homme de Berlin (qui laisse faire) est déconsidéré, mais le regard sur le soldat russe peut volontiers s’attendrir. Seraient-ils là si Hitler n’avait provoqué la guerre ? Et la narratrice évalue objectivement l’officier russe qu’elle héberge, lorsqu’elle commente son admiration pour les femmes cultivées : « C’est là toute la différence avec nos hommes allemands pour qui, d’après mon expérience, la culture d’une femme ne vient en rien accroître son charme. » Elle se souvient de Moscou où, étudiante, elle a vécu, et où n’aimerait pas vivre, dit-elle avec son humour glacé, en raison de son « absence totale de fluide érotique ».
L’autre héroïne de ce livre, c’est Berlin. Qu’est-ce qu’une capitale en guerre ? Ce livre nous en donne une idée précise – une véritable psychogéographie de la ville occupée. La ruine des immeubles, le regroupement dans les caves imposent une sociabilité plus large, temporaire, alors que l’armée victorieuse installe ses bivouacs et s’invite chez l’habitante. Dans ce paysage urbain torturé par les combats, « débité en morceaux » comme toute l’Allemagne, la guerre crée un espace-temps spécifique : c’est le temps étiré de la peur et l’espace rétracté des combats. Dans le hurlement des orgues de Staline, chaque journée dure un siècle, mais le centre-ville est à l’autre bout du monde. Le « dedans » intime n’est sauvegardé que par des modèles fictionnels et théâtraux, tel celui de la jeune fille cachée sous un canapé où s’assoient les soldats en quête de femmes : là encore, l’auteure réussit à trouver le recul suffisant, pour identifier le modèle du vaudeville. Autre distorsion infligée par la guerre, celle de l’information. Rien n’étant vérifiable, les rumeurs courent, les plus folles venues des temps barbares, comme celle de l’invasion prochaine de la ville par des hordes mongoles.
Mais ce livre qui nous en apprend tant sur l’homme, que dit-il de son auteur ? Peu et beaucoup. On devine l’éducation européenne et progressiste, par des allusions aux séjours de formation et la maîtrise du français qui deviendra la langue de communication avec un officier de l’état-major russe. S’y ajoute une franchise de ton qui appartient à ceux qui ont sondé les gouffres, et dans laquelle elle ne se départit jamais de son élégance. Si cette journaliste de métier se décrit comme une simple employée, elle trouve vite à s’occuper en co-fondant une revue pour femmes, dans Berlin occupée, aussi anxieuse des nourritures de l’esprit que de celles du corps. Des atteintes de l’âme, elle ne livre que peu de choses, sauf pour affirmer sa rupture radicale avec le masculin. Amaigrie, décharnée, morte de faim, vivant d’orties et de gruau, épuisée par les longues marches quotidiennes que lui impose sa nouvelle tâche de journaliste, elle est Berlin elle-même – Berlin année zéro.
Daniel Morvan
Anonyme,
Une Femme à Berlin. Traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart. Témoins Gallimard, 260 pages, 23€.


William Cliff et le tram de Nantes
« Le tram de Nantes », tel est le titre du poème qui ouvre Immense existence, le recueil que vient de publier chez Gallimard William Cliff, poète, belge et non négligeable, découvert dans les années soixante-dix par Raymond Queneau. Et c’est aussi de ce même premier poème qu’est tiré le titre du livre, puisque ces derniers vers disent ceci : «… les gens alors/iront chercher le tram afin d’aller dehors/respirer l’air des oiseaux qui chantent à Nantes/ à gorge triomphante l’Existence Immense ».
L’auteur de ces lignes, s’il n’est pas vraiment sûr que l’existence soit à Nantes, malgré la proximité de l’océan et le surréalisme, plus immense qu’ailleurs, se souvient par contre très bien d’avoir été de ceux qui, un jour de mars 1999, accueillirent William Cliff, venu faire une lecture à l’invitation de la Maison de la Poésie. Du passage de l’auteur, il a même conservé, à défaut de photographie, une trace écrite – une page (avis aux archivistes municipaux) où se trouve dactylographié le poème en question, avec la mention « à Nantes, le 28/03/99, entre 10 h et 11 h, à l’hôtel de la Vendée » (hôtel, disons-le en passant, où firent halte bien d’autres passants considérables de la littérature d’aujourd’hui). Certes, la feuille n’est pas signée, mais le dernier vers porte une rature de la main de l’auteur, rature où apparaît justement (quoique sans majuscules) l’expression « l’existence immense ». Écrit en quelque sorte sur un coin de table, à chaud, dans le mouvement turbulent de l’existence, ce poème fut aussi lu le jour même par son auteur aux élèves d’une classe du Lycée professionnel Leloup-Bouhier qui eurent la chance d’une longue rencontre avec lui.
Voilà pour l’anecdote, sur laquelle on ne se serait sans doute pas autant attardé si la poétique de William Cliff ne faisait une place si importante à la circonstance (à la circonstance en général). Presque tous les poèmes d’Immense existence ont en effet leur point de départ dans une circonstance très précise de l’existence de leur auteur. Chacun d’entre eux évoque un lieu, un instant, une rencontre ; ou encore décrit telle scène ou telle chose vue dans la vie quotidienne ou à l’occasion de ces voyages de par le monde que William Cliff pratique en solitaire bourlingueur. Et à chaque fois ou presque, c’est, très crûment, sa vie même, ses amours et ses errances, que le poète met en scène. Mais à chaque fois aussi, par-delà l’anecdote autobiographique, c’est l’immensité de l’espèce humaine, sa multitude et ses grandeurs et misères, qui se dévoilent. Car, à la façon de Villon (de Baudelaire et Verlaine aussi), c’est de ses frères humains que parle le poète. En témoignent telle « Ballade des crapules » ou telle autre, intitulée « Ballade des femmes du temps présent », où le poète demande : « qu’est devenue Vanessa Paradis/dont on parlait tellement autrefois ?/en quel pays est-elle donc partie/ pour qu’on n’entende plus sonner sa voix ? /et cette femme qui tant nous charmoit/ avec ses airs de duchesse importante/ je retrouve à présent son nom qui chante/ Fanny Ardant où es-tu belle actrice ? »).
Les thèmes dont parle Immense existence (et la poésie de Cliff en général) sont intemporels autant qu’universels. Mais les lieux communs de l’existence, non seulement l’auteur les revisite sous l’angle de son expérience singulière (celle d’un vivant en proie, plus souvent qu’à son tour, à « l’horreur d’être né » et taraudé par la quête sans fin des garçons), mais il leur confère, par sa phrase et son vers, cette nouveauté et cette « impeccable naïveté » dont Baudelaire dit quelque part qu’elle est le summum de l’art. Adepte, comme Jacques Réda, du vers régulier, compté (et souvent même rimé), Cliff réussit à le décaper de toute vieillerie poétique. Articulations refaites à neuf, rotules remplacées, ligaments assouplis, le vieil alexandrin lui-même parvient dans cette poésie à rendre un son inédit, arrachant du même coup à ses poncifs et à son ordinaire morosité la méditation des affres de l’humaine condition.
William Cliff, on l’aura compris, est d’abord un poète de l’expérience vécue plutôt que de l’expérimentation. Il n’a pas seulement voyagé dans sa chambre, il a couru le vaste monde, en âme errante plutôt qu’en touriste ordinaire, d’Ostende à Montélimar et de Porto-Rico à Bénarès. De là à l’enrôler sous la bannière, quelque peu racoleuse, d’une « littérature-monde », c’est ce dont on se dispensera pourtant, même s’il arrive à l’auteur de rompre quelques lances contre les avant-gardes, supposées illisibles. On s’en gardera, car ce serait trop vite consentir à une dichotomie facile qui reviendrait fâcheusement à faire de sa poésie l’opposé d’une littérature, comme dirait la jeunesse, « prise de tête ».
Signalons pour finir que l’excellent magazine Le Matricule des Anges consacre sa une et tout un dossier, dans son numéro de mai, à William Cliff.
Jean-Claude Pinson.
William Cliff,
Immense existence, poèmes, Gallimard, 131 pages, 13,90 euros.


Virginité
Michel Chaillou deviendrait-il sage ? Question d'âge - il est né à Nantes en 1930 - ou bien de conformité avec son sujet ? On avait connu de lui des livres plus fantasques, plus ébouriffés comme La Croyance des voleurs, ce roman à demi autobiographique dans un Nantes transfiguré, ou Mémoires de Melle, qui prolonge le précédent, ou bien encore Le Sentiment géographique, La Fleur des rues, ces ouvrages qui disent son goût pour la littérature d'avant le classicisme, du temps d'Henri IV et de Louis XIII.
Dans Virginité, la narration est plus lisse et le ton uni. Nous sommes à la toute fin du 19e siècle dans un village perdu de Vendée, perdu aux yeux des hommes, « mais la pluie le trouve bien et aussi le vent. » Marie Logeais a vingt ans, elle est belle, vit seule avec sa mère, lit des livres au grenier sur les Guerres de Vendée et ne cède pas aux invites des mâles, ni à celles de l'instituteur, ni à celles du vieux châtelain. Marie Logeais est une rebelle, et de la pire espèce, étrangère plutôt que révoltée, ailleurs plutôt que contre. Alors, bien sûr, seul un errant saurait l'émouvoir…
Qu'on ne croie pas, en dépit de ce résumé, à un livre mièvre. Non, Virginité est un roman totalement romanesque et qui s'assume comme tel, lorgnant du côté des Hauts de Hurlevent. Jusqu'à l'artifice final où l'auteur nous fait croire qu'il a tenu entre ses mains le « cahier à couverture vert pomme » dans lequel Marie consignait les menus faits de sa vie minuscule, où elle écrivait « pour se garder propre ».
Et ce cahier, la manière dont il est tombé sous les yeux de l'auteur, pourrait bien donner matière à une suite. « Une autre fois peut-être, une autre fois ! », lâche-t-il à la dernière ligne. C'est que Marie, après avoir quitté son bocage natal, passe deux ans à Pornic comme gouvernante chez Mme Canoby. Canoby ? Les fidèles de Michel Chaillou se souviennent que c'est le nom de Samuel, l'enfant puis l'adolescent narrateur de La Croyance des voleurs et de Mémoires de Melle, le double de l'écrivain en somme… Et si Virginité n'était qu'une des pièces d'une machine infernale bricolée par l'artificier Chaillou ? Pas si sage que cela finalement.
T.G.
Michel Chaillou,
Virginité, Fayard, 336 p., 20 e.


