Culture
Tous ces petits mondes de l’art…
L’art ? Cinquante personnes sans lien professionnel avec le monde de l’art nous parlent de la place qu’il tient dans leur vie et Nantes saisie par la culture : ces deux livres, à première vue, se répondent. Le premier restitue des paroles de Nantais invités à dire ce qu’est « l’art » pour eux. Le second dresse le portrait et rapporte des propos d’hommes et de femmes établis à Nantes et vivant de la culture, à des titres bien différents : artistes, intellectuels, patrons de lieux culturels ou d’associations chargés d’actions culturelles…
Au simple énoncé de leur contenu, on voit l’intérêt à faire dialoguer ces deux ouvrages qui ont en commun de mettre en lien paroles et photographies d’acteurs avec, d’un côté, des producteurs et diffuseurs de biens artistiques et, de l’autre, l’ensemble de ceux et celles qui les consomment. Mais la réalité échappe largement à une telle réduction dualiste du monde de la production et de la consommation culturelle. Chez les Nantais, on constate une part non négligeable de pratiquants artistiques, s’adonnant qui à l’écriture comme Nadine (« Ce qui m’a sauvée [à la suite d’un drame familial], c’est l’écriture »), qui à la peinture comme Marie-Gabrielle (« Peindre, c’est un peu comme une thérapie »). Lorsqu’on passe chez les professionnels, on a le fort sentiment de franchir les limites de ce que Pierre Bourdieu appelait un champ, c’est-à-dire un espace social à l’intérieur duquel se jouent des enjeux particuliers. Il y a donc lieu de prendre pour lui-même chacun de ces deux livres dans un premier temps, pour les confronter par la suite, afin de faire ressortir comment s’organisent les proximités et les distances entre tous ces petits mondes de l’art.
Le livre L’art ? Cinquante personnes sans lien professionnel avec le monde de l’art est une commande du Lieu Unique passée à trois journalistes et écrivains et une photographe afin de recueillir des expériences privées, parfois intimes, dans la relation à l’art ou, du moins, à ce que les individus considèrent comme tel. À vrai dire, cet ouvrage ne respecte guère les règles de l’art sociologique. On ne sait quelle valeur accorder à « la centaine de personnes représentatives de la population nantaise » et le lecteur ne maîtrise pas la pertinence de la sélection des extraits d’entretien. L’intérêt du livre est ailleurs, dans son mode de construction qui met en regard les propos des interviewés en pages paires et leurs portraits magnifiquement tirés, placés en pages impaires, et pris dans des conditions identiques (personnes assises à la même table, sur fond uni). On a ainsi affaire à un jeu de représentations, mentales d’un côté, photographiques de l’autre, qui s’expriment et s’enrichissent mutuellement. L’apport de la photo est double : elle égalise et anoblit les personnes par un travail de mise en forme visuelle qui donne, en retour, une valeur aux paroles. Étrange paradoxe, la photo silencieuse apporte à travers le maintien, l’aspect des visages et l’allure des corps, des éclairages sur les mots rapportés.
À l’aide de ce regard croisé et sur fond de ce que l’on sait de la sociologie des inégalités culturelles, on peut multiplier les lectures de ces témoignages qui nous sont donnés sans classement particulier. Par exemple, on peut mesurer la ruse de la culture légitime au contraste frappant entre les photographies de personnalités affirmées comme Martine, Aimé et Julien, toutes de classes populaires, et leurs propos quasiment identiques pour dire, comme Martine, leur crainte devant l’art : « L’art, oui, mais pas toute seule ». L’air tendu de Cathy est encore plus parlant sur ce que représente le sentiment d’indignité culturelle de ceux et celles qui n’ont pas le code : « Entrer dans un lieu culturel, si on n’en a pas les règles, c’est s’exposer à un regard blessant ». En revanche, Marie-Gabrielle, Franck ou Michel viennent attester que l’accès à l’art est possible, même pour ceux qui n’y sont pas prédisposés par l’origine sociale. Les paroles de Michel, le chauffeur routier, sont fortes. Venu à l’opéra par la marraine de sa femme, caissière à l’opéra de Nantes, il trouve des mots extraordinaires pour dire ses émotions devant La Traviata qu’il a écoutée une centaine de fois : « Tiens, là, rien que d’en parler, j’ai les larmes aux yeux ». Sans parler, de ceux pour qui une pratique culturelle, comme le théâtre pour Sébastien a joué une fonction de libération à la fois sociale, politique et « charnelle » : « L’art fait aussi vivre en nous tout ce qu’on a de frustrations. Il permet de faire tomber les masques. »
Le second livre, Nantes saisie par la culture, nous fait changer de registre, ou mieux d’espace, pour entrer dans ce que Pierre-Jean Galdin, le directeur de l’École des beaux-arts, revendique comme « autonome », « spécialisé », finalisé sur ses propres fins (« l’art pour l’art ») qui ne sauraient être instrumentalisées pour d’autres fonctions externes, si nobles fussent-elles comme le lien social. Tous les artistes ou professionnels de la culture sélectionnés sont loin de partager cette vision et le livre permet de se faire une idée des concurrences que ceux-ci développent, le plus souvent à distance et sans le savoir, pour faire valoir telle ou telle conception de l’art. Les catégories sous lesquelles les acteurs culturels sont présentés (sillages, îles, estuaire, etc.) auraient mérité d’être explicitées. Le lecteur pourra se faire sa propre construction de l’espace nantais de la culture, en se demandant dans quelle mesure le rapport au politique en donne une des clés majeures de structuration.
