Le Bloc-notes

Thierry Guidet
directeur de Place publique
Ce que signifie l’entrée
de Jean-Marc Ayrault à Matignon

TANT PIS POUR LA FIERTÉ LOCALE. Ce n’est pas parce que Jean-Marc Ayrault est maire de Nantes depuis 1989 qu’il est devenu Premier ministre. Cet honneur – et cette charge –, il les doit avant tout à sa proximité personnelle et politique avec le président de la République, entretenue pendant les quinze ans où il a dirigé le groupe parlementaire socialiste. Avant son élection, François Hollande avait dressé un portrait de son futur Premier ministre : quelqu’un avec qui il s’entendait et qui connaissait bien les députés socialistes. Pas besoin d’ajouter que la pratique de l’allemand serait un plus, on se doutait bien dès lors que Matignon n’échapperait pas à Jean-Marc Ayrault, que serait franchie une nouvelle étape depuis « ce point de non-retour où le goût du pouvoir fusionne avec le socle des convictions », pour reprendre la belle formule de son biographe Alain Besson.
*
MAIS IL NE FAUT PAS CONFONDRE la cause et le sens. Jean-Marc Ayrault n’a pas été nommé Premier ministre pour récompenser ses états de service locaux. Mais qu’un maire de Nantes devienne aujourd’hui Premier ministre est lourd de signification. Les commentateurs ont souvent comparé Jean-Marc Ayrault à Pierre Mauroy, le maire de Lille, devenu Premier ministre de Mitterrand en 1981, ou à François Fillon, le Premier ministre de Nicolas Sarkozy, venu lui aussi des Pays de la Loire. Les deux comparaisons ont leur intérêt, à condition de les pousser jusqu’au bout, de mettre en valeur les ressemblances, mais aussi les différences. Avec François Fillon, elles sautent aux yeux : les deux hommes sont ligériens, mais l’un est de droite, l’autre est de gauche. L’Ouest, les Pays de la Loire dont personne ne prévoyait qu’ils échapperaient à la droite en 2004, et même les Mauges, catholiques et rurales, où est né Jean-Marc Ayrault, peuvent désormais donner un Premier ministre socialiste à la France.
*
COMME PIERRE MAUROY, Jean-Marc Ayrault est un grand élu de province. Mais son prédécesseur venait du Nord, un des berceaux du mouvement ouvrier français. Et l’un des autres hommes forts du gouvernement de 1981, Gaston Defferre, régnait sur Marseille. À l’époque, les « Bouches-du-Nord », les deux plus grandes fédérations socialistes, faisaient la pluie et le beau temps dans les congrès. Aujourd’hui, la carte électorale de la France a changé. Il y a tout juste cinq ans, après la défaite de Ségolène Royal et les législatives qui avaient suivi, Goulven Boudic avait signé dans cette revue une contribution dont on mesure aujourd’hui la clairvoyance, « La gauche dans l’Ouest : modèle ou réduit ». « Les socialistes dans l’Ouest ont su tirer les bénéfices de la montée en puissance des classes moyennes diplômées, urbaines, très souvent liées au secteur public, de ces « couches nouvelles » qui ont porté indissociablement la modernisation de l’Ouest et le renouveau du socialisme municipal, faisant ainsi office d’expérimentation dans des villes conçues comme des laboratoires du changement social », écrivait Goulven Boudic. Il ajoutait : « L’Ouest a toujours été sous-représenté dans les appareils socialistes. Ses porte-parole revendiquent aujourd’hui pleinement leur participation dans les futurs débats sur la rénovation. » L’entrée de Jean-Marc Ayrault à Matignon est un signe des temps, le symbole d’un grand craquement de la géographie politique de ce pays..
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VOILÀ QUI ME FAIT PENSER au colloque organisé, à la fin de l’année dernière, par Place publique sur les villes de gauche dans l’Ouest depuis 1977. Nous y avions convié le politologue Rémi Lefebvre, très critique à l’égard de bien des évolutions du Parti socialiste. Jean-Marc Ayrault avait été présent tout l’après-midi et un débat assez vif s’était engagé entre le chercheur et l’élu. Il se trouve que Rémi Lefebvre connaît très bien, lui aussi, le Parti socialiste : son père est maire depuis 1977 d’une commune du Pas-de-Calais ; il est aussi vice-président du Conseil général de ce département, l’exemple même d’un militant devenu un petit notable. Facile dès lors pour Jean-Marc Ayrault de plaisanter sur l’Œdipe mal résolu du politologue : ce n’est pas un parti, mais un père qui serait la cible des critiques de Rémi Lefebvre… En fait, au-delà des analyses divergentes, ou plutôt en deçà, ce qui se jouait dans cette discussion, c’était l’écart entre des traditions. La Loire-Atlantique n’est pas le Pas-de-Calais, la terre de Maximilien Robespierre, de Guy Mollet et de Jean-Pierre Kucheida.