Sur les pas de Jacques Prévert
On connaît les liens de Jacques Prévert avec Nantes. Son père y était né ; son grand-père y tenait une librairie, quai Cassard. Féru du poète, Eric Lhommeau (avec le concours de Karen Roberts) a mené des recherches sur les autres relations entre la famille de Prévert et la région nantaise. Nous nous en étions fait l’écho dans notre premier numéro. C’est ainsi que le grand-oncle de Prévert fut curé de Treillières pendant trente ans ou que son arrière-grand-mère, Angélique Leray, travailla comme femme de chambre au château de Clermont. Tout cela n’est pas inintéressant pour les amoureux d’histoire locale et les amateurs de Prévert et quelques documents inédits peuvent retenir l’attention. Pour autant, on n’est pas en présence d’un vrai livre, mais d’un amoncellement de données disparates, d’un inventaire à la Prévert en somme.
T.G.
Éric Lhommeau, Karen Roberts,
Sur les pas de Jacques Prévert à Nantes et en Loire-Inférieure. Sans mention d’éditeur, 99 p., 22 e.


303, Alfred Jarry
Cent ans après sa mort, la revue 303 rend hommage à Alfred Jarry, né à Laval, même si Rennes où il fut lycéen et Paris jouèrent dans son existence un rôle plus important que sa ville natale. Jarry est de ces rares auteurs (Rabelais ? Cervantes ?) dont la créature a fini par supplanter le créateur. On connaît mieux Ubu que Jarry, Ubu « l’un des rares symboles de notre temps, ambigu à souhait, gonflé de toutes les significations les plus contradictoires », comme le souligne Henri Béhar dans le texte biographique qui ouvre le numéro de 303. Il ne faut pas manquer dans cette livraison la contribution mi-sérieuse, mi-amusée consacrée à la Pataphysique par le toujours pertinent Jean-Louis Bailly, ni l’éclairant glossaire qui va de Éthernité à Ubuesque en passant par Gidouilles, Merdre et Palotins. On s’attardera évidemment sur la riche iconographie qui demeure l’atout-maître de la revue culturelle des Pays de la Loire.
T.G.
303, numéro Jarry, 94 p., 15 e.


Préhistoires
Préhistoires. Le pluriel a son importance. Il dit la diversité de ces temps immenses qui ne sont définis que par rapport à nous, comme si l’un de nos ancêtres s’était endormi le dernier soir de la préhistoire pour se réveiller le premier matin de l’histoire. Le pluriel suggère aussi que Jean Rouaud va nous conter des préhistoires comme on narre des histoires, le soir, aux enfants. C’est bien ce qu’il fait dans ce livre bref qui regroupe deux textes déjà publiés, mais désormais introuvables – Le paléo-circus (Flohic 1996) et Le Manège de Carnac (Seuil, 1999) – ainsi qu’un texte inédit, La caverne fantôme.
Les premiers livres de Jean Rouaud, notamment Les Champs d’honneur qui lui valut le prix Goncourt en 1990, ont donné l’image d’un auteur douloureux, crispé sur l’infracassable noyau de chagrin de son enfance, la mort subite du père. Cela n’est pas faux, mais ne doit pas faire oublier que Rouaud sait aussi faire preuve de fantaisie, jouer les comiques, tendance Monty Python ou Woody Allen. C’est le cas dans ces Préhistoires qui jouent sur le registre de l’anachronisme. Carnac ? « Le premier site en ligne ». Ou cette algarade entre le chef de la tribu et le premier peintre d’aurochs empoigné « par les sangles qui tiennent sa culotte de peau » pour se voir « remonter vivement les bretelles. »
Ce livre souriant n’est pourtant pas dépourvu d’un propos plus grave : une fable sur la naissance de l’art, sur le premier mammouth dessiné sur le sable, sur les premiers pigments étalés dans le secret des cavernes. Le père de tous les artistes imaginé par Jean Rouaud est un bossu malingre aux jambes torses, le dernier de la tribu. Il acquiert par sa maîtrise des lignes un pouvoir sur les esprits déconcertant pour les puissants. C’est, au cœur de la préhistoire, le début d’une longue histoire.
L’autre fil conducteur de ces trois récits est un propos sur la mort, cette sœur jumelle de l’art. Saviez-vous que « ce sont les hommes de Neanderthal qui les premiers ont inventé d’offrir des fleurs. Oui, à leurs défunts. On a retrouvé des corps couverts de pétales sous leur sépulture de pierres. » C’est là « l’expression d’une théologie appliquée », « cette folle intuition que la mort ne passerait pas l’hiver […] Qu’il faut y croire. Ne pas se fier aux apparences. Alors, en terre les morts, pour qu’aux beaux jours ils nous reviennent, la mine flamboyante et les yeux pleins de ciel. » Au cœur de la préhistoire, la naissance d’une longue espérance dont nous sommes peut-être en train de perdre le fil.
Thierry Guidet
Jean Rouaud,
Préhistoires, Gallimard, 100 p., 11,50 e.


Chants populaires
Le poète Philippe Beck remixe ou revisite les contes de Grimm dans sa voix propre, en faisant arrêt sur les scintillements poétiques du chant général. Chant ? Oui, en raison de la virtualité lyrique du conte. « Les morceaux précieux de la poésie d’art ancienne, dit-il, colorent la rosée moderne. » Ils sont nos mythes, nos grands récits d’avertissement : ne sortez pas dans la forêt, prenez garde au loup. Nous avons déjà dit, ici, l’importance du poète nantais dans le paysage contemporain. Il est également ancré dans ce « rude merveilleux » (cet oxymore désigne le conte) qui donnait son titre à un de ses livres. Il affirme sa filiation, jusqu’à l’obsession, avec Merlin l’enchanteur. Merlin, celui « qui sourit séparé depuis un épisode amoureux désastreux ».Laissons-nous enchanter. Lisons Merlin. « Fille unique spécialise/ des cendres ». Ainsi commence « Cendres », le poème d’après Cendrillon. Une fille spécialise des cendres ? Bizarre, incorrect. Regardons. Le poète ne dit pas qu’elle est spécialiste des cendres. Il dit ce que dit Grimm, qu’elle n’est plus que cendre, qu’elle est la cendre-fille, une cendre spéciale : Cendrillon. Dans cette langue sculptée, tout nom commun devient propre par élision d’article. L’adjectif substantivé peut faire d’une couleur un personnage : « Rouge va droit et seule », l’image propulsée fuse et troue le papier.En récrivant 72 contes de Grimm, Philippe Beck ne propose pas un « retour » à une tradition qu’il faut prendre telle quelle, sans questions. Il propose une autre approche des contes du passé. Non le passé caricaturé de la tradition, mais tel qu’il fut, plein de possibles. « Il se pourrait qu’aujourd’hui seulement, écrit Hannah Arendt (La crise de la culture), le passé s’ouvrît à nous avec une fraîcheur inattendue et nous dît des choses pour lesquelles personne encore n’a eu d’oreilles. »« Il m’a fallu lutter contre le narratif », confie Beck. Un style fluide, moins haché que de coutume, mais très « sec » dans l’usage de ses procédés, est sa façon de résister au conte, de dénoncer son pouvoir manipulateur. Il veut en retenir le « lyrisme partageable ». Il y dispose comme des bombes des « stases », des « arrêts sur mot » qui réveillent au lieu d’endormir debout.
Daniel Morvan
Philippe Beck,
Chants populaires, Flammarion, 230 p., 18 e.


Ouestern
Claire Guezengar a travaillé à l’École des beaux-arts de Nantes, une ville où elle a conservé de nombreuses attaches comme en témoigne sa participation au dernier hors série de 303 sur l’art contemporain. Elle signe avec Ouestern son premier roman.
Sur la page de gauche, une intrigue familiale : une maison en Bretagne va être léguée à l’une des deux sœurs au détriment de l’autre. La fille de l’héritière lésée se révolte contre cette injustice… Sur la page de droite, un western, ou plutôt le récit du tournage d’un western. Bien sûr, comme le suggère le titre, l’Ouest armoricain finira par se confondre avec l’Ouest américain.
Ce petit livre est plus qu’une coquetterie formaliste. On prête l’oreille à un grain de voix original dont l’écho dure une fois l’ouvrage refermé. Et l’on attend un autre livre, de plus longue haleine.
T.G.
Claire Guezengar,
Ouestern, Léo Scherr, 105 p., 15 e.



