Chanson
Barbara et Nantes
En 1961, alors qu’elle est la vedette d’un petit cabaret de la Rive gauche, Barbara voit s’offrir la première partie à Bobino. C’est l’échec. Elle revient à son cabaret. Chanter des chansons à textes en pleine vogue yéyé, et des chansons qui ne sont même pas des goualantes à la Piaf, c’est du suicide. « Elle ne passera jamais la Seine », prédit Bruno Coquatrix, patron de l’Olympia. Son père est mort depuis peu. C’est alors que Barbara s’autorise, timidement, à écrire ses propres textes. Par exemple Dis, quand reviendras-tu ?
Un certain Gilbert Sommier, producteur, va la sortir de l’ombre. En novembre 1963, Barbara s’avance sur la scène du théâtre des Capucines (en face de l’Olympia), où elle est programmée pour quatre semaines. Pour la première fois, sa famille vient l’entendre. Pour la première fois, elle va interpréter ses propres textes. Voix claire, piano noir. Elle a trente-trois ans, le regard comme voilé par des ailes sombres : « Il pleut sur Nantes, donne-moi la main/ Le ciel de Nantes rend mon cœur chagrin… » Nantes laisse le public pantelant d’émotion. C’est ainsi que Barbara a écrit les premiers mots mystérieux de sa légende, inscrivant à jamais Nantes dans le cœur des hommes.
Valérie Lehoux raconte son histoire dans son beau « portrait en clair-obscur » de Barbara, publié par Fayard, dix ans après sa disparition. En 1964, la chanteuse sort son premier disque, Barbara chante Barbara. La pierre angulaire de son œuvre, avec Nantes comme pôle magnétique. En 1969, l’Olympia lui ouvre ses portes, elle est désormais « une grande dame ». Valérie Lehoux a su ne pas enfouir le mystère Barbara sous sa biographie, mais le rebâtir en se fondant sur les textes. Car il existait un mystère Barbara, manifeste dans l’opacité poétique, le clair-obscur de ses chansons, et de discrètes déclarations. Comme celle-ci, dans Paris-Jour en 1964 : « Je suis déjà morte depuis longtemps. J’ai perdu la vie autrefois. » Valérie Lehoux relit la biographie de Barbara publiée en 1986 par sa secrétaire, Marie Chaix. Cette dernière mit côte à côte trois chansons qui (et son analyse est convaincante) parlent du père : Nantes, qui raconte le rendez-vous manqué avec ce père qu’elle n’a jamais revu, Au cœur de la nuit, où son fantôme revient, à qui elle pardonne, et L’Aigle noir, où elle le supplie : « retournons au pays d’autrefois… » Sophie Makhno, assistante de Barbara à ses débuts, expliquera : « Nantes a été difficile à écrire. Barbara aimait son père. Mais le dire aurait été scandaleux. Alors elle a fait cette chanson. » Nantes est portée par « l’impérieuse nécessité des chansons exutoires », où l’histoire réelle est transfigurée.
La vie de Barbara, un autre ouvrage la raconte en images. De belles photographies en noir et blanc, réunies avec des images d’actualités, affiches, manuscrits, dactylogrammes annotés, coupures de presse, programmes de récitals, dédicaces… Un superbe travail des éditions Textuel, écrit (avec un beau lyrisme) par Didier Varrod. On ne se lasse pas de regarder ces photos de Barbara, son regard magnétique capté à Bruxelles en 1950 (elle a les cheveux longs), ses débuts à l’Ecluse en février 1958, visage si juvénile, cheveux courts, mutine, et puis, toujours souriante derrière ses lunettes, avec Gérard Depardieu, à l’inauguration de la rue de la Grange-au-Loup, à Nantes. Une rue qui n’existe pas, un ancien Chemin des landes où l’on chercherait vainement une grange ou un loup. Ni un numéro 25. Mais il y a une chanson, qui court toujours dans la rue.
D.M.