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ALORS PEU CONNU DU GRAND PUBLIC, Jean-Marc Ayrault a fait, dès sa nomination, l’objet de nombreuses notices biographiques dans les journaux, qui devaient beaucoup – sans toujours reconnaître leur dette – à la biographie publiée en 2004 par Alain Besson, Jean-Marc Ayrault. Une ambition nantaise (Coiffard). Le livre vient d’ailleurs de ressortir, remanié et doté d’un titre mieux adapté aux nouveaux appétits de l’ancien maire de Nantes. À chaque fois, était signalé, mais sans beaucoup s’y attarder, le lien politique et amical qui a uni pendant vingt ans le jeune Ayrault et le vieux Poperen. Peu de commentateurs politiques, il est vrai, se souviennent de Jean Poperen. Né à Angers, fils d’un instituteur anarcho-syndicaliste, Poperen adhère au Parti communiste en 1943. Agrégé d’histoire, il rompt après l’invasion de la Hongrie par les Soviétiques, est l’un des fondateurs du PSU qu’il quitte en 1967 pour rejoindre ce qui deviendra bientôt le nouveau Parti socialiste. Minoritaire, il y est le tenant d’une ligne de gauche et théorise le « front de classe », une alliance entre la classe ouvrière et les autres salariés. Front de classe ? Aux yeux des modernes, le terme suffit à ranger son inventeur parmi les paléo-marxistes, les dinosaures du mouvement ouvrier. Et le flirt popereniste de Jean-Marc Ayrault ne serait que le péché de jeunesse d’un responsable politique devenu « réaliste » avec l’âge.
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PERSONNE À MA CONNAISSANCE n’a évoqué ce rassemblement du 29 septembre 2007 à la Mutualité. Ce jour-là, un samedi, des proches commémorent la disparition de Poperen, survenue dix ans plus tôt. La gauche vient de perdre l’élection présidentielle ; beaucoup pensent que Nicolas Sarkozy est au pouvoir pour longtemps ; l’ambiance est au recueillement et à l’examen de conscience collectif. Jean-Marc Ayrault est là et se lance dans un discours qui pourrait surprendre ceux qui se plaisent à opposer les deux facettes de l’homme, « consensuel » à Nantes, « sectaire » à Paris. « Qui parlerait aujourd’hui de front de classe se ferait gentiment brocarder, ironise l’orateur. Et pourtant, dans ce Grand Ouest qui vit naître Jean Poperen, n’est-ce pas l’alliance entre les fractions nées de l’éclatement du salariat qui fonde les majorités politiques qui gouvernent nos villes – Nantes n’est pas la moindre – et ont donné à Ségolène Royal une large majorité en mai dernier ? D’autres que Jean Poperen avaient compris que la vision communiste du rôle prééminent de la seule classe ouvrière était à terme inopérante. Peu ont su comme lui le théoriser. Et peu de théories sont aussi pertinentes aujourd’hui encore. » Le Premier ministre ne parle plus le Poperen, une langue sans doute morte, mais il n’en pas vraiment renié l’inspiration..
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« QUAND EN TANT QUE MAIRE DE NANTES, ajoute Jean-Marc Ayrault ce jour de septembre 2007, je fais le pari de l’innovation, de la recherche, de l’excellence technologique dans les matériaux composites. Quand je favorise l’implantation de start up dans les biotechnologies et que je fais tout pour accueillir des chercheurs et techniciens de très haut niveau, je sais que je sers les intérêts des ouvriers d’Airbus ou des chantiers navals, comme l’emploi des salariés dans le secteur des services. Je sais que, même si je dois faire preuve de pédagogie pour convaincre de cela, il y a bien, dans le contexte de compétition économique et de mondialisation que Jean Poperen avait vu se profiler, une convergence d’intérêts fondamentale, porteuse de modernité et de progrès entre les nouvelles élites technologiques et le monde du travail d’aujourd’hui, fait de beaucoup d’employés, mais encore de nombreux ouvriers. » Le maire de Nantes parle en 2007 de « convergence d’intérêts » ; vingt ans plus tôt, il aurait parlé d’alliance de classes. Mais le fond est le même et consonne avec le diptyque « ambition et solidarité » sur lequel il s’était fait élire en 1989 et qui depuis, bon an mal an, donne cohérence à la ligne municipale.