Philippe Forest : Le nouvel amour
Le nouvel amour est le troisième livre de Philippe Forest qui paraît cette année. Il vient après un recueil rassemblant dix années de réflexion critique (Le roman, le réel) et un « essai » – la classification éditoriale est réductrice – intitulé Tous les enfants sauf un. En publiant ces textes, « j’ai l’impression de laisser se tourner une page, note Forest. Dix années auront été ainsi nécessaires afin de m’expliquer à moi-même l’entreprise dans laquelle, en tant que critique et romancier, j’avais été malgré moi jeté et ce que peut bien signifier l’étrange activité d’écrire ». Le nouvel amour est un roman qui, à sa manière, prend place au sein de cette explication.
« Il y a eu un événement, et un seul en somme, dans ma vie. » C’est ce que dit, c’est ce qu’écrit Philippe Forest depuis plus de dix ans. C’est à partir de cet événement qu’il a conçu notamment ses trois premiers romans (L’enfant éternel, Toute la nuit, Sarinagara). C’est lui encore que l’on trouve évoqué au début du Nouvel amour : « Une fois de plus, je revois l’après-midi de printemps où tout cela a eu lieu. Il faisait soleil. Au fond de la fosse, nous avions laissé l’urne encore tiède où se trouvaient les cendres de notre enfant. »
La tâche de l’écrivain dès lors ? Penser, sentir, dire sans fin l’épreuve de l’impossible, celle que constitue la mort d’une enfant de quatre ans. Rester fidèle à l’événement, à sa fille disparue. Refuser le « travail du deuil » et ce qu’en dit la vulgate. Refuser les discours qui disent l’interchangeabilité des êtres, des corps et des désirs. Refuser de « rebondir », de prendre ou de donner de très convenues « leçons de vie ». Sentir différemment. Consentir finalement à la vérité de l’expérience, au vertige, à la chute, au trou insensé qui se présente. Tomber en lui et conserver vive la vérité d’avoir aimé.
Il n’y a chez Forest aucune complaisance, aucune fascination morbide pour les gouffres, qui s’ouvrent pourtant et auxquels l’écrivain s’expose. Une seule volonté : celle de comprendre, de dire et de penser l’expérience au plus près, au plus juste, quoiqu’il puisse en coûter. Ainsi, le roman peut dire le « sentiment stupide d’être soudain devenu invulnérable » après la mort de l’enfant, l’ivresse qui s’ensuivit (« je mentirais si je taisais l’ivresse que j’ai tirée de ce néant », cette ivresse « qui m’a préservé de mourir tout à fait »). Être juste, sonner juste passe aussi par un regard sans concessions sur sa propre pratique. Il s’agit de remettre les choses à leur place. Pas question de verser dans cette « minable mythologie maniaque » qui voudrait faire de l’acte d’écrire une épreuve sacrée. Pas question de parader dans les habits du littérateur. Écrire ? « Une vieille superstition à laquelle, sans y croire tout à fait, je me confiais à nouveau. Une sorcellerie stupide de mots et de signes, tout comme celle à laquelle j’avais remis autrefois le soin de ma vie »…
Le vide laissé par la mort de l’enfant demeure et pourtant… Pourtant quelque chose comme un retour à la vie a lieu. Le nouvel amour est un roman qui dit « le magnifique étonnement d’être encore vivant ». Au milieu d’un temps devenu immobile, présent perpétuel où les corps douloureux flottent sans but, le désir a cette capacité de pratiquer comme une incision dans le rêve monotone qu’est devenu le réel. Revêtu d’un nouveau corps amoureux, Forest entrevoit que tout soudain peut recommencer... Le scénario est connu. Il y a une femme, celle que l’on a épousé et qui s’appelle ici Alice, à qui l’on reste attaché par un lien ancien, profond, et puis il y en a une autre, Lou par exemple, celle avec qui tout recommence dans l’euphorie. L’écrivain raconte « un adultère double et singulier, vécu dans la plus totale transparence ». Dans la bouche de Lou, cela se nomme « bigamie ». On connaît donc le déroulé du scénario, ses grandes lignes : la féerie des commencements, la joie simple et évidente d’être ensemble, et puis la souffrance dont on ne peut faire l’économie, la confusion des désirs, le comique et le pathétique des ruptures et des réconciliations, le jeu au lit et ailleurs…
Plus encore que dans ses romans précédents, l’écrivain se livre à un véritable examen de conscience – si l’on veut bien entendre cette expression stoïcienne dans son sens premier, loin des pesanteurs de la morale chrétienne. Il s’agit de tenter, à travers l’écriture de soi, de mettre des mots sur le vécu, de comprendre « tout le rebut splendide d’images où subsistait le souvenir de ce que j’avais aimé. » Aiguisé et affranchi, le regard de Philippe Forest se pose aussi bien sur l’époque, qui a érigé le sexe en jeu de société, que sur ce qu’il appelle lui-même sa « sentimentalité » ou sa « constitution amoureuse défaillante ». Si donc le scénario est connu, la façon de l’envisager, de le vivre et de le penser est singulière. Les pages qui disent « le glissement magnifique de deux solitudes dans le creux du même lit, l’évidence révélée d’un accord incompréhensible dans la nuit », voisinent ainsi avec celles qui disent le formidable fiasco des premières fois. Forest défait les mensonges et les clichés sur la virilité aussi bien qu’il dévoile le désir masculin de « se faire baiser par une femme ». Il peut donner une esquisse en quelques traits du « grand marché amoureux », au sein duquel « chacun vaut très exactement ce qu’il est susceptible de rapporter », comme il peut décrire et analyser cette jouissance violente qui survient au milieu du malheur et du deuil... Loin de la recherche des effets érotiques vaguement scandaleux, du déballage habituel et de son commerce lucratif, Le nouvel amour est un texte libre – et donc rare.
Le roman parcourt la topographie nantaise : rue du Calvaire, place du Pilori, place Graslin, cours Cambronne… Celui qui veut repérer les lieux ou mener son enquête aura tous les éléments en main… Peu importe. Le paysage est finalement peu présent dans le livre. Il finit par s’effacer dans le rêve. Le rêve est presque une méthode chez Forest, un état recherché pour l’effet qu’il peut produire : « effacer toutes les formes ordinaires du monde pour que ne subsiste plus que l’expression impersonnelle de son désir le plus vrai ». La vie est un roman, seul le roman sait dire la vie. Il la dit en se laissant aller au rêve où se tient sa vérité. Reste que le roman d’amour exige une fin, celle-là précisément contre laquelle Forest écrit. Consentir en philosophe grec à ce qui advient, devenir ce que l’on est, mais refuser de consentir au point final qui mettra fin à l’histoire et renverra tout au néant. Dans les dernières pages du livre, l’écrivain mêle sa voix à celle d’Aragon, déjà présente plus en avant. On entend alors les mots de l’auteur de La défense de l’Infini : « Ne me réveillez pas. Si vous avez aimé rien qu’une fois au monde ne me réveillez pas si vous avez aimé. »
Yoann Barbereau
Philippe Forest,
Le nouvel amour, Gallimard, 174 p., 16 €.


Le roi vient quand il veut
« Je pense à l’instant à mon grand-père, Félix, qui était l’innocence en personne. Il est scandaleux que cette innocence soit morte et inconnue. Peut-être, mettre cette innocence, la faillite de cette innocence, la disparition sans trace de cette innocence, et l’indignation, l’émoi, le bouleversement que m’en donne le souvenir, dans une prose de fer, peut-être que c’est ça, mon devoir d’écriture. »
C’est l’une des multiples clefs que Pierre Michon (creusois de naissance, souvent nantais) donne de son œuvre, dans un recueil de trente entretiens donnés à des journaux ou revues de 1984 à 2007, et dont nous avons publié des bonnes feuilles dans notre dernier numéro. Ce livre généreux est habité aussi bien par des « prolétaires morts sans discours », que par des écrivains, « maîtres de l’invective directe », champions de l’énonciation prophétique (Lautréamont, Rimbaud, Sade) et par ceux qui auront su, tel Faulkner, « universaliser [leur] extrême particularité ». L’ouvrage paraît alors que le monde littéraire attend le prochain ouvrage du maître. On y apprend que le projet Les Onze, sur la Révolution française, amorcé en 1993, « ne sera jamais fini ». Est évoquée une nouvelle forme autobiographique, dont Pierre Michon nous parlait à l’époque récente de Corps du roi, de son désir d’un nouveau style : « J’ai envie de parler de ma vie dans une nouvelle forme, donner libre cours à ma pulsion moderniste branchée sur une culture lettrée… Ce serait quelque chose comme Christine Angot chez les Mandarins. »
En attendant, il y a donc Le roi vient quand il veut, qui ressemble aux compilations que les rock-stars publient pour faire patienter les fans. Ce recueil est tout de même mieux que ça. Il nous donne toute la continuité de l’œuvre, offre les éléments biographiques essentiels, cette relation puissante à une mère seule, institutrice, initiatrice du rituel de la lecture, véritable Mère du texte : « Ma mère était vraisemblablement, comme tout le monde, un grand auteur méconnu qui n’est jamais passé à l’acte. J’ai transformé ma vie en réhabilitation d’Andrée Gayaudon, ma mère. » Il raconte aussi le pari que constitue Les vies minuscules, livre écrit dans une période où l’auteur hésitait fortement entre le visage rayonnant des lettres et le caniveau alcoolique – et Michon reste lié à cette part noire et malheureuse, ce tribut payé aux ombres, le négatif contenu dans une bouteille, forme absente d’un père évanoui. Après ce livre publié par Gallimard sans aucun suivi, vendu à seulement 1918 exemplaires la première année, Michon est « littérairement un homme mort ». Gérard Bobillier (« Bob », patron des éditions Verdier) le prend sous son aile et le sauve. « Pierrot » va courir sous casaque jaune, celle qu’il donne à Verdier, couleur Van Gogh.
L’essentiel est dans l’exigence la plus haute d’une littérature pure, délivrée de l’individu qui le porte, et dans le refus de la narration classique, saturée, bavarde, inélégante : « À quoi bon produire ces vieux artefacts bien bouclés ? Donc, je travaille à autre chose : pas des romans, des blocs de prose ». Il le dit aussi dans l’entretien avec Yaël Pachet : comme la tragédie après Racine, le roman est mort après Joyce, Beckett et Proust. Place aux nouvelles formes. À côté du terroriste, se trouve le Michon érudit, aimant le Victor Hugo de Booz endormi, amical et drôle. Drôle quand il évoque son renoncement aux imparfaits du subjonctif, « car les masses en ont une sainte trouille ». Ou lorsqu’il propose une lecture originale de Madame Bovary, en qui il voit une vache sacrifiée mais aussi une esclave sexuelle ficelée, « bondagée » par son amant. Très complet, ce recueil d’interviews offre des aperçus passionnants sur la méthode créative de Michon. S’y confirme l’importance des carnets, qui sont le milieu actif où la citation non guillemetée, où le texte allographe est absorbé, dissous par les sucs d’une énonciation péremptoire, implacable, qui dévore tout. Cet entretien nous ouvre à la fabrique de l’œuvre Michon, fantastique butinage et intense activité de notation, de constitution d’une provision d’idées, d’images, de chaînes signifiantes. Cette matière accumulée, comme certains produits sanguins très fragiles, ne reste active que peu de temps : « le roi vient quand il veut », mais mieux vaut qu’il vienne vite, ou les cellules textuelles meurent. Michon entend ici par « roi » la littérature, cette royauté qui vient habiter le corps d’un travailleur de la plume. Les édits de cette royauté sont inaccessibles, injustes, fulgurants. Ils ne dépendent d’aucune volonté. Ils en coûtent à l’homme qui en prend note, comme lorsque Michon avoue être sorti acheter un livre pour ne pas voir sa mère mourir. C’est en somme une vision luthérienne de la grâce littéraire que nous propose l’auteur creusois. « Très longtemps j’ai cru que la littérature ce n’était pas moi, maintenant je pense que c’est moi. »
Daniel Morvan
Pierre Michon,
Le roi vient quand il veut, Albin Michel, 22€.