Valérie Lehoux,
Barbara, portrait en clair-obscur. Fayard/Chorus. 478 pages, 23€.
Didier Varrod,
Barbara. À demain, je chante. Textuel, 192 pages, 49 €.
(Place publique #07)



Dominique A, l’atmosphériste
L’histoire commence dans les années 1970 à Provins, où le père de Dominique Ané, professeur, est affecté. « Tout y sent la vieille pierre, dira le chanteur, le temps semble s’y être arrêté à l’orée du xxe siècle, et c’est une sensation que j’ai toujours autant détestée qu’adorée ; ce que je fais me semble marqué par cette ambivalence vis-à-vis de la poussière. »
Le livre-album de Bertrand Richard expose les balises de cette enfance entourée de multiples références de culture populaire : télévision, bandes dessinées lues avec « gloutonnerie », chanson française, pop américaine sur le pick up paternel… Très tôt, dès 8 ans, Dominique veut devenir dessinateur et ses planches illustrent un goût affirmé pour « l’heroic fantasy noire et morbide » à la Lovecraft. Un autre destin lui est promis. Il a 16 ans lorsqu’il arrive à Nantes. « Gigantesque incubateur que ce séjour nantais, écrit Bertrand Richard, où l’adolescent se délecte, multipliant les rencontres, les expériences, les noms. » Depuis son enfance à Provins, il développe une activité littéraire intense : nouvelles reliées au fil de laine, bandes dessinées, cahiers, fanzines où il critique la production musicale. Comment est-il devenu Dominique A, qui explose à 23 ans dans le monde de la chanson française, avec un premier single, Le courage des oiseaux ? En s’appuyant sur une abondante iconographie, l’ouvrage permet de « visualiser » le parcours de l’artiste devenu grande référence de la nouvelle scène française. « Miossec, Yann Tiersen, Cali, Mickey 3D, Jeanne Cherhal ou Vincent Delerm et Armand Méliès : tous se réclament de la gracilité farouche, mélancolique et ciselée de ce chanteur chez qui la nostalgie et la gangue de tristesse ne sont ni posture ou postulat, mais relation à l’existence. »
Bertrand Richard s’est accordé sur la boussole intime, la géographie personnelle de Dominique A, défricheur de la scène française, avec les aînés Manset et Murat qui donnent le cap, entre sobriété et profondeur. Nous le voyons, à ses débuts, travailler comme un forcené sur son home studio 4 pistes, épanchant son goût pour la new wave de Joy Division dans son premier groupe, John Merrick (le héros mal-aimé d’Elephant Man). Et le succès immédiat d’un premier album autoproduit, qui suscite les éloges (d’Arnaud Viviant, dans Libération), une diffusion sur France Inter, un contrat avec le label Lithium : fin 1992, le chanteur de bar, grouillot de la radio Alternantes FM, voit sa vie basculer. À propos de ce premier album, La fossette, « ce blason minuscule et courtois », Dominique A s’explique : « J’étais obsédé par l’idée de chanter le plus haut possible, que ma voix ne permette pas de m’identifier sexuellement. J’aimais l’idée d’une virilité mise au vestiaire et, en ça, j’avais plus d’un point commun avec Philippe Katherine. »
Cette image d’ange asexué ne durera pas longtemps. Dominique A va suivre une autre veine que celle du romantisme : la spontanéité et l’énergie, qui vont conquérir les radios les plus généralistes « et les médias les plus circonspects », avec des titres comme Le twenty-two bar, qui finira par exaspérer le chanteur. Sur cette phase de pop sophistiquée, avec la révélation d’une seconde voix miraculeuse, celle de Françoiz Breut, le livre est cependant un peu trop discret. Il préfère rebondir sur le séisme intérieur provoqué par l’irruption de Miossec, qui change la donne. Aussi « surincarné » que Dominique A est évanescent, l’âpre Brestois provoque une redistribution des énergies : c’est à New York que Dominique A commencera sa seconde vie, avec l’album Remué qu’il enregistre en 1998 dans un manoir breton. Échappée en dehors de son âge, désir d’espaces : cela continue à caractériser le chanteur, qui se perçoit plus « comme un atmosphériste que comme un mélodiste ».
D.M.

Bertrand Richard :
Dominique A, les points cardinaux. Textuel, 128 pages, 29,90 €.
(Place publique #07)