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AU FOND, C’EST UNE SORTE DE SOCIAL-DÉMOCRATIE LOCALE qui est théorisée dans ce discours, un compromis passé ici et maintenant entre élites mondialisées, patronat local, milieux universitaires et salariés pour qu’un territoire tire le moins mal possible son épingle du grand jeu de la mondialisation. On a vu l’efficacité de cette alliance dans un dossier comme celui de l’Institut de recherche technologique Jules-Verne porté par la Métropole et la Région dans l’espoir de créer une oasis fertile où la recherche irriguerait l’industrie et ferait germer l’emploi. Cette pratique locale du pouvoir peut faire l’objet de critiques de gauche : quel est le sens de la compétition entre les territoires ? Faut-il toujours courir plus vite que le voisin ? Mais, à coup sûr, elle asphyxie la droite. L’avenir dira si elle est transposable au plan national.
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ON VOIT BIEN, en tout cas, combien sont datés les questionnements sur l’inexpérience politique supposée du Premier ministre. Pensez donc… il n’a jamais auparavant été membre d’un gouvernement. C’est d’abord faire bon marché de l’association étroite au pouvoir qui a été celle du président du groupe socialiste sous le gouvernement Jospin. Mais surtout, c’est ne rien comprendre à l’état actuel des relations entre le local et le national. Un maire de grande ville – on pourrait en dire autant d’un président de Région – n’est pas le gestionnaire de petites affaires dans son étroit pré carré. Il n’est plus l’exécutant ou l’accompagnateur local de décisions prises à Paris. Il est une sorte de ministre tout à la fois de l’Industrie et de la Recherche, de la Culture et de l’Urbanisme, de l’Action sociale et des Transports. Il ne faut plus penser l’organisation du pays comme un ensemble de poupées russes : la ville emboîtée dans le département que contient la région et qu’englobe la nation. Aujourd’hui, les initiatives sont le plus souvent prises à la base puis relayées, encouragées ou non par un État davantage accompagnateur qu’impulseur, dans le meilleur des cas.
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MÊME MYOPIE DE BIEN DES COMMENTATEURS parisiens, très surpris de voir que Jean-Marc Ayrault gouverne Nantes depuis longtemps avec des écologistes (mais aussi des communistes, des alternatifs d’extrême gauche, des radicaux, des autonomistes bretons…). Et cela dans le cadre d’alliances politiques nouées dès le premier tour. Le projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne serait donc pas le casus belli que l’on croit. Outre que les incidences électorales de ce débat sont insignifiantes, le conflit entre socialistes et écologistes n’a pas fait éclater leur alliance, aussi bien à Nantes qu’à la Région. Les intérêts communs sont tellement plus puissants que le désaccord sur l’aéroport : un siège de député pour le Vert François de Rugy, un fauteuil de sénateur pour Ronan Dantec, des responsabilités non négligeables pour des élus écologistes à Nantes Métropole… Certes, l’union est un combat, mais l’expérience municipale de Jean-Marc Ayrault lui a appris depuis longtemps que mieux valaient des concurrents dedans que dehors. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait déclaré, avant les législatives, que des responsables du Front de gauche auraient, s’ils le souhaitaient, leur place au gouvernement.
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RÉPÉTONS-LE : ce n’est pas parce qu’il a été maire de Nantes que Jean-Marc Ayrault est devenu Premier ministre. Ce n’est pas pour sa pratique locale de la gauche plurielle, ni pour Royal de Luxe, ni pour le Quartier de la création, ni pour sa politique de transports… Et il serait passablement ridicule de faire d’une gestion municipale le prototype du gouvernement d’un pays, même si l’expérience du maire sera précieuse au Premier ministre. Mais qu’un socialiste de l’Ouest, qu’un maire de grande ville, qu’un praticien et théoricien assumé du compromis social-démocrate entre à Matignon, cela est riche de significations. D’autant qu’il est aussi un homme « ordinaire », issu d’une famille modeste, pas de la noblesse d’État ou de la bourgeoisie d’affaires, partageant avec sa génération et son milieu la croyance en l’école, ainsi que la conviction catholique et républicaine de l’égalité foncière entre les mortels. Cela en dit plus long que bien des discours sur notre nouvelle carte électorale, sur la pratique effective du pouvoir par la gauche, sur le fonctionnement actuel du pays dans l’attente d’une nouvelle vague de décentralisation.