Juste avant d’écrire
Partant la fleur au fusil à la conquête d’un roman, « c’est-à-dire à la reconquête de moi », Michel Luneau s’installe avec sa chatte Moumoune dans la tourelle d’un manoir breton. Dès la première nuit, un ouragan s’acharne sur la demeure, transforme la tourelle en « goulag de la peur ». Suivront d’autres événements : une chute dans une baignoire, un bruit mystérieux et obsédant émanant d’un esprit frappeur, le Ghost, de multiples changements de chambre évoquant quelque vieux film burlesque. Le sujet de ce livre est l’ensemble des forces qui se liguent pour faire échouer l’écriture, et le combat qui permet aux énergies de se concentrer, dans la douleur, pour qu’un livre ait lieu.
Dans ce roman autoréférencé à scénario paranoïaque, Michel Luneau nous dit que l’écriture ne lève qu’à partir de sa propre impossibilité. Et le château dont les tentations (une cave bien remplie, notamment) côtoient les mystères angoissants symbolise la condition de l’écrivain en quête de lieu. Luneau a une ironie bien à lui pour tenir l’angoisse à distance. Il a des coquetteries, des matoiseries de chat pour nous entraîner dans son histoire, à coups de digressions et d’hyperboles. Il inverse ainsi les clichés d’une invention littéraire qui impliquerait sombre méditation et mine grave, pour en révéler la dimension dérisoire. L’ouvrage se clôt au moment où, à la faveur d’un rayon de soleil, la grâce de l’écriture triomphe des forces obscures, à coups de citations qui sont autant de coups d’épée contre les fantômes. Et les citations de Michel Luneau sont magnifiques : « Il n’y a point de vers qui puissent longtemps plaire ou survivre, s’ils ont été écrits par un buveur d’eau » (Horace).
Mais le personnage principal du roman n’est-il pas la chatte Moumoune qui, intériorisant l’échec de son maître, semble lasse de la vie, impossible à distraire et négligeant même la « souris électrique de compétition » qui faisait d’elle une championne de vitesse ? Michel Luneau l’avouera peut-être un jour : c’est Moumoune qui, exaspérée par son maître, a fini par écrire à sa place ce roman gothique.
D.M.
Michel Luneau ,
Juste avant d’écrire. Éditions Joca Seria, 160 pages, 16€.


Hélène ou Le Règne végétal
Nous sommes en 1945. Après des années d’errance d’école en école à travers toute la Loire-Inférieure, René Guy Cadou vient enfin d’être nommé instituteur titulaire à Louisfert, près de Châteaubriant. Il s’installe dans la « maison d’école », qui accueille aujourd’hui un musée, avec Hélène, dont deux ans plus tôt il avait fait la rencontre. Le jour, il enseigne ; le soir, il écrit sous la lampe l’œuvre poétique de sa maturité. Mais comment employer ce mot pour un écrivain qui allait mourir six ans plus tard, à seulement trente et un ans ?
Le poète chante tout ensemble la femme aimée et la nature : le règne végétal, les oiseaux, les aubes et les moissons : « Je te vois mon Hélène au milieu des campagnes/Innocentant les crimes roses des vergers/Ouvrant les hauts battants du monde afin que l’homme/Atteigne les comptoirs lumineux du soleil/Quand tu es loin de moi tu es toujours présente/Tu demeures dans l’air comme une odeur de pain/Je t’attendrai cent ans mais déjà tu es mienne/Par toutes ces prairies que tu portes en toi. »
Lyrisme épanoui, en consonance avec quelques saisons de bonheur. Cadou peut croire un instant que la « série noire » est derrière lui : la mort de la mère, puis celle du père, puis l’arrestation de l’ami Max Jacob par les Allemands. Il y croit sans y croire. Ces vers sont emplis de pressentiments : « Je n’irai pas tellement plus loin que la barrière de l’octroi/Que le petit bistrot tout plein d’une clientèle maraîchère/Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre/Et dans cette grande journée/Je ne passerai pas pour un vieil abonné ». La mort, écrit-il dans Aller simple, « Ce sera comme un arrêt brutal du train/Au beau milieu de la campagne un soir d’été/Des jeunes filles dans le wagon crieront/Des femmes éveilleront en hâte les enfants/La carte jouée restera tournée sur le journal/Et puis le train repartira/Et le souvenir de cet arrêt s’effacera dans la mémoire de chacun ».
Non, le souvenir ne s’est pas effacé. « Bruissement d’eau claire sur les cailloux », la voix de Cadou reste présente. En témoigne cette réédition, par Seghers et la maison nantaise Le Petit Véhicule, du Règne végétal qu’on ne trouvait plus que dans les œuvres complètes publiées chez Seghers sous le titre Poésie la vie entière. Une postface de Luc Vidal, le fondateur du Petit Véhicule, et un disque où Môrice Bénin chante Cadou, complètent le volume.
Presqu’au même moment, les Éditions du Petit Véhicule sortent une nouvelle revue littéraire baptisée Incognita. On trouve notamment dans cette première livraison un dossier consacré à l’écrivain nazairien Franc Mallet et une pénétrante chronique sur Cadou signée de Joël Barreau.
T.G.
René Guy Cadou,
Hélène ou le Règne végétal, Seghers-Le Petit Véhicule, 231 p., 16 e. Incognita, n°1, 131 p., 15 e.

Les Coquillages de M. Chabre
Sous une couverture résolument balnéaire aux rayures bleues et blanches, les éditions joca seria rééditent la nouvelle d’Émile Zola, Les Coquillages de M. Chabre. M. Chabre est un rentier fortuné. Il a épousé sur le tard la ravissante Estelle à qui, hélas, il ne parvient pas à faire d’enfants. « Partez pour les bains de mer, mangez des coquillages ! », lui conseille le médecin. Voilà comment le couple se retrouve en villégiature sur la côte Atlantique, à Piriac, le petit port qu’Alphonse Daudet avait fait découvrir à Zola et où l’écrivain passera tout l’été 1876.
De ce séjour, Zola a tiré une charmante pochade, délicieusement coquine, dont le ton tranche singulièrement avec celui de son grand roman L’Assommoir, auquel il mettait la dernière main. Alors que bien des écrivains français du 19e siècle ont décrit les Bretons comme des sauvages, Zola fait la part belle au jeune Hector de Plougastel (!), autrement séduisant que Chabre, et fait du littoral guérandais une sorte d’Éden, un jardin d’avant la faute baigné d’une mer limpide et tiède.
T.G.
Émile Zola,
Les Coquillages de M. Chabre, éditions joca seria, 59 p., 10 e.


Quelque chose à cacher
Un coup de feu à la Boulaye, une propriété à l’abandon ; une femme morte ; une enquête de gendarmerie ; un narrateur qui rôdait dans les parages… Quelque chose à cacher, le sixième livre de Dominique Barbéris, cet écrivain d’origine nantaise, n’est pas pour autant un roman policier, ou alors un faux roman policier, dénué de rebondissements. Il ne s’y passe pas grand-chose, comme le suggère la répétition de cette phrase : « J’ai pris le chemin entre les murs et je suis descendu jusqu’au fleuve. » Ce sont les premiers, et aussi les derniers mots du roman. Pas de rebondissements, mais un mystère omniprésent, celui de l’existence, puisqu’au fond, chacun a quelque chose à cacher
La vie est lente dans cette petite cité des bords de Loire, N. - non, il ne s’agit pas de Nantes, même si son musée possède un portrait de « madame de Soigne » qui ressemble trait pour trait au Madame de Senonnes, d’Ingres, qu’abrite le Musée des beaux-arts de Nantes. Le temps coule doucement ainsi que le fleuve, surtout l’automne, cette saison, se rappelle le narrateur, « où chacun avait affaire avec soi, où chacun devait franchir comme un marécage intérieur quand le soir brumeux, épaissi, descendait sur les arbres avec son odeur âcre de brouillard et de bruyère. »
Bien sûr, comme l’ont noté des critiques, il y a du Simenon, pour la grisaille, dans ce roman. Et si l’on y tient, deux doigts de Gracq, car Saint-Florent-le-Vieil n’est sûrement pas très loin de N. Et même un peu d’Alain-Fournier : la Loire coule en lisière de la Sologne du Grand Meaulnes. Mais ces comparaisons sont forcément approximatives. On se trouve d’abord, et pleinement, au pays de Dominique Barbéris. On y retrouve cet art subtil de la narration qui vous égare et vous invite à revenir sur vos pas. Et son sentiment très vif de la nature, pas si fréquent dans la littérature française de ce temps : le livre sent la terre mouillée, les feuilles pourrissant dans les sous-bois. Tout au long de cette sonate d’automne, jamais ne s’éloigne la compagnie du fleuve, « d’un gris de tourterelle, éclairé comme par en dessous, brillant, un peu houleux. Une lumière impossible à rendre. »
Dominique Barbéris s’y essaie pourtant avec succès.
T.G.
Dominique Barbéris,
Quelque chose à cacher, Gallimard, 159 p., 13,90 e.


