Art
Né à Nantes comme tout le monde
Sous un titre emprunté à Louis Aragon, Né à Nantes comme tout le monde,1 la revue 303 vient de consacrer un numéro hors série aux arts plastiques à Nantes, des années 1980 à aujourd’hui. Ce numéro dirigé par Pierre Giquel, enseignant à l’École des beaux-arts et critique d’art, est un ouvrage indispensable pour qui s’intéresse à l’art contemporain et, plus généralement, à la situation de la culture à Nantes, même s’il mérite examen et discussion.
C’est d’abord la maquette qui retient l’attention. Due au studio Apeloig, elle fait alterner les textes sur des feuilles d’un format réduit et les illustrations en pleine page. La conception d’ensemble ensuite : une série de près de cent cinquante textes assez courts consacrés à cent vingt artistes, mais aussi à quelques institutions, groupes et galeries comme le musée de beaux-arts, le Lieu unique ou Zoo Galerie. Deux textes introductifs signés de Pierre Giquel et de Pierre-Jean Galdin, le directeur de l’École des beaux-arts ; des entretiens ; des points de vue ; et un excellent survol historique, signé de Virginie Péan, complètent ce numéro informé, esthétiquement réussi et plutôt plus lisible que ne le sont bien des gloses consacrées à l’art de notre temps.
Alors, pourquoi cet ouvrage ne parvient-il pas à emporter une adhésion sans réserve ? À cause de l’imprécision de son objet. Ce n’est pas une histoire exhaustive ni un bilan, nous avertit-on, mais « une célébration ». Une célébration de quoi ? De la vitalité des arts plastiques à Nantes ? Du dynamisme de l’École des beaux-arts ? De Nantes elle-même ? D’un cercle d’amis ? On ne le saura pas. Pas plus qu’on ne connaîtra les critères sur lesquels les artistes ont été retenus. Nul besoin d’être né à Nantes pour figurer dans ce numéro, ni d’y séjourner. Il suffit d’avoir « croisé » cette ville, ne fût-ce que quelques mois. Ce qui rend d’autant plus surprenantes des absences comme celle d’Éric Fonteneau ou d’Ekkehard Rautenstrauch, des artistes à la fois ancrés localement et connus internationalement.
Ce que le concept gagne en extension, il le perd en précision, disent les philosophes. En d’autres termes, qui trop embrasse mal étreint. Ce numéro qui aurait pu être une somme est un vagabondage aux repères incertains. Il se feuillette avec plaisir, il se lit avec intérêt, ouvre des perspectives (l’entretien sur la commande publique ou les propos de Claude Allemand-Cosneau), mais laisse sur sa faim.
À défaut d’une école nantaise, existe-t-il une « scène nantaise » ? L’École des beaux-arts est-elle un vivier particulièrement fécond, une exportatrice en même temps qu’une importatrice de talents ? Ou bien Nantes n’est-elle qu’une grande ville de province tenant ni plus ni moins que son rang dans un art totalement mondialisé où la notion d’école nationale et a fortiori locale n’a plus guère de sens ?
La Nazairienne Sophie Legrandjacques estime que l’entrecroisement de plusieurs institutions (dont l’École et le musée des beaux-arts), ainsi que des personnalités comme Fabrice Hyber et de Pierrick Sorin ont permis l’émergence d’un âge d’or nantais, il y a quelques années. Pascal Vivant (né à Nantes !) conclut l’ouvrage d’une phrase lapidaire : « Je ne sais rien de la scène nantaise, mais je me réjouis de son existence. »
On aurait aimé que Pierre Giquel, qui sait tout de la scène nantaise, nous confesse s’il croit ou non en son existence.
Thierry Guidet
Hors série de 303.
Né à Nantes comme tout le monde. Direction éditoriale, Pierre Giquel. 253 p. 30 euros.
1. Cette phrase célèbre est une boutade d’Aragon dans sa préface au catalogue de l’exposition de 1926 du peintre d’inspiration surréaliste Pierre Roy : « Qui est né à Nantes comme tout le monde ? Qui est né à Nantes ? Pierre Roy comme tout le monde. »


Carnet de croquis
« Je ne confère pas d’autonomie à ces dessins, ils sont les préludes d’un projet plus ambitieux, la construction d’objets en mouvement ». François Delarozière qui, avec Pierre Oréfice, conduit le projet des Machines de l’Île de Nantes, a tout à la fois tort et raison. Raison car il ne dessine pas pour le simple plaisir, mais pour fixer un rêve, esquisser une réalité qui ne deviendra tangible que des années plus tard. Tort, car ses croquis sont des œuvres d’art à part entière dont la précision renforce la dimension hallucinée. L’Éléphant, La Grande baleine, La Raie manta, Le Poisson pirate, La Larve de crabe, L’Arbre aux hérons n’ont pas fini de nous hanter.
T.G.
François Delarozière,
Carnet de croquis. Éditions La Machine. 24 p., 15 euros