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MAIS IL NE FAUT PAS CONFONDRE la cause et le sens. Jean-Marc Ayrault n’a pas été nommé Premier ministre pour récompenser ses états de service locaux. Mais qu’un maire de Nantes devienne aujourd’hui Premier ministre est lourd de signification. Les commentateurs ont souvent comparé Jean-Marc Ayrault à Pierre Mauroy, le maire de Lille, devenu Premier ministre de Mitterrand en 1981, ou à François Fillon, le Premier ministre de Nicolas Sarkozy, venu lui aussi des Pays de la Loire. Les deux comparaisons ont leur intérêt, à condition de les pousser jusqu’au bout, de mettre en valeur les ressemblances, mais aussi les différences. Avec François Fillon, elles sautent aux yeux : les deux hommes sont ligériens, mais l’un est de droite, l’autre est de gauche. L’Ouest, les Pays de la Loire dont personne ne prévoyait qu’ils échapperaient à la droite en 2004, et même les Mauges, catholiques et rurales, où est né Jean-Marc Ayrault, peuvent désormais donner un Premier ministre socialiste à la France.
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COMME PIERRE MAUROY, Jean-Marc Ayrault est un grand élu de province. Mais son prédécesseur venait du Nord, un des berceaux du mouvement ouvrier français. Et l’un des autres hommes forts du gouvernement de 1981, Gaston Defferre, régnait sur Marseille. À l’époque, les « Bouches-du-Nord », les deux plus grandes fédérations socialistes, faisaient la pluie et le beau temps dans les congrès. Aujourd’hui, la carte électorale de la France a changé. Il y a tout juste cinq ans, après la défaite de Ségolène Royal et les législatives qui avaient suivi, Goulven Boudic avait signé dans cette revue une contribution dont on mesure aujourd’hui la clairvoyance, « La gauche dans l’Ouest : modèle ou réduit ». « Les socialistes dans l’Ouest ont su tirer les bénéfices de la montée en puissance des classes moyennes diplômées, urbaines, très souvent liées au secteur public, de ces « couches nouvelles » qui ont porté indissociablement la modernisation de l’Ouest et le renouveau du socialisme municipal, faisant ainsi office d’expérimentation dans des villes conçues comme des laboratoires du changement social », écrivait Goulven Boudic. Il ajoutait : « L’Ouest a toujours été sous-représenté dans les appareils socialistes. Ses porte-parole revendiquent aujourd’hui pleinement leur participation dans les futurs débats sur la rénovation. » L’entrée de Jean-Marc Ayrault à Matignon est un signe des temps, le symbole d’un grand craquement de la géographie politique de ce pays..
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VOILÀ QUI ME FAIT PENSER au colloque organisé, à la fin de l’année dernière, par Place publique sur les villes de gauche dans l’Ouest depuis 1977. Nous y avions convié le politologue Rémi Lefebvre, très critique à l’égard de bien des évolutions du Parti socialiste. Jean-Marc Ayrault avait été présent tout l’après-midi et un débat assez vif s’était engagé entre le chercheur et l’élu. Il se trouve que Rémi Lefebvre connaît très bien, lui aussi, le Parti socialiste : son père est maire depuis 1977 d’une commune du Pas-de-Calais ; il est aussi vice-président du Conseil général de ce département, l’exemple même d’un militant devenu un petit notable. Facile dès lors pour Jean-Marc Ayrault de plaisanter sur l’Œdipe mal résolu du politologue : ce n’est pas un parti, mais un père qui serait la cible des critiques de Rémi Lefebvre… En fait, au-delà des analyses divergentes, ou plutôt en deçà, ce qui se jouait dans cette discussion, c’était l’écart entre des traditions. La Loire-Atlantique n’est pas le Pas-de-Calais, la terre de Maximilien Robespierre, de Guy Mollet et de Jean-Pierre Kucheida.