Deleuze et les écrivains
Initié par l’équipe de recherche « Passages XX-XXI » (Faculté des Lettres de l’Université Lumière Lyon 2), cet ouvrage collectif vient porter écho aux journées d’études qui ont eu lieu en novembre 2003 à La Villa Gillet. Publiés chez l’éditrice nantaise Cécile Defaut, il rassemble les contributions de spécialistes internationaux attachés aux champs de la philosophie, de la littérature ou des sciences humaines, mais aussi celles d’écrivains et de poètes.
Si la philosophie peut compliquer la littérature par des opérations de problématisation qui lui sont propres, la littérature vient chez Deleuze compliquer la philosophie en la connectant à un dehors qui bouleverse la pensée et le sentir. Pas question de pratiquer une philosophie toute puissante, surplombante et dégagée de son objet. Le philosophe ne se tient pas souverain face à des objets (littéraires) disponibles et dociles. Son discours n’est pas désimpliqué. Il est au contraire intriqué, il dit avec, se positionne entre ou dans plutôt que sur. C’est notamment à travers sa relation à la littérature que la pensée deleuzienne du multiple et du mouvement a pu pleinement se déployer. Proust, Artaud, Sacher-Masoch, Kafka, Caroll, Melville, Lawrence, Fitzgerald, mais aussi Samuel Beckett et Carmelo Bene (avec qui Deleuze a concerté deux livres) sont quelques-uns des noms qui jalonnent ce parcours et composent avec le philosophe un dialogue infini. « Que la philosophie soit notamment invention de langue pour être invention de philosophie, qu’elle soit une activité plénière de création, que le paradigme soit artistique plutôt que scientifique, voici des événements. », note Hervé Micolet dans son introduction.
Quarante contributions sont réunies, accompagnées d’un précieux appareil critique (index des références littéraires dans l’œuvre de Deleuze, bibliographie) pour creuser le sujet et les chemins multiples qu’il suggère.
Y.B.
Deleuze et les écrivains. Littérature et philosophie, Sous la direction de Bruno Gelas et Hervé Micolet, Éditions Cécile Defaut, 610 p., 35€


Julien Gracq. Paysages et mémoire
Il y a de cela presque vingt ans Alain-Michel Boyer avait publié un remarquable Julien Gracq : Bretagne et Loire, depuis longtemps épuisé. Ce nouveau livre en reprend des parties, évidemment remaniées, et comporte des chapitres nouveaux, notamment celui consacré à Un balcon en forêt. D’un livre à l’autre, la conviction est la même : le paysage est une voie d’entrée royale dans l’œuvre de Gracq. Pas seulement parce que l’écrivain a d’abord été géographe - ce ne pourrait être qu’un hasard biographique - mais parce que sa vision du monde est essentiellement géographique, « comme si, écrit Alain-Michel Boyer dans son introduction, les êtres, les souvenirs et les mots eux-mêmes n’acquéraient un sens qu’en relation profonde avec la texture d’un sol. » Gracq n’est pas un romancier psychologique, c’est un romancier géologique.
De chapitre en chapitre, l’auteur démontre la fécondité de son approche critique, une critique compréhensive, soucieuse de la continuité entre l’homme et l’œuvre, mais aussi de l’autonomie de celle-ci. Ainsi du rapport à la Bretagne, dont la frontière est à portée de regard du natif de Saint-Florent-le-Vieil et qui « constitua pour lui un premier ailleurs, un lointain immédiat, un pays autre, à la fois proche et distant, une contrée magnétique depuis les deux premiers romans, Au Château d’Argol et Un beau ténébreux, jusqu’à sa dernière œuvre narrative, « La Presqu’île ». » Ainsi de Nantes, ville vécue, arpentée par le lycéen, puis par l’adulte, en même temps que ville rêvée, transfigurée par l’écrivain. Pas plus que chez Giono ou que chez Faulkner, l’œuvre n’est un produit du lieu. Elle n’en émane pas nécessairement comme la fleur naît d’un sol. N’espérons pas trouver dans la visite à Saint-Florent le sésame d’une œuvre. Tout juste, mais ce n’est pas rien, si l’auteur y a fait l’apprentissage du regard ; c’est l’œuvre ensuite qui « invente son paysage » : eaux étroites de l’Evre ; Ardenne sombre d’Un balcon en forêt ; vasières et marais de La Presqu’île.
Professeur de littérature comparée, homme aux multiples pôles d’intérêt, de la paralittérature à l’art africain, Alain-Michel Boyer est aussi un écrivain de talent : « Un livre de Julien Gracq, c’est d’abord une odeur de varech ou de silex éclaté, des hautes herbes agitées par le vent, la fraîcheur iodée des grèves à marée basse, la respiration tranquille, le soir, des rivières et des arbres. » De telles lignes donnent envie de suivre le chemin tracé par Boyer vers Gracq.
Thierry Guidet

Alain-Michel Boyer,
Julien Gracq. Paysages et mémoire. Éditions Cécile Defaut. 374 p., 21 e.
(Place publique #07)


Fatrassiers de Jean-Pascal Dubost
Fatrassier n’est pas exactement un mot disparu : il désigne selon Littré celui qui fatrasse, « s’occupe à des niaiseries ». Une définition de la poésie. Et fatrasies désigne des pièces de vers « amphigouriques », proches du non-sens, un genre poétique localisé en Picardie et en Artois vers 1240 (mais Georges Bataille écrivit des Fatrasies en 1926). Pour Jean-Pascal Dubost, le nouveau président de la Maison de la poésie de Nantes, un « fatrassier » est simplement un album poétique pas piqué des vers, écrit comme en nostalgie du Moyen Âge des troubadours, mais bien actuel. Le recueil qui vient de paraître se conclut par un « résumé » récapitulant ironiquement son contenu. Il débute par une « mangerie » néo-fatrasique, hommage à Rabelais et à l’imagination culinaire du Moyen Âge, « écrit par méprise à destination d’une exposition pour enfants ». Suit un « belluaire satirique » et farfelu, vestige d’un plus vaste projet sapé par l’atrabile de son auteur. Le recueil s’achève par des rêveries lexicales sur un dictionnaire imaginaire. Voilà un « fatrassier » d’allure drolatique qui, par ses références à Rabelais, ses jeux sonores parodiant le style docte médiéval, trouve son ressort dans une belle tradition d’insolence et de refus du clivage noble/populaire. La poétique de Jean-Pascal Dubost est clairement alliée des réalités substantielles, loin de toute affectation métaphysique. Le poète est tout entier dans le poème, faisant don de son corps aux sons.
Second recueil du même auteur, « Vers à vif » se développe sur un pays d’enfance, une Bretteville qui s’écrit d’abord, comme pour le Combray de Proust, dans la langue de l’érudit local, avant d’être mouliné par les allitératifs balbutiements de Dubost. Là encore, le burlesque paysan (de terre brette, bretonne) est en fond de décor, toujours prêt à piquer de la fourche le premier poète décoratif qui passe. L’auteur évoque (en dédicace) des « méditations nerveuses et nouées sur le cours de la vie », écrites au fil du temps, jetées dans des poèmes courts, avançant comme de rapides icebergs qui véhiculent parfois quelques dédicataires ébahis (l’un de ces poèmes en comporte cinq, massés sur son sommet). Le livre va de la vie à la mort, le premier poème étant celui de la naissance : « Il est tout feu tout mot tout fou tout flamme tout souffle, à l’intérieur, on lui a dit doucement que déhors, il va attraper la mort. » Le ton est aussi ludique que le premier recueil, la matière sonore, le pur babil toujours aux commandes de cette méditation inspirée par la lecture du Mépris de la vie et consolation contre la mort de Jean-Baptiste Chassignet (poète mystique du 17e siècle). Entre « vie inconstante et mort constante », on voit exister un poète qui laisse passer l’heure de la soupe, tout à ses « bizarreries ». Et qui se demande « où ça va m’avancer cette floraison en mauvaise humeur de mon humaine rature et foison de barbarismes et de pillages et d’hics, d’hargne et de vices » : on l’a compris, cette poésie est faite pour être dite et redite à haute voix, sans excès de mélancolie.
Daniel Morvan
Jean-Pascal Dubost,
Fatrassier (Tarabuste, 120 pages, 12€) et Vers à vif (Obsidiane, 92 pages, 14€).
(Place publique #07)


Nantes Recife, un regard transatlantique
La Venise du Brésil, avec ses trente-neuf ponts et Nantes, qui prétendit au titre de Venise de l’Ouest, partagent un dire ensemble sous la forme d’un livre. Recife et Nantes sont partenaires depuis 2003. Selon l’accord de coopération qui les lie, on trouve notamment l’idée que le développement culturel est élément central du rayonnement d’une ville. Pour sceller cette résolution, un recueil de poésies croisées, en deux langues. Le regard se porte naturellement vers ce qu’il ne connaît pas, les poètes de Recife, en reconnaissant le même souci, là-bas comme ici, d’inventer une poétique de la ville : « Il est bon de savoir que la poésie va bien dans la région de Recife, écrit en préface Lourival Holanda, professeur à l’université du Pernambouc. Le mouvement incessant des poètes contemporains, cherchant une autre diction pour la réalité de la ville que le rythme moderne a rendue plus complexe, est un prodige de force vitale (…). » L’anthologie alterne les noms les plus connus des deux scènes locales de Nantes et Recife, passant des poèmes désenchantés et ironiques d’Alberto da Cunha Melo aux scènes vues d’Albane Gellée, des fragments encyclopédiques de Bernard Bretonnière aux épiphanies de Deborah Brennand. Côté nantais, la poésie va bien aussi. On retrouvera les poèmes de Daniel Biga, Jean-Claude Pinson, Jean-François Dubois, Guy Bellay, Hélène Cadou, Jean-Pascal Dubost, Paul Louis Rossi et Philippe Beck.
D.M.