Charles Suaud
Laure Naimski, Eric Pessan, Pascale Wester,
L’art ? Cinquante personnes sans lien professionnel avec le monde de l’art nous parlent de la place qu’il tient dans leur vie, Éditions de l’Aube, 116 p., 19,90 €.
Thierry Guidet, Michel Plassart,
Nantes saisie par la culture, Autrement, collection Villes en mouvement, 211 p., 20 €.


Parole écrite, parole scénique
Parmi les écrits sur le théâtre contemporain (pas bien nombreux au regard des ouvrages sur le cinéma, la musique ou les beaux-arts) on peut distinguer deux types de textes.
Les mémoires d’acteur qui souvent tiennent de l’hagiographie à l’heure des Molière et du rideau qui tombe. En quête, côté cour et côté jardin, d’une matière pérenne : années de formation, rencontres décisives, conversations en coulisses, trait d’éternité dans le geste ou la diction, instants magiques au cœur de l’éphémère, sorties de scène… Ces ouvrages ont souvent du volume, plus rarement de la tenue.
À l’autre bout de la bibliothèque, au rayon pédagogie cette fois – où s’intercale parfois une thèse ou un rapport ministériel sur l’économie précaire du spectacle vivant – on trouve différentes méthodes à l’usage de l’apprenti comédien. Selon leurs auteurs, elles additionnent trucs et astuces à ingurgiter avant le lever de rideau comme un remède au trac ou bien elles compilent les expériences pour constituer une histoire du théâtre par ceux qui l’ont pratiqué et enseigné : Copeau, Jouvet, Stanislavski…
Parole scénique, parole écrite de Michel Liard appartient à la seconde catégorie. À quelques nuances : pas de compilation, mais plutôt un travail de concrétion. Pas de trucs et astuces non plus, mais quelques leçons profitables.
Ces dernières, succinctes, ne dépassent pas la dizaine. Elles cheminent du son à la scène via la phonétique, la phonologie, la rhétorique, la physiologie et la psychologie pour mettre en œuvre une manière d’être au théâtre : juste, soi-même et quelqu’un d’autre. Affaire d’énonciation, de respiration, d’inflexion, d’incorporation, de mise en situation et en perspective d’un texte dont la destination paradoxale est oralité. Dix petits exercices non pour la répétition (Michel Liard n’aime pas le mot) mais pour l’entraînement. Celui de l’acteur comme du lecteur qui se surprend au fil des pages à respirer selon telle cadence ou à énoncer à haute voix cette phrase simple : « Vous tournez au coin de la rue » en accentuant ou en allongeant l’une ou l’autre syllabe pour éprouver l’effet comme dans les conversations des personnages de Sarraute.
Enchâssant ces dix exercices, un autre texte avance lui aussi, du chapitre « Alphabet sonore » jusqu’au chapitre « Mise en scène ». Et fournit sans grandiloquence, matière à réflexion. C’est une analyse épurée de la pratique théâtrale, mais aussi un petit traité moral qui ne se donne pas comme tel autour du cri, du souffle (premier et dernier) de l’émotion (qui ne se fabrique pas) du labeur (« mettre le corps dans une posture de travail, l’inspiration viendra »), de la vérité des sentiments…
Pas de sentences, ni d’aphorismes, plutôt des indications, de libres préceptes pour « être là » : c’est-à-dire corps et texte (comme on est perdu corps et biens) sur la scène, mais aussi dans la vie. C’est en tout cas ce que semble nous écrire Michel Liard dans ce court essai qui dépasse en contrebande le cadre de la formation de l’acteur.
Avec Parole écrite, parole scénique on retrouve en filigrane l’engagement du metteur en scène nantais, fondateur de la compagnie du Fol Ordinaire, décédé brutalement en 2004. Le militant pour qui le théâtre est affaire morale, sociale, politique tout autant qu’esthétique. Une manière d’être plus qu’un héritage.
Yves Aumont
Michel Liard,
Parole écrite, parole scénique. Éditions Joca Seria, 71 p., 15 €.


La Philhar
Il y a deux livres dans ce livre. Le premier est réservé aux membres et aux amis de La Philhar. Tel est le nom affectueux et familier que les Nantais donnent à l’Union philharmonique, « leur » orchestre d’harmonie, c’est-à-dire une formation composée d’instruments à vent et à percussion. Il faut en effet être très attaché à cet orchestre ou vraiment féru d’histoire locale pour suivre pas à pas, chef après chef, les métamorphoses de cette formation, créée en 1903.
Le second livre, lui, touchera un public plus vaste. Il est une interrogation, portée par l’ancien président de La Philhar, sur la place que réservent les médias et, plus généralement, l’actualité culturelle à la pratique musicale amateur de haut niveau. Non sans amertume, Hervé Maréchal plaide en faveur des « musiciens de l’ombre », eux « qui œuvrent depuis des dizaines d’années pour assurer une diffusion de la musique populaire au sens noble du terme et se produisent régulièrement au cours de saisons musicales constituant le tissu indispensable d’une offre culturelle fondée sur la continuité et non pas seulement sur l’événementiel parfois gonflé à grands renforts de coups médiatiques. »
Dans sa préface, l’adjoint à la Culture Yannick Guin prête une oreille favorable à ces récriminations. Ce qui fait de cet ouvrage une pièce supplémentaire dans le débat feutré qui, à Nantes, se noue autour de la culture-spectacle.
Thierry Guidet
Hervé Maréchal,
La Philhar, Coiffard, 285 p, 25 €.