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ALORS PEU CONNU DU GRAND PUBLIC, Jean-Marc Ayrault a fait, dès sa nomination, l’objet de nombreuses notices biographiques dans les journaux, qui devaient beaucoup – sans toujours reconnaître leur dette – à la biographie publiée en 2004 par Alain Besson, Jean-Marc Ayrault. Une ambition nantaise (Coiffard). Le livre vient d’ailleurs de ressortir, remanié et doté d’un titre mieux adapté aux nouveaux appétits de l’ancien maire de Nantes. À chaque fois, était signalé, mais sans beaucoup s’y attarder, le lien politique et amical qui a uni pendant vingt ans le jeune Ayrault et le vieux Poperen. Peu de commentateurs politiques, il est vrai, se souviennent de Jean Poperen. Né à Angers, fils d’un instituteur anarcho-syndicaliste, Poperen adhère au Parti communiste en 1943. Agrégé d’histoire, il rompt après l’invasion de la Hongrie par les Soviétiques, est l’un des fondateurs du PSU qu’il quitte en 1967 pour rejoindre ce qui deviendra bientôt le nouveau Parti socialiste. Minoritaire, il y est le tenant d’une ligne de gauche et théorise le « front de classe », une alliance entre la classe ouvrière et les autres salariés. Front de classe ? Aux yeux des modernes, le terme suffit à ranger son inventeur parmi les paléo-marxistes, les dinosaures du mouvement ouvrier. Et le flirt popereniste de Jean-Marc Ayrault ne serait que le péché de jeunesse d’un responsable politique devenu « réaliste » avec l’âge.
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PERSONNE À MA CONNAISSANCE n’a évoqué ce rassemblement du 29 septembre 2007 à la Mutualité. Ce jour-là, un samedi, des proches commémorent la disparition de Poperen, survenue dix ans plus tôt. La gauche vient de perdre l’élection présidentielle ; beaucoup pensent que Nicolas Sarkozy est au pouvoir pour longtemps ; l’ambiance est au recueillement et à l’examen de conscience collectif. Jean-Marc Ayrault est là et se lance dans un discours qui pourrait surprendre ceux qui se plaisent à opposer les deux facettes de l’homme, « consensuel » à Nantes, « sectaire » à Paris. « Qui parlerait aujourd’hui de front de classe se ferait gentiment brocarder, ironise l’orateur. Et pourtant, dans ce Grand Ouest qui vit naître Jean Poperen, n’est-ce pas l’alliance entre les fractions nées de l’éclatement du salariat qui fonde les majorités politiques qui gouvernent nos villes – Nantes n’est pas la moindre – et ont donné à Ségolène Royal une large majorité en mai dernier ? D’autres que Jean Poperen avaient compris que la vision communiste du rôle prééminent de la seule classe ouvrière était à terme inopérante. Peu ont su comme lui le théoriser. Et peu de théories sont aussi pertinentes aujourd’hui encore. » Le Premier ministre ne parle plus le Poperen, une langue sans doute morte, mais il n’en pas vraiment renié l’inspiration..
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« QUAND EN TANT QUE MAIRE DE NANTES, ajoute Jean-Marc Ayrault ce jour de septembre 2007, je fais le pari de l’innovation, de la recherche, de l’excellence technologique dans les matériaux composites. Quand je favorise l’implantation de start up dans les biotechnologies et que je fais tout pour accueillir des chercheurs et techniciens de très haut niveau, je sais que je sers les intérêts des ouvriers d’Airbus ou des chantiers navals, comme l’emploi des salariés dans le secteur des services. Je sais que, même si je dois faire preuve de pédagogie pour convaincre de cela, il y a bien, dans le contexte de compétition économique et de mondialisation que Jean Poperen avait vu se profiler, une convergence d’intérêts fondamentale, porteuse de modernité et de progrès entre les nouvelles élites technologiques et le monde du travail d’aujourd’hui, fait de beaucoup d’employés, mais encore de nombreux ouvriers. » Le maire de Nantes parle en 2007 de « convergence d’intérêts » ; vingt ans plus tôt, il aurait parlé d’alliance de classes. Mais le fond est le même et consonne avec le diptyque « ambition et solidarité » sur lequel il s’était fait élire en 1989 et qui depuis, bon an mal an, donne cohérence à la ligne municipale.