Nantes Recife, un regard transatlantique. Anthologie poétique. Prefeitura do Recife, Ville de Nantes, Maison de la poésie de Nantes. 206 pages, 10€.
(Place publique #07)


Portait de Soulesme
Longtemps Jean-Baptiste Soulesme avait été l’ami d’Olivier de Pierrebourg. Ils avaient fréquenté la même boîte à bac, travaillé comme journalistes politiques dans le même quotidien, parlé littérature des nuits entières, s’étaient donné leurs manuscrits à lire. Et puis, le succès touchant l’un, mais pas l’autre, les deux hommes s’étaient éloignés. Jusqu’au jour où Pierrebourg lit dans un livre de Soulesme évoquant sa jeunesse un court portrait de lui, « entièrement contraint, gauchi, blessé par la vanité d’un moi occupé du seul récit de sa dilatation. » Colère de Pierrebourg, colère, cette passion triste comme disait Spinoza.
De cette colère va naître ce livre étrange, sinueux, qu’on pourrait prendre pour un roman à clé. Soulesme - drôle de nom qui évoque à la fois un peintre et une abbaye - existe dans la vraie vie. S’il n’est pas membre du gouvernement comme dans le livre, il est Académicien français et directeur du supplément littéraire du quotidien où il travailla avec Pierrebourg ; son père fut bien artiste peintre. Pas besoin de fréquenter les cercles du pouvoir pour reconnaître Jospin sous Norvège, Chirac sous Dignité. Et Olivier de Pierrebourg porte bien le même prénom que son père, descendant d’un général d’Empire, Résistant, Compagnon de la Libération, député de la Creuse, radical puis gaulliste, de 1951 à 1973.
Autofiction donc. Mais autofiction pudique dont l’intérêt ne relève pas du jeu de piste pour deviner qui est qui. Il y a dans la rage de Pierrebourg quelque chose d’enfantin. C’est un petit garçon déçu que les choses aient « mal tourné » qui s’emporte contre son ancien ami, contre la foire littéraire, contre les vanités de ce temps. Un petit garçon qui s’en veut puisqu’il a su discerner en lui-même ce qui le « gênera de plus en plus chez Soulesme : l’individualisme, l’égotisme, l’indifférence au monde. »
Voilà qui fait de ce livre rageur une sorte de roman d’apprentissage tardif : « ce que c’est pour un homme de se détacher. » Et comme cette question se pose à tout homme, même à qui ne porte pas le prénom de son père, l’anecdote de départ prend une portée qui dépasse largement l’histoire privée.
Un mot, enfin, sur la dernière scène, la rencontre, traitée à la manière d’une scène de théâtre, de Soulesme et de Pierrebourg au Salon du livre. De l’ouvrage précédent de Pierrebourg (publié à Nantes), Soulesme déclare : « Je l’ai commencé, c’est bien. Ç’aurait pu être publié par un éditeur parisien. » Eh oui, il arrive désormais que s’écrivent à Paris des livres qui s’éditent à Nantes.
T.G.

Olivier de Pierrebourg,
Portrait de Soulesme, Éditions Joca Seria, 168 p., 17 e.
(Place publique #07)


La loi des rendements décroissants
Au mois d’octobre dernier, Jérôme Mauche est venu lire ses textes au Pannonica, à l’occasion du festival Midi-Minuit organisé par la Maison de la poésie de Nantes. Le 23 janvier, on pourra à nouveau l’entendre au Lieu Unique, dans un dialogue avec l’écrivain et critique littéraire Xavier Person. Il sera question de son dernier livre, La loi des rendements décroissants, publié au Seuil. Critique d’art, commissaire d’exposition, directeur de la collection Grands Soirs (aux Éditions des Petits Matins), coordinateur avec Joris Lacoste du projet d’Encyclopédie de la parole aux Laboratoires d’Aubervilliers, Mauche travaille en proximité avec l’art contemporain. Il a publié dans des revues comme Action Poétique, Perpendiculaire, Boxon et est l’auteur d’une dizaine de livres qui sont parfois l’occasion de performances.
La loi des rendements décroissants obéit à un protocole d’écriture qui voudrait, à certains égards, faire écho à la pratique d’artistes maniant dans le domaine visuel la citation et les techniques de recyclage. Le livre a été conçu notamment à partir de la lecture assidue, un trimestre durant, d’un hebdomadaire économique ayant pour sous-titre : « ce que l’économie nous dit chaque semaine ». L’auteur s’est saisi de propositions qu’il a copiées, recopiées, superposées, adaptées, détournées… Le résultat : 202 fragments, suivis d’une sorte de petit manifeste – éclairage théorique de la démarche – intitulé « La contre-littérature ne sera pas le contraire de ce qui s’écrit ». Elle s’écrira « tout contre » conclut le livre. Mauche dit aimer le monde de l’entreprise, vouloir rapprocher l’univers des chiffres, de la com’ et des marchés de celui des poètes et des raconteurs d’histoires. Anticipons le dialogue à venir, écoutons l’auteur interrogé sur les ondes par un journaliste :
Le journaliste. – Une subversion douce, dit votre éditeur… Il s’agit quand même d’un travail critique sur un certain langage ?…
Jérôme Mauche. – Non, plutôt un travail d’admiration, admiration du monde contemporain. Le monde du travail m’intéresse beaucoup mais j’ai objectivement très peu de contacts avec lui…
Il y a une grande mollesse dans ce consentement au monde, de la subversion fausse qui ne joue même plus à contrefaire la subversion. Subvertir quoi d’ailleurs puisque l’écrivain se sait en dehors et ne cherche en aucun cas à connaître son sujet de l’intérieur ? Le résultat est donc un livre plutôt mou, construit comme ces « épaisses liasses métaphoriques et liquidités du même genre » qu’il évoque à un endroit. La métaphore filée est omniprésente, maritime et balnéaire souvent (il y a des naufrages et des sauvetages économiques bien entendu, mais aussi des gros mollusques, des gros rochers, un océanaute et son sonar…), drôle parfois, vaguement inquiétante à l’occasion…
Mauche est conscient de « ce seuil où le processus, la méthode, la parodie involontaire de soi-même, l’approfondissement d’une démarche en réduisent graduellement la portée », conscient donc des limites de son propre travail. Il ne prétend d’ailleurs pas véritablement faire œuvre de littérature.
Le journaliste. – Mais votre livre est un livre qui appartient à la littérature, ça vous ne le contestez pas ?
Jérôme Mauche. – Qui souhaiterait, oui, mais est-ce vraiment de la littérature ? Ce sont des choses écrites en tous cas…
Le journaliste. – Hmmm, Hein Hein… Et qu’est-ce que cela serait si ce n’était pas de la littérature, un livre comme celui-là ?
Jérôme Mauche. – (petits rires) Heu, alors là je sais pas (petits rires), ça c’est vrai (petits rires)… Heu, disons, cela me paraît un peu lourd comme concept, la littérature… Cela me paraît une chose un peu forclose…
Le journaliste. – Et vous le remplaceriez par quoi ?
Jérôme Mauche. – Bah… (un temps) Par des pratiques plus plus plus modestes… c’est peut-être pour ça que je ne peux écrire que des fragments…
Le journaliste. – Et ça s’appelle comment ?
Jérôme Mauche. – Bah ! Ca s’appelle la poésie, la poésie quand même ! La poésie est très généreuse et accueille justement toute sorte de choses qui ne ressemblent à rien…
Il est vrai qu’aujourd’hui, quand un éditeur aventureux – réjouissons-nous, il en existe encore – veut publier un texte « qui ne ressemble à rien », il finit souvent par le placer dans une collection de poésie, voire à en créer une… « Contre-littérature » ou « sur-littérature », peu importe, la démarche n’a ici rien de neuf, le début du siècle précédent a déjà largement expérimenté de tels protocoles d’écriture. La nouveauté, s’il y en a, est peut-être la désinvolture avec laquelle tout cela s’avance, l’absence d’enjeux et même visiblement de désir. Il ne s’agit pas de s’arrêter trop longtemps là-dessus, car « penser est difficile et / ou prendrait trop de temps » écrit Jérôme Mauche dans sa postface.
Dialogue à suivre donc, le 23 janvier à 18h30 au Lieu Unique.