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AU FOND, C’EST UNE SORTE DE SOCIAL-DÉMOCRATIE LOCALE qui est théorisée dans ce discours, un compromis passé ici et maintenant entre élites mondialisées, patronat local, milieux universitaires et salariés pour qu’un territoire tire le moins mal possible son épingle du grand jeu de la mondialisation. On a vu l’efficacité de cette alliance dans un dossier comme celui de l’Institut de recherche technologique Jules-Verne porté par la Métropole et la Région dans l’espoir de créer une oasis fertile où la recherche irriguerait l’industrie et ferait germer l’emploi. Cette pratique locale du pouvoir peut faire l’objet de critiques de gauche : quel est le sens de la compétition entre les territoires ? Faut-il toujours courir plus vite que le voisin ? Mais, à coup sûr, elle asphyxie la droite. L’avenir dira si elle est transposable au plan national.
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ON VOIT BIEN, en tout cas, combien sont datés les questionnements sur l’inexpérience politique supposée du Premier ministre. Pensez donc… il n’a jamais auparavant été membre d’un gouvernement. C’est d’abord faire bon marché de l’association étroite au pouvoir qui a été celle du président du groupe socialiste sous le gouvernement Jospin. Mais surtout, c’est ne rien comprendre à l’état actuel des relations entre le local et le national. Un maire de grande ville – on pourrait en dire autant d’un président de Région – n’est pas le gestionnaire de petites affaires dans son étroit pré carré. Il n’est plus l’exécutant ou l’accompagnateur local de décisions prises à Paris. Il est une sorte de ministre tout à la fois de l’Industrie et de la Recherche, de la Culture et de l’Urbanisme, de l’Action sociale et des Transports. Il ne faut plus penser l’organisation du pays comme un ensemble de poupées russes : la ville emboîtée dans le département que contient la région et qu’englobe la nation. Aujourd’hui, les initiatives sont le plus souvent prises à la base puis relayées, encouragées ou non par un État davantage accompagnateur qu’impulseur, dans le meilleur des cas.
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MÊME MYOPIE DE BIEN DES COMMENTATEURS parisiens, très surpris de voir que Jean-Marc Ayrault gouverne Nantes depuis longtemps avec des écologistes (mais aussi des communistes, des alternatifs d’extrême gauche, des radicaux, des autonomistes bretons…). Et cela dans le cadre d’alliances politiques nouées dès le premier tour. Le projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne serait donc pas le casus belli que l’on croit. Outre que les incidences électorales de ce débat sont insignifiantes, le conflit entre socialistes et écologistes n’a pas fait éclater leur alliance, aussi bien à Nantes qu’à la Région. Les intérêts communs sont tellement plus puissants que le désaccord sur l’aéroport : un siège de député pour le Vert François de Rugy, un fauteuil de sénateur pour Ronan Dantec, des responsabilités non négligeables pour des élus écologistes à Nantes Métropole… Certes, l’union est un combat, mais l’expérience municipale de Jean-Marc Ayrault lui a appris depuis longtemps que mieux valaient des concurrents dedans que dehors. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait déclaré, avant les législatives, que des responsables du Front de gauche auraient, s’ils le souhaitaient, leur place au gouvernement.
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RÉPÉTONS-LE : ce n’est pas parce qu’il a été maire de Nantes que Jean-Marc Ayrault est devenu Premier ministre. Ce n’est pas pour sa pratique locale de la gauche plurielle, ni pour Royal de Luxe, ni pour le Quartier de la création, ni pour sa politique de transports… Et il serait passablement ridicule de faire d’une gestion municipale le prototype du gouvernement d’un pays, même si l’expérience du maire sera précieuse au Premier ministre. Mais qu’un socialiste de l’Ouest, qu’un maire de grande ville, qu’un praticien et théoricien assumé du compromis social-démocrate entre à Matignon, cela est riche de significations. D’autant qu’il est aussi un homme « ordinaire », issu d’une famille modeste, pas de la noblesse d’État ou de la bourgeoisie d’affaires, partageant avec sa génération et son milieu la croyance en l’école, ainsi que la conviction catholique et républicaine de l’égalité foncière entre les mortels. Cela en dit plus long que bien des discours sur notre nouvelle carte électorale, sur la pratique effective du pouvoir par la gauche, sur le fonctionnement actuel du pays dans l’attente d’une nouvelle vague de décentralisation.