Yoann Barbereau

Jérôme Mauche,
La loi des rendements décroissants, Seuil, collection Déplacements, 191 p., 16 €.
(Place publique #07)


Les Désécritures de Camille Bryen
On connaît Camille Bryen, peintre et dessinateur, né en 1907 à Nantes. On connaît l’artiste qui croisa les chemins de l’aventure moderniste (dada, surréalisme, abstraction, expressionnisme abstrait, lettrisme, art brut et tachisme) sans jamais se fixer ni se laisser enfermer dans une école ou dans un groupe. On sait qu’il fut l’ami de Duchamp, Ubac, Hains, Arp et Picabia, qu’il fut « abhumain » avec Jacques Audiberti, « saventurier » avec Boris Vian. On a vu ses œuvres à Nantes au Musée des Beaux-Arts, on a vu récemment l’exposition Bryen et compagnie à la Chapelle de l’Oratoire (nous l’évoquions dans le dernier numéro).
Le centenaire de sa naissance est aussi l’occasion de découvrir Camille Bryen poète et écrivain. Édité par les Presses du réel sous le titre Désécritures, l’ouvrage qui paraît aujourd’hui rassemble plus de 300 textes dont près de 80 inédits. Il révèle les poèmes, les entretiens, mais aussi de nombreux écrits de circonstances, tracts, conférences et commentaires littéraires, le tout accompagné d’une biographie détaillée par Vincent Rousseau et de précieuses annotations rédigées par Émilie Guillard.
Lorsqu’il commence ses expérimentations poétiques à la fin des années 20, Bryen est une figure remarquée de la nuit nantaise. Il apparaît régulièrement dans les journaux à la rubrique des faits divers, fréquente les bordels, expérimente aussi toutes sortes de drogues. Un texte inédit évoque « l’éther onirique » – « absorbé au moyen de tampon imbibé fortement et respiré à la fois par la bouche et les narines » –, l’expérience mentale qu’il procure. Un autre texte, écrit a posteriori de son deuxième recueil, met à jour la fonction initiale de la poésie chez Bryen : être un creuset expérimental. « Quiconque cherchera dans mon livre autre chose que des expériences poétiques peut être sûr de l’insuccès. Je ne fais pas encore ni de l’art, ni de la littérature ». L’œuvre poétique devient très vite indissociable de l’œuvre plastique et le second recueil, intitulé Expériences, développe des poèmes (automatiques, phonétiques…) qui sont aussi des dessins et des collages (quelques fac-similés permettent d’envisager l’édition originale). Au moment où Bryen n’est pas encore tout à fait Bryen, l’expérimentation poétique doit ouvrir la voie de l’art. « Avant tout je crois que la poésie doit être un cri organique, sûrement une explosion ou simplement une extériorisation d’une sensation ou d’une pensée ». C’est en passant par la recherche poétique que Bryen a trouvé sa manière. Mais il fallait aller ailleurs, « crever la peau de la poésie ». Et c’est dans cette logique peut-être que l’on peut comprendre la phrase que Bryen se plaisait à répéter lorsqu’il était finalement devenu Bryen : « Je peins pour ne plus écrire ». L’écriture a donné naissance à la peinture parce qu’elle ne pouvait mener Bryen (ou que Bryen ne pouvait la mener) jusqu’au bout de son chemin. C’est par les moyens de la peinture via la poésie que l’artiste a voulu véritablement toucher un au-delà de la rationalité, « commencer à penser en dépensant à dépenser la pensée réfléchie ».
L’écrit a aussi d’autres fonctions et « l’aventure de bouilleur de langues et de formes n’est pas incompatible avec cette voix qui depuis toujours m’inspire des textes “clairs” ». Ces textes « clairs » peuvent être poétiques (c’est à eux que la citation, placée en exergue d’un recueil de poèmes, fait référence), ils peuvent aussi être critiques. Parmi les pages les plus intéressantes et singulières, on découvrira celles du Camille Bryen critique littéraire. Parues entre 1941 et 1942, ces chroniques sont souvent écrites en direction du lectorat ouvrier du journal auquel il les confiait. Bryen y montre un goût sincère pour les auteurs prolétaires dont il réunira des textes quelques années plus tard, avec Alain Gheerbrant, pour L’Anthologie de la poésie naturelle. Il retient un jour cette phrase de Sainte-Beuve : « En poésie, on peut lancer bien des flèches : il suffit pour l’honneur de l’artiste que quelques-unes donnent en plein dans le but et fassent résonner tout l’arbre prophétique, le chêne de Dodone, en s’y enfonçant. »
L’artiste s’est aussi intéressé à l’éclairage par écrit de sa propre démarche, à travers des textes théoriques, des conférences (la plus connue restant L’Aventure des Objets en 1937) mais aussi des interviews. À la fin de l’ouvrage, on retiendra notamment la retranscription d’une série d’entretiens réalisée par Michel Butor en 1976. Camille Bryen tente une nouvelle fois de dire son parcours, mais peut-être avec une plus grande liberté. Il évoque ses rencontres, ses affinités électives, ses rapports à la musique, à la littérature…
Notons pour conclure la mise en ligne d’un site donnant accès à de nombreux documents et textes numérisés (http://www.camillebryen.com), ainsi que la parution prochaine, annoncée par les Presses du réel, d’un livre écrit en 1952 avec Jacques Audiberti : L’Ouvre-Boîte – Colloque abhumaniste.
Y.B.

Camille Bryen, Désécritures : poèmes, essais, inédits, entretiens, textes réunis et annotés par Émilie Guillard, Les presses du réel, 733 p., 30€.
(Place publique #07)



L’Homme blanc
«Une bière fraîche, c’était ambitieux, d’accord. Disons plus modestement une bière. En bouteille, en boîte, peu importe, mais une bière. Au bout d’un certain temps il faut savoir assouplir sa position, prendre en compte les aléas de la logistique. Le générateur diesel est un peu poussif, le frigo plus très jeune, soit. La bière sera tiède, quand elle sera. Le plus dur n’est pas de composer avec le réel, mais de se familiariser avec l’incertain, d’apprivoiser le probable…» Les premières lignes de L’Homme blanc donnent d’emblée le ton de ce récit : croquis nerveux saisis sur le motif, et puis, comme une basse continue, un lancinant questionnement sur le sens des voyages, sur cette étrange impulsion qui pousse les hommes à fuir pour se trouver.
Philippe Dossal venait alors de quitter son poste de correspondant à Nantes d’un quotidien parisien. Il avait choisi de s’évader pour une escapade en solo du côté de Zanzibar et de l’Afrique des Grands Lacs, peu avant les massacres du Rwanda, qu’il ne voit pas venir, un peu comme Fabrice à Waterloo ne comprenait pas que le sort de l’Europe était en train de se jouer sur cette morne plaine.
Dès lors, c’est une Afrique immémoriale qu’arpente le voyageur, «un continent brut et sans pitié, où la vie s’épanouit comme l’herbe pousse», où, dit-il curieusement, «on ressent confusément l’impression de se trouver au pays de ses propres grands-parents.»
Il y a dix ans, Dossal avait publié un autre récit, l’épatant Derrière la montagne, où il raconte un Nantes-Pékin, via Oulan-Bator, en compagnie de son fils Louis, alors âgé de douze ans. On le suit aujourd’hui avec le même plaisir sur les pistes rouges de l’Afrique australe où il ne se sépare jamais d’un calepin noir bourré de citations, de Montaigne notamment, lequel, je puis en témoigner, est l’un des meilleurs compagnons de voyage qui soit.
Quelques considérations sur le journalisme émaillent le récit, une occasion de déplorer que, dans le monde de la presse tel qu’il est, la loi du mort/kilomètre ait de beaux jours devant elle : un mort à un kilomètre des lecteurs compte davantage que dix mille morts à dix mille kilomètres. Cela n’est pas très neuf, mais s’éprouve, c’est vrai, de manière aiguë quand on sort des salles de rédaction pour se promener un peu sur la planète.
Questionnement sur le journalisme encore dans les dernières pages. Dossal nous fait pénétrer dans la fabrique de l’écrivain, esquisse un parallèle entre son métier et la littérature, «moins factuelle sans doute, mais plus sensible», au fond, mieux à même de faire sentir le frisson qui parcourt la peau du monde. De Nantes à Bujumbura.
T. G.

Philippe Dossal,
L’Homme blanc, éditions joca seria, 118 p., 14 e.
(Place publique #07)



J’étais enfant à Nantes dans les années 1960
Autant l’avouer tout de suite, je suis entré dans ce livre à reculons, m’attendant à un énième récit sentimental sur l’enfance envolée. Ce témoignage mérite pourtant d’être lu : il est agréablement mené et constitue un matériau utile à l’histoire du temps présent.
Sylvie Argondico a passé son enfance – il y aura bientôt de cela un demi-siècle – à la Ville-en-Chien, ce quartier populaire du nord-est de Nantes, près de l’usine de locomotives des Batignolles. Jardins maraîchers, maisons de bois, proximité de l’Erdre, « ce n’était pas encore la campagne, ce n’était déjà plus la ville. » Mais voilà, l’avenue des Alouettes, « une impasse sans bitume, parfaite pour les jeux d’enfants » est en sursis, et tout le quartier avec.
Car ce que ce nous décrit Sylvie Argondico, c’est la tourmente de la modernité qui balaie en si peu de temps des habitats et des modes de vie traditionnels. Le grand tournant, elle le date avec précision. C’était le 8 novembre 1972, le jour de l’ouverture de l’hypermarché Carrefour de la Beaujoire : « le monde moderne venait nous prendre dans ses bras, pour une étreinte qui n’en finirait pas. » Avant, on mangeait les légumes du jardin familial ; on faisait les achats courants chez la mère Bredin, l’épicière du coin ; on achetait la viande chez Hardy, le boucher jovial, quand le père de Sylvie ne revenait pas la gibecière pleine de perdrix ; on courait chaque semaine au marché de Saint-Joseph ; parfois, on prenait le bus pour aller en ville chez Decré.
D’ailleurs aujourd’hui que l’avenue des Alouettes a été rayée de la carte, où donc se retrouve-t-elle, pour parler du passé, « cette génération balayée géographiquement » ? Eh bien, au Carrefour ou dans la galerie marchande du Leclerc Paridis, construit plus tard, qui sont devenus les nouveaux centres d’un quartier bouleversé.
Qu’on ne croie pas que Sylvie Argondico tente de nous arracher des pleurs sur le bon vieux temps. Elle le sait bien, les anciens du quartier « n’échangeraient pour rien au monde leur machine à laver contre un retour au lavoir, fût-il dans les cités. Ils n’y retourneraient pas, dans ces maisons de bois rouge, malgré toute la tendresse qu’ils leur ont conservée. » Ce n’est pas la nostalgie qui domine ce court récit, c’est l’ébahissement : voilà, c’était hier et tout a changé, et mes filles me prennent pour une femme tombée d’une autre planète parce que, à la maison, il n’y avait pas de toilettes, pas de téléphone, pas de télévision en couleurs.
« Je réalise soudain à quel point il est difficile de transmettre le cœur, le suc d’une époque », soupire l’auteur dans les dernières pages. Elle n’y parvient pourtant pas si mal dans ce petit livre agrémenté de cartes postales anciennes et de photos de famille, comme autant de nœuds faits au mouchoir d’une génération passée, en moins de temps que ne dure une vie, d’un monde à un autre.
T.G.

Sylvie Argondico,
J’étais enfant à Nantes dans les années 1960, éditions Siloë. 95 p., 13 e.
(Place publique #07)


Drapeau rouge
En ce début d’année anniversaire (2008 1968 40) qui ne manquera pas de voir fleurir moult publications, Jean-Claude Pinson a planté dans notre pâturage un singulier Drapeau rouge. Le livre – on a pu en découvrir quelques extraits dans le numéro 6 de Place Publique – dit les « années écarlates » d’avant et d’après Mai 68, celles qui voient l’auteur se donner à la cause marxiste-léniniste. Cette période d’engagement dans un groupe maoïste, qui aura duré près de 15 ans, est évoquée en creux dans les recueils précédents. Le poète cette fois s’en saisit de manière frontale. Jean-Claude Pinson est donc poète, obstinément (car il faut une certaine dose d’obstination pour persévérer de nos jours dans une pareille activité), philosophe (il enseigne à l’université de Nantes), auteur également d’une importante réflexion sur la poésie contemporaine qu’il interroge et qui ne cesse de l’interroger. Drapeau rouge est son sixième recueil.
Poète ? Il s’agit de préciser… Si les premiers recueils constituaient des sortes de journaux poétiques, donnant notamment quelques vues de Nantes et de Saint-Nazaire, s’il y a eu aussi un
Abrégé de philosophie morale (où dans le décor de la fac de Nantes, le chahut des formes poétiques vient perturber le discours philosophique et le porter ailleurs), depuis le très beau Fado (avec flocons et fantômes) paru en 2001, Jean-Claude Pinson explore un langage nouveau. La construction de fictions accompagne aujourd’hui le travail poétique, la recherche d’une voix (préoccupation constante du poète) passe désormais par des voix multiples, celles de « camarades » tels Beaudelaire (dit C. B.), Giacomo (Leopardi) et quelques autres. Tous forment une « cellule poético-politique » qui évolue de livre en livre. D. R. (Drapeau Rouge) l’a ici rejointe, l’insaisissable, l’instable D. R. qui est tout autant un lieu, une époque, un horizon (perdu ou/et à inventer), un objet transformiste sans cesse en mouvement (de peur, peut-être, d’être rattrapé par l’idéologie avec laquelle il ne se confond pas), un personnage discret mais bien présent, quasi muet mais qui n’entend pas se laisser réduire au silence... Parmi les camarades, on trouve aussi Cælebs (fringillus cælebs, en latin le nom du pinson) et Aïe…
Aïe ? Oui, « A Ï E les trois voyelles du français plutôt que l’unique I anglais, car on n’est pas trop de trois quand il s’agit de chercher et si possible trouver sa voix au milieu d’un livre-buisson-plein-d’épines ». Trouver sa voix, se saisir du passé et du présent d’un drapeau rouge pluriel : tel est l’épineux programme.
Drapeau rouge joue ses formes entre roman, poème et essai. C’est un lieu d’inventions, de fictions, de réflexions à la croisée desquelles on rencontre des vivants (tel l’oublié Robert Linhart) et des morts célèbres (Mao bien sûr qui ouvre le bal, Becket, Chalamov, Lukács…), des êtres de papier, des animaux, des fantômes et même des mots qui vivent, s’indignent et manifestent. On retrouve surtout Aïe, Cælebs et la cellule, tous logés quelque part sur la côte Atlantique, « à demeure désormais sur la p(l)age, en continuelle villégiature. En cure à l’année, au milieu de livres et papiers, à l’abri et au calme d’un bureau-bunker ».
Alors, Pinson poète de l’autofiction ? Non certes, non s’il s’agit de se voiler la face. Pas question de se défiler dans un tour de passe-passe littéraire, pas de masque qui tienne. Dès les premières pages, le pseudo humoristique tombe joyeusement : « oui, je soussigné JCP reconnaît par la présente qu’Aïe, Mister Aïe, c’est bien lui, bien moi, rien que moi ». A la fin du livre, on entend encore une « voix off, celle sans pseudonyme, ni masque ni tuba », refuser le jeu désengagé de la littérature qui ne serait que littérature. L’enjeu véritable ? Honorer le rendez-vous avec D. R. et à travers la valse des personnages, le théâtre des identités multiples, dans les interstices d’un lui, d’un moi et d’un nous, creuser une polyphonie qui dise l’étrange étrangeté d’être, d’avoir été. Le poète fait face aussi à l’énigme de voix lointaines, celles des « dépouilles de soi-même qu’on a au fil de sa vie abandonnées ». La question n’est donc pas celle du masque, elle est plutôt, poétique, celle de la voix/des voix, jamais séparée(s) chez Pinson des chemins et des voies, des manières d’être et d’établir un campement.
Drapeau rouge est un livre sensible, rempli de flashs, de cartes, de visions et d’auditions venus des années 60 et 70. Le poème libre ne se refuse rien, il veut bien tout coudre, tout tenir ensemble, passé et présent, le grave et le drôle dans un même mouvement… Il divague, délire très sérieusement sur le cadavre d’un écureuil (auteur, l’animal, d’une « phrase acrobate éblouissante »), aborde la question politique avec et sans détours… Et s’il faut faire un saut hors du décrété « principe anti-autobio », parler de douleurs et d’émotions anciennes, des aïeux ou d’une petite morte, il le fera – avec la tenue et le léger tremblement qui doit être. La langue qui s’y déploie décline plusieurs modes : elle se fait acide, nerveuse, jubilatoire, inquiète, parodique, discrètement élégiaque… Une langue en somme qui décolle, désintoxiquée et lucide quant aux marques que peut laisser la scansion du verbe idéologisé… Attention, un curieux vertige pourrait prendre le lecteur une fois le livre refermé. Vertige du temps et une question : plutôt que de la dextre – présidentielle – qui voudrait la tourner, la page 68, la page drapeau rouge, ne serait-elle pas en attente de nouvelles mains – attentionnées – pour reprendre le legs ?
Signalons enfin qu’un essai publié aux éditions Cécile Defaut accompagne
Drapeau Rouge. A Piatigorsk, sur la poésie – c’est son titre – reprend les questions essentielles que Jean-Claude Pinson arpente depuis un livre paru en 1995 (Habiter en poète, Essai sur la poésie contemporaine). Nul manifeste ici, mais une réflexion lucide au pied des montagnes (Piatigorsk est une ville située dans le sud de la Russie, là où commence la chaîne du Caucase), à l’endroit même où le poète Lermontov perdit un duel et la vie. Sur un ton très personnel, l’essai prolonge le recueil pour interroger le cœur de cette obstination dans la chose poétique et cette lointaine utopie qui entendait, naguère, lier la poésie et l’existence en vue de « changer la vie ».
Yoann Barbereau

Jean-Claude Pinson, Drapeau rouge, Champ Vallon, 155 p., 15€.
À Piatigorsk, sur la poésie, Éditions Cécile Defaut, 141 p., 15€.
(Place publique #08)



Les solennels
Jacques Vaché, un écrivain sans œuvre, un artiste du silence ? Sa très courte vie - il est mort à 23 ans d'une surdose d'opium dans un hôtel de Nantes - suffirait à l'expliquer. S'y ajoute le halo mythique qui nimbe Vaché, ce jeune dandy, blessé à la guerre, dont la rencontre bouleversa Breton et fut l'une des sources du surréalisme. Vaché ne pouvait pas être l'homme d'une œuvre patiente ; il fut une étoile filante, puis une icône.

Pour séduisante qu'elle soit, cette vision est une reconstruction. Elle fige en destin une existence accidentellement brisée. Spécialiste du surréalisme, commissaire, en 1995, du Rêve d'une ville, la fameuse exposition présentée au Musée des beaux-arts sur Nantes et le surréalisme, Patrice Allain nous invite à y regarder à deux fois. Il édite des textes inédits, écrits à la veille de la Grande Guerre par Vaché et son ami Jean Sarment rencontré au lycée Clemenceau. À ces brèves satires sociales s'ajoutent deux autres textes rédigés, cette fois, par le seul Vaché, des dessins au trait de sa main, et un portrait dialogué de Vaché par Sarment. L'œuvre de Vaché ne se résume donc pas à ses fameuses Lettres de guerre, publiées dès 1919 par André Breton.
Évidemment, ces textes de jeunesse ne permettent pas d'échafauder des hypothèses sur l'écrivain que serait peut-être devenu Vaché si… Mais ce petit livre mérite d'être lu, ne serait-ce que pour la perspicace et savante introduction de Patrice Allain qui dessine le sillage laissé par Vaché dans la pensée et les lettres du siècle passé, du surréalisme au situationnisme.

T.G.


Jacques Vaché,
Les Solennels, édition préparée et présentée par Patrice Allain. Éditions Dilecta. 118 p., 13 euros.



Michel Valmer dans Incognita
Le numéro 2 de la revue littéraire nantaise Incognita est largement consacré à l’homme de théâtre Michel Valmer. Le créateur de la troupe Science 89 y développe son ambition : porter sur la scène des préoccupations scientifiques – ce qu’il appelle « le théâtre de sciences ». Son ami, le philosophe et scientifique Michel Blay, souligne la portée de cette visée : « Le théâtre de sciences, dans son effort pour rendre la science à la pensée et à la culture, à la vie des hommes et à leurs soucis d’être, s’impose donc comme un geste de résistance contre l’avènement mortifère du monde des technosciences technocratisées. »
Un entretien, un portrait, des témoignages et de nombreux textes de Michel Valmer complètent ce dossier.

Incognita n°2, 144 p., 15